Droit de vote en question

par Thierry Crouzet
vendredi 1er septembre 2006

On nous dit de voter, on nous dit que des hommes sont morts pour nous donner ce droit, on nous dit que celui-ci représente une avancée sociale fondamentale, déterminante... et pourtant je crois qu’il est temps de passer à autre chose.

J’ai déjà développé ce sujet dans Le peuple des connecteurs, ma thèse principale étant que voter pour des gens qui ne peuvent fondamentalement pas exercer le pouvoir n’a plus aucun intérêt, mais j’ai eu envie d’y revenir après le commentaire de Gérard Ayache à la suite de son dernier article sur AgoraVox.

Les féministes se félicitent encore de leur récente victoire : 1944 en France. Chaque mois d’avril, lors de la célébration de cet évènement, je ne peux m’empêcher de me révolter. Non parce que je suis contre le droit de vote des femmes, mais parce que je suis persuadé que le droit de vote n’est qu’un su-sucre pour nous tenir tranquilles, hommes comme femmes.

Nous vivrions dans une démocratie ? Mais la plupart d’entre nous passent le plus clair de leur temps dans des entreprises qui n’ont rien de démocratique. Votez-vous dans votre boîte ? Excepté pour les délégués syndicaux, votez-vous pour les décisions stratégiques, les recrutements, les licenciements, les promotions ? Non, ces choix s’effectuent suivant un mode plus ou moins dictatorial. Parfois la dictature est éclairée, mais elle reste dictature. Et comme dans toute dictature, les coups d’État sont monnaie courante.

Alors, pourquoi la démocratie et le droit de vote ne se sont-ils pas étendus à l’ensemble de la société ? Pour moi, il y a une réponse évidente : ça ne fonctionne pas. Et pourquoi ça ne fonctionne pas ? Parce que voter revient toujours à choisir entre deux possibilités... comme si le monde était blanc ou noir.

Dans le business, ce n’est jamais comme cela. Dans la société ce n’est pas comme cela non plus. Les situations sont complexes, les questions ne sont jamais binaires, les solutions jamais évidentes. Il faut essayer des réponses, accepter de se tromper, faire marche arrière, repartir dans une autre direction. Il faut, en quelque sorte, imiter l’évolution biologique. Il n’y a jamais de question ni de réponse toute faite dans un monde complexe.

Vive l’abstention

Dès qu’il y a une élection, les journalistes se lamentent devant le faible taux de participation. Les hommes politiques s’accusent les uns les autres du désintérêt croissant des citoyens. Au contraire, je crois que nous devrions nous en féliciter. Si nous votons moins, c’est que nous comprenons que notre vote a de moins en moins d’utilité.

Dans une entreprise, quand un problème se pose, les gens compétents se réunissent et essaient de trouver une solution. En démocratie, on demande à tout le monde de donner un avis. C’est absurde. Il ne faut alors pas être surpris de voir les gens avec un peu de sens civique refuser de se mouiller. Soit on accepte de bosser le sujet, et on peut s’engager, soit on reste à distance. Et comme on ne peut pas bosser tous les sujets, on devrait s’abstenir de voter presqu’à tous les coups.

Si la démocratie veut grandir, elle doit dès lors accepter la multiplicité des problèmes et des réponses, elle doit devenir multidimensionnelle. Elle doit multiplier les scrutins et se féliciter qu’une poignée de gens compétents et avertis votent. Nous devons passer de l’échelle globale à l’échelle locale, du « tout le monde donne son avis sur peu de sujets » à « seuls ceux qui s’intéressent à la question donnent leur avis ».

Cette façon d’envisager la démocratie est aujourd’hui possible, avec l’aide la technologie. Nous devons aller en ce sens, vers plus de dynamisme. Finalement, le droit de vote se dissoudra, remplacé par un processus de décision continuel auquel tous les citoyens volontaires pourront participer.

Cela paraît impossible, mais certaines entreprises comme Visa fonctionnent déjà de cette façon. La plupart des familles aussi fonctionnent ainsi. Le plus souvent, on ne vote pas mais, le plus souvent, on a l’impression d’avoir son mot à dire, et ça avance...

En somme, le droit de vote ne nous a pas beaucoup éloignés des anciens régimes. Il ne nous aide qu’à choisir entre deux princes héritiers de partis qui ressemblent, par leur fonctionnement, aux noblesses de cour. Hors de la quête du pouvoir, le droit de vote n’a aucun intérêt. Dès qu’il s’agit de discuter d’idées, ça coince, comme l’a rappelé Ayache. Le droit de vote nous donne simplement bonne conscience. En quelques secondes, au moment de mettre notre bulletin dans l’urne, nous déléguons toutes nos responsabilités. Et puis basta.

Dans notre monde complexe, le vote apparaît comme une tentative de simplification par trop schématique. Les problèmes complexes que sont le réchauffement climatique, la malnutrition, la crise de l’eau... ne se régleront pas avec des élections, mais par des milliers de décisions auxquelles nous devrons tous participer, à chaque seconde de notre vie.

Le monde avance dans ce sens, j’en suis sûr, la marche vers plus de libertés est irréversible. Et si, par malheur, cette progression était stoppée, ce serait signe que les partis en place verrouillent la démocratie dans un état juvénile, état dangereux pour l’humanité, car il interdit d’avancer sur les problèmes inhérents à la complexité.



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