Abstention : Une absence de sens

par la-revue.net
vendredi 12 mars 2010

Ces dernières semaines, la presse a souvent insisté sur l’importance que pourrait prendre l’abstention lors des prochaines élections régionales. Des titres comme « L’abstention, grande gagnante des élections » ou « L’abstention, premier parti de France » ont ainsi mis en valeur les données rassemblées par les différents sondages. Pas plus tard qu’hier, une enquête réalisée par l’IFOP annonçait 47% d’abstention au premier tour des élections régionales, soit 8 points de plus qu’aux dernières élections de 2004.

L’abstention, grande gagnante ? L’abstention, choix politique ? La presse s’attache alors à justifier ce refus d’aller voter, à donner du sens à cette abstention, en montrant que s’abstenir, c’est comme voter, c’est envoyer un message politique. Il est pourtant essentiel de garder à l’esprit que derrière une statistique, les « tant de pour cent » qui ne vont pas voter, coexiste une population hétéroclite : il y a l’abstentionniste convaincu qui ne participe à aucune élection, l’abstentionniste étourdi qui n’a pas pris le temps de faire une procuration, l’abstentionniste politique qui veut manifester son rejet de l’offre politique, mais aussi les électeurs de droite qui ne se retrouvent pas dans le sarkozysme, le Français qui ne se déplace jamais pour une élection intermédiaire, et surtout tous ceux qui ne savent pas que dimanche, on vote. Dimanche soir, l’ensemble de ces abstentionnistes formera un tout politique, une seule statistique, sans réel sens politique.

Et puis s’abstenir, n’est pas juste parler pour soi. Le vote est un acte politique collectif. Ce n’est pas le suffrage de quelques-uns qui compte, mais le vote de tous. Ce n’est pas tant la simple addition d’autant de volontés individuelles, que la constitution d’un corps collectif, celui d’une nation qui tout entière se réunit pour choisir celles et ceux qui vont la gouverner. Il est de bon ton de reléguer au rang de clichés désuets ces arguments qui mettent en avant ceux qui se sont battus pour obtenir ce droit de vote, en disant que tout ceci est bien loin, et que ne pas voter, c’est aussi envoyer un message. Mais outre le fait que s’agissant des femmes, le temps n’est pas si lointain où on les considérait inaptes à voter, des gens sont effectivement morts pour conquérir, conserver, amplifier ce droit de vote. C’est pourquoi ne pas voter n’est pas juste une décision individuelle, celle que l’on prend parce qu’aucun candidat ne nous semble digne de recueillir notre suffrage (déjà, allez faire un tour par ici). Ne pas voter, c’est aussi minimiser l’acte de tous ceux qui sont allés exprimer leur suffrage.

Il suffira ainsi pour le gouvernement Sarkozy, au soir du deuxième tour, d’aller dire sur les plateaux de télévision que trop peu de gens se sont exprimés pour qu’il y ait de réelles leçons à tirer de ce vote. Et que tous ces présidents de région, n’ont été élus qu’avec 50% des suffrages. De dire que les Français, quand on les rencontre sur le terrain -les vrais Français, ceux du terrain- ceux qui ne sont pas allés voter, veulent que l’on poursuive les réformes. Et que ce scrutin n’est pas représentatif. Que les Français ont bien compris que le pouvoir ne se jouait pas au niveau des régions.

Pourtant, du pouvoir au niveau des régions, il s’en joue. Emploi, formation, économie, recherche, enseignement, dans tous ces domaines les régions agissent au quotidien. Et si ces mots semblent bien abstraits, les actions qu’ils désignent sont pourtant très concrètes : veut-on payer moins cher les transports, ou avoir plus de RER, plus confortables, plus ponctuels ? Veut-on installer des caméras dans les lycées, ou bien rénover ceux qui tombent en ruine ? Veut-on donner des aides aux entreprises ou accompagner les chômeurs à se mieux se former pour se reconvertir, ou bien les deux ? De vrais choix sont à faire, qui changent notre vie au quotidien. Et certes, on a plus eu l’impression ces temps-ci de polémiques à répétitions, de scandales sur-mesure, mais voter n’est pas seulement entrer dans le jeu des stratégies politiciennes. C’est refuser de voter pour le plus charismatique, ou celui qui passe le plus à la télé ou celui qui crie le plus fort. C’est au contraire faire un choix, entre des projets qui sont différents, entre des choix de vie qui sont différents. Parce que pouvoir choisir, en prendre la responsabilité, quitte à se tromper, à se sentir déçu, à vouloir en mettre un autre à la place, c’est être présent, bien présent, et c’est affirmer que mon choix compte, tout comme celui de mon voisin.


Lire l'article complet, et les commentaires