Chronique d’une jeune doctorante en Lettres sans avenir tracÚ

par EP
mercredi 28 novembre 2012

  L’avenir professionnel est bien incertain pour les thésards en Lettres, sacrifier huit à neuf ans post-bac à l’Université pour apprendre qu’il n’y pas de postes vacants pour eux après leur soutenance donne la nausée. Et pourtant, beaucoup par passion ont persévéré dans leur voie, et nombreux jeunes docteurs ès vivent désormais dans la précarité en enchaînant des petits boulots sous-qualifiés en attendant un poste…

 Le doctorat en recherche littéraire est la dernière étape dans le cursus universitaire, il marque la continuité du Master recherche où l’étudiant a effectué pour la première fois un travail long (entre 100 et 200 pages) sur un sujet choisi et mûrement réfléchi. Cet ultime diplôme (si l’on met de côté le grade de maître de conférences et l’habilitation à diriger des recherches (HDR)), implique une grande rigueur et une autonomie de travail, il nécessite aussi naturellement une passion pour la recherche. L’étudiant(e) en recherche doit s’organiser et s’imposer une réelle discipline de travail. Régulièrement, il doit s’intéresser aux actualités littéraires, s’informer sur les diverses publications du moment pouvant correspondre à ses attentes ou prendre connaissance de la tenue des divers séminaires, colloques sur le sujet… En somme, un doctorant doit être actif dans le milieu et à l’affût de la moindre connaissance scientifique nouvelle dans le domaine. En parallèle à ces investigations et aux lectures, le doctorant se réalise dans l’écriture et devra présenter un travail long (de 400, 500 pages minimums) à partir d’une problématique novatrice.

 La doxa voudrait que le thésard soit l’étudiant modèle par excellence faisant partie d’une élite intellectuelle destiné à trouver nécessairement un emploi haut placé, bien rémunéré…En somme, l’étudiant par excellence arrivant à la toute finalité de son cursus scolaire bénéficiera automatiquement des avantages d’un nouveau diplômé fraîchement sorti de son école. La réalité est tout autre, nous le savons, dans la conjoncture actuelle, le marché du travail est impitoyable, les universités françaises n’ont plus d’argent. L’adoption, il y a cinq ans, de la loi relative aux libertés et responsabilités des universités ne règle pas les problèmes de sous-financement et ne permet pas une (ré)organisation efficace de son infrastructure. Les Universités françaises sont politiquement autonomes et terriblement seules. Même si les fonds privés seraient une solution à plusieurs égards, qui investirait dans la recherche littéraire ? Nous ne verrions qu’un mécénat passionné ni plus ni moins. L’idéal serait de trouver un juste équilibre entre un financement public et privé. Le problème étant donc que la contribution financière de l’étudiant ne dépasse pas un seuil raisonnable[1] afin que la France ne connaisse pas un Printemps Erable[2] et/ou une perte massive de « cerveaux » faute de moyens financiers comme c’est le cas en Outre-Atlantique[3] ; et/ou une « fuite des cerveaux » ; et/ou pire encore une vie étudiante très précaire, nous pensons aux jeunes gens obligés d’aller au Resto du cœur ou autres associations d’aide pour pouvoir remplir leur frigo à la fin du mois, ou dans certains cas cela entraîne une chute dans une spirale infernale[4]… D’ailleurs combien d’étudiants triment chaque année avec des petits jobs où ils sont clairement esclavagés pour une bouchée de pains ?

 L’étudiant ne doit donc se sentir exclu ni même endosser le rôle de client d’une entreprise universitaire mais il doit être compris et encouragé dans cette étape formatrice.

 Une revalorisation de l’Université française, et de la filière littéraire de surcroît, est impérative, nous le savons, les étudiants d’aujourd’hui sont les citoyens de demain. La France a la particularité d’avoir une littérature riche et enviée, l’essentiel est donc de la préserver. Les jeunes diplômés chercheurs sont là pour porter le flambeau et transmettre aux générations à venir une littérature chargée d’histoire, encore faut-il leur laisser une chance... 

 Le cas échéant, les nouveaux docteurs ès seront dans l’obligation de se tourner vers d’autres emplois en passant des concours types concours de l’enseignement[5], concours de documentaliste, bibliothécaire, conservateur du patrimoine, etc., ou plus radical encore, ils devront penser à une reconversion. Coralie, une brillante jeune diplômée de Master recherche en Lettres Modernes, à défaut de ne pas avoir trouvé dans sa branche, a fait un stage d’un an dans un poste de police en tant qu’hôtesse d’accueil. Le stage achevé, elle s’interroge si elle doit passer les concours très fermés de la police ou s’orienter vers autre chose, elle explique d’ailleurs qu’elle se bat chaque jour pour que les étudiants de Lettres bénéficient de plus de reconnaissance : « En ce moment, je me bats pour qu'ils [NDRL les recruteurs] arrêtent de penser que les lettres ne donnent pas accès à certaines formations » s’insurge-t-elle, la réalité est bien là et les entreprises sont peu friantes à l’idée d’engager un(e) littéraire, et pourtant « les études de lettres donnent une force d'esprit » se défend Coralie. Il est vrai qu’étudier les sciences humaines permet d’avoir un regard différent sur le monde, une grande capacité d’analyse et une facilité rédactionnelle. Le tout est de faire confiance et laisser l’expérience apprendre. Mathieu, jeune architecte, est persuadé qu’embaucher un(e) littéraire serait un avantage, en effet celui-ci ou celle-ci pourrait apporter un « nouveau regard » sur le travail accompli et rédiger autrement les idées, loin des concepts et automatismes que suppose l’architecture.

 Au Canada, détenir un doctorat permet d’enseigner directement après la soutenance et le corps enseignant, administratif laisse plus de chance aux jeunes diplômés et l’expérience prime… Est-ce un modèle à suivre ?

 En attendant une issue positive dans la recherche en Lettres, il faut préparer les concours pour envisager « un filet de sécurité » explique Marie, thésarde en deuxième année, mais comment s’aménager du temps pour « bachoter » quand on prépare une thèse ? Marie doit-elle ensuite abandonner la recherche malgré le fait que cette discipline la passionne ? Quant à moi, tout comme Coralie, Marie, et bien d’autres…ai-je un avenir tout tracé ? Rien n’est moins sûr. 

EP

Illustration : QG


[1] De plus, la crise du logement allège cruellement le porte-monnaie des jeunes étudiants, ne leur permettant pas d’investir massivement dans leurs études… Néanmoins, nous pourrions nuancer ce dernier argument par le fait que l’Université fait partie des formations les moins coûteuses en France. Le risque étant cependant la discrimination socio-économique à l’inscription : « pas d’argent, pas d’études ». De plus, une entrée à la faculté sous dossier ou par concours n’est pas forcément une solution pour réduire le nombre d’étudiants et donc les coûts. L’école doit être pour tous et l’université ne discrimine pas dans ce sens.

[2] Dénomination relative à la période des manifestations étudiantes contre la hausse des frais de scolarité au Québec.

[3] De nombreuses familles américaines économisent une vie entière pour payer les études de leurs enfants. On comprend ainsi l’importance des bourses scolaires liées aux sports notamment.

[4] Nous pensons au témoignage bouleversant de Laura D. chères études Etudiante, 19ans, job alimentaire : prostituée « Je me trouvais dans une impasse. N’étant pas boursière, je n’avais aucune aide de l’Etat et mes parents ne pouvaient décemment pas verser 200 euros en loyer mensuel. Je n’avais pas d’aides au logement non plus. A part trouver un travail ou renoncer à mes études, je ne voyais aucun moyen de m’en sortir. Le Crous favorisait les étudiants boursiers pour le logement en chambre étudiante. Beaucoup d’étudiants travaillent en parallèle, mais ce sont souvent les mêmes qui échouent aux examens ou lâchent les études en cours d’année. Je ne pouvais pas mettre un terme à mes études, je savais que je jouais mon avenir… » 

Pour palier à ses besoins financiers elle va tomber dans la prostitution, « l’argent facile ». Certes le cas est extrême mais il n’est pas isolé ! dans Laura D., Mes chères études Etudiante, 19ans, job alimentaire : prostituée, Paris, Editions J’ai lu, 2009, 256p., p.26

[5] Depuis la réforme de « mastérisation », le CAPES se prépare en deux ans dans le cadre d’un Master enseignement. Nous n’avons plus la possibilité de le préparer en une année depuis 2010. Lorsque nous sommes détenteurs d’un Master recherche, il est plus judicieux de préparer le concours (il faut au minimum le master pour prétendre à une inscription aux concours) par nous-mêmes (CNED par exemple).

 


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