Commémoration

par C’est Nabum
jeudi 7 avril 2022

 

La mémoire en boucle

 

Une société qui passe son temps et une partie de son argent à commémorer a-t-elle de graves soucis de mémoire ? Il est légitime de s'interroger sur cette manière de dérouler ainsi le tapis rouge au passé pour une multitude de bonnes raisons, sans doute mais avec à l'esprit, inévitablement, que notre société n'a plus d'avenir.

Tous ces stakhanovistes de la cérémonie, la gerbe à la main, le discours à la bouche, la componction de façade pour les incontournables caméras, passent leur temps en mémorial, monuments, stèles et autres plaques de marbre tandis qu'ils sont incapables de définir un grand dessein pour notre jeunesse.

Adeptes forcenés du conservatisme que ce soit pour des institutions qui figent une représentation qui ne représente qu'une seule classe sociale et une seule pensée économique, ils laissent entendre qu'ils sont les seuls à être légitimes pour se dresser contre les barbaries du passé qui ne cessent de souiller notre présent.

Alors, ils font ce qu'ils pensent être (peut-on croire qu'ils soient dupes de leur fourberie) une nécessaire piqûre de rappel pour en appeler à la solidarité, l'amitié entre les peuples, la réconciliation ou la reconnaissance éternelle pour les héros ou les victimes. Ils font l'impasse sur les terribles responsabilités du système dont ils sont les représentants, qui engendre inégalités, injustices, pauvreté, colère, révolte, misère autour d'eux et de par le monde.

Leurs sempiternelles commémorations ne sont qu'une insupportable manière de commis voyageurs d'affirmer que le système qui les a placés là est le meilleur de tous, le rempart idéal contre le fascisme, l'intégrisme, la barbarie et l'anarchie. Ils ne déposent pas des couronnes, ils s'envoient à longueur de temps des fleurs.

Si la commémoration était le fondement du rituel religieux, réactivant à l'infini les grandes étapes de la vie du prophète, elle est devenue la liturgie civique d'un état qui navigue exclusivement en regardant dans le rétroviseur. Nos tribuns de la minute de silence restent sans voix dès qu'il est question d'offrir des perspectives à la jeunesse, alors, en désespoir de cause, ils se font les chantres d'un passé qui leur servira de tuteur.

Continuez donc de leur dérouler le tapis rouge en participant à cette représentation de leur impuissance à penser l'avenir. Pauvres paons imbus d'une importance qui ne se mesure pas à leur capacité à peser sur le destin de la nation, ils profitent de ces manifestations pour se faire voir, seule véritable compétence qui leur permet de durer.

S'ils se sont fait les virtuoses des grandes tragédies passées, c'est pour mieux dissimuler leur incompétence crasse à prévoir, anticiper et juguler les suivantes. Ils en administrent magistralement la preuve avec la guerre en Ukraine. Nous pourrions simplement en sourire ou déplorer cette agitation de pure façade, si cela ne cessait de mobiliser pléthore de forces de l'ordre qui auraient bien mieux à faire tout en coûtant des sommes folles, dépensées sans compter pour le faste d'un état monarchique.

La commémoration est devenue l'une des occupations essentielles de nos élus. Elles donnent lieu à des émissions spéciales qui attestent que les médias se font ainsi leurs complices au lieu de rendre compte, comme ils devraient le faire, de l'état de ce Monde. Si on ajoute leur empressement à se rendre en masse sur le lieu des catastrophes, on constate qu'ils bouclent ainsi la boucle, se faisant les touristes de la morbidité plutôt que d'œuvrer véritablement dans leurs ministères et autres cabinets.

Il serait grand temps, compte tenu des menaces qui se présentent à nous, de mettre un terme à cette parodie de politique. Le pouvoir ne doit gérer que l'avenir sans gêner ceux qui œuvrent sur le terrain.


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