A quand la gauche décomplexée ?

par Jacques RICHAUD
lundi 21 mai 2007

Il me semble que « les temps sont difficiles » comme disait le poète et que nous devrions mesurer toute l’absurdité de nos intolérances réciproques. Ce sont nos divisions qui sont rendues responsables de la disparition programmée de la pensée de gauche, communiste ou pas, comme force influente de la vie politique dans notre pays. Mais ces divisions ont bien une origine qui est la diversité de nos approches politiques et de nos fondements idéologiques, qui pour certains sont le refus des idéologies.

Sombre bilan :

Il me semble que « les temps sont difficiles » comme disait le poète et que nous devrions mesurer toute l’absurdité de nos intolérances réciproques. Ce sont nos divisions qui sont rendues responsables de la disparition programmée de la pensée de gauche, communiste ou pas, comme force influente de la vie politique dans notre pays. Mais ces divisions ont bien une origine qui est la diversité de nos approches politiques et de nos fondements idéologiques, qui pour certains sont le refus des idéologies.

De la « bravitude » socialiste à la lamentitude « antilibérale » nous n’avons pas encore touché le fond. Nos misérables batailles en vue des législatives continuent à porter sur le choix des personnes et plus personne ne « fait de la politique » autrement que pour la recherche de 1,66 euros par électeur racolé !

Les militants zélés du vote blanc ou nul, nombreux issus de nos rangs, ont réussi à franchir la barre des quatre pour cent et ont fait la différence. En refusant de choisir leur adversaire demain et en imposant au peuple le choix du pire, ils seront demain peut-être les juges sévères de la gauche qui voudra se reconstruire.

UN ETERNEL DEBAT MAIS QUI SE DEGRADE :

Depuis les controverses de Marx et Bakounine nous savons la diversité, les oppositions parfois rudes, mais aussi la nécessaire union dans les luttes de tous les porteurs d’espoir et le débat qui les opposait est sans fin ; nous en vivons une nouvelle étape, avec cette différence que les héritiers des uns et des autres se sont singulièrement éloignés de la réflexion théorique qui fonde la cohérence de toute action et l’attractivité des courants qui les supportent.

Il est dans « l’air du temps » de dénigrer toute réflexion théorique, voire de « placardiser » ou censurer les textes dérangeants qui seraient des « obstacles à l’action »... Contribuer à la réflexion est immédiatement perçu comme « donner une leçon », décourageant même nombre de ceux qui, en privé, savent dire leur ressenti et leurs inquiétudes. Il est mieux vu d’adopter une sorte de zéro-attitude qui serait un avatar de la « politique autrement » réservée aux membres d’une chapelle. Mais la chapelle est restée singulièrement vide au soir du 6 mai 2007, autant dans sa nef centrale, n’atteignant pas les cinq pour cent d’occupation, que dans les cryptes des groupuscules finissant leur extinction pour cause d’anorexie idéologique...

A la vieille question « que faire ? », la réponse est pourtant invariable : de la politique, camarade, avec la double nécessité d’une présence dans toutes les luttes (y compris dans les urnes, ce qui invalide certaines postures) et d’une réflexion pour définir ce monde dans lequel nous souhaitons vivre demain.

- Il est vrai que les luttes « ça use », d’échec en échec, sans même la perspective d’une utopie à construire. La forme défensive s’impose face à un ordre antisocial et autoritaire, mais la seule défense n’a jamais fait gagner aucune bataille.
- Alors le projet politique camarade ? Sur quelle base ? Il est vrai que l’idéologie c’est fatigant, c’est polémique, ça use de l’encre, ça divise, ça rebute, mais ca consolide aussi notre détermination en même temps que ça rend visible, lisible, crédible, souhaitable, notre perspective pour un autre monde possible.

Souvenons-nous que si la fée de Vendée a tenté de nous vendre un parfum, « désir d’avenir », et un mythe creux, « la France Présidente », son adversaire, lui, a fait de la politique, avec le projet très structuré de la « Nouvelle Droite » inspiré aussi par l’Institut Montaigne représentant les intérêts du Medef. Il nous a vendu une « droite décomplexée ». Décomplexée jusqu’au rejet des héritages de deux siècles d’humanisme, souvent trahis déjà mais jamais si frontalement remis en cause... La barbarie est à nos portes et possède son programme, ses ambitions, ses hommes et ses transfuges parfois issus de nos propres rangs ou d’alliés d’hier. La « droite décomplexée » est arrivée même à vendre son programme à des millions d’hommes et des femmes qui en seront demain les premières victimes !

Ceux-là qui forment la droite décomplexée lisent, pensent, connaissent l’histoire et n’ignorent pas la nature réelle du rapport de classe et du rapport de force. Ils connaissent le moment nécessaire de l’intervention de la force répressive pour la défense de leurs intérêts éventuellement menacés. Ils ont essayé de nous vendre « le libéralisme autrement » en s’accaparant le « Tous ensemble, tout devient possible », mais c’est bien le capitalisme et l’ordre autoritaire qui sont aux commandes.

DEMAIN COMMENT ?

Parce que nous ne « faisons plus de politique » autrement que par la projection fantasmatique « d’un autre monde possible » dont l’utopie est privée même de ses racines, nous allons aussi perdre les législatives et voir se détourner de nous, plus encore, six millions de précaires et toutes les victimes des injustices sociales qui auront payé déjà le prix fort de nos trahisons successives, aussi coupables au fond que celles de la social-démocratie, à laquelle nous ressemblons tellement, par notre manque d’ambition programmatique. Le péril d’une droite extrême devenue populaire est bien présent, porteur de ses haines et de son autoritarisme.

- Ce n’est pas un hasard si le slogan le plus porteur de cette campagne à gauche a été : « Nos vies valent plus que leurs profits », car il touche à l’essentiel, à l’individuel autant qu’au collectif. Le rêve d’être respecté comme individu y rejoint le nécessaire bouleversement de l’ordre du monde.
- Ceux qui entendent ce slogan savent qu’il s’adresse au monde tout entier et que si « le monde doit changer de base », ce ne peut être qu’au Nord comme au Sud à la fois, ce ne peut être qu’avec une appropriation des moyens de production et de répartition des richesses, ce ne peut être que par la fin des exploitations et des prédations sur toute la planète.
- Ceux qui entendent ce slogan savent le nécessaire renversement de la gouvernance mondiale de l’ordre capitaliste et impérial, ils savent l’illégitimité des institutions nationales ou internationales et l’importance des solidarités internationalistes pour que change enfin l’ordre des choses.
- Ceux qui entendent ce slogan comme un juste écho de leur pensée propre savent la nécessaire structuration de nos forces, qui ne peuvent se réduire à une juxtaposition « d’ego » protégeant leur privilège individuel. C’est à eux que s’applique vraiment le slogan « Ensemble tout devient possible » perverti par notre adversaire principal du moment.
- Ce « Tous ensemble », c’est une autre « Internationale » qui reste à construire sur tous les continents et qui ne peut se résumer ni se reconnaître vraiment dans le minimum altermondialiste actuel sans rupture avec une pensée réformiste dont le bilan est déjà désastreux. Les vrais altermondialistes, sur tous les continents, savent qu’il faut répondre aux aspirations des « damnés de la terre » qui n’ont jamais été aussi nombreux, mais qui n’ont jamais aussi été autant informés des mécanismes de leur servitude intolérable.

L’heure est à la renaissance « de la politique », dans les luttes inévitablement, mais aussi dans une bataille idéologique perdue chez nous, mais qui anime d’autres régions de la planète, en Amérique du Sud ou en Orient, qui contestent l’ordre impérial du capitalisme mondialisé. Il n’y a pas d’autre issue, sauf à consentir à une servitude prolongée des peuples et à l’extension de la violence et de la misère.

Dans cette nécessaire reconstruction de la gauche nous serons nos pires adversaires, les uns envers les autres, si nous ne sortons pas d’une culture de la stigmatisation, de la recherche d’autojustification permanente, du refus du débat d’idée, des règlements de compte en relation avec le passé et les désenchantements de chacun.

Est-il encore possible de croire que ce qui nous rassemble peut être plus essentiel que ce qui nous différencie ? Est-il encore possible de croire que nous serons les plus nombreux à accepter l’idée de différences irréductibles entre nous qui ne sont pas sources d’incompatibilité mais d’enrichissement ?


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