Enseigner aujourd’hui l’orthographe à l’école, mission impossible ?

par Orélien Péréol
mardi 17 mars 2009

Ce texte est un compte-rendu d’un forum tenu ces jours à Paris. L’orthographe semble le point de départ de la plupart des réflexions à ce sujet. La remise en cause de l’orthographe actuelle, même modeste, semble relever de l’impossible et même de l’inacceptable. C’est pourtant une convention sociale qui appartient autant à tout le monde qu’à des législateurs et des juges, dont les professeurs sont les principaux représentants, et qui, à ce titre, peut évoluer. Les enseignants désavouent les usages populaires (de tout le monde) et réciproquement. On pourrait essayer de rapprocher ces deux sources de la graphie. Ne pas le faire entretient (au moins) une division de la société que personne, en principe, ne veut.
Les éditions Retz ont organisé un forum sur ce thème. Cette question se décompose en quatre. Quatre communications, apportées par quatre spécialistes. Deux ne comportent pas de question.
 
Béatrice Pothier veut aider les parents et les enseignants au diagnostic d’erreurs en orthographe : Il faut que les élèves se posent des questions, ce qui n’est pas gagné, et qu’ils se posent les bonnes questions. Mais quel en est l’intérêt ? Ne serait-il pas mieux de suivre le fil du texte, d’entrer dans la narration ou dans le raisonnement, de se laisser embarquer, sans se poser de questions ? Ne serait-il pas meilleur de ne s’intéresser qu’aux contenus et que l’acte formel d’échange se fasse sans plus de problème que lorsqu’on parle ? Ne pourrait-on lire et écrire un texte avec plaisir plutôt qu’avec l’inquiétude de faire des erreurs d’orthographe ?
 
Michel Fayol traite de l’apprentissage des accords, il a l’air de trouver que les difficultés de l’enseignement de l’orthographe se réduisent au temps qu’on y passe (enquête et expériences à l’appui !). Il suffirait d’y passer plus de temps !… Pas de questions non plus sur ce qu’est l’orthographe. L’orthographe ne se déplace pas plus que les montagnes. Dans le texte de présentation de sa conférence, on peut lire : « L’attention mobilisée par la gestion des idées et des autres dimensions de l’expression empêche qu’elle puisse se porter aussi sur l’emploi des marques de genre et de nombre. » Le regretterait-il ? J’en ai l’impression mais je n’ose le croire !

 
Deux communications sont formulées sur le mode interrogatif : « pourquoi les sociétés sont-elles inégales devant l’orthographe ? »(Jean-Pierre Jaffré) La comparaison avec les autres langues est intéressante. Le finnois a une lettre pour un son et un son pour une lettre. Apprendre à lire va vite et est aisé. Cet état de fait ne change pas nos problèmes à nous. Cela peut nous guider un peu, si nous voulions déterminer de quoi nous avons besoin exactement en matière d’orthographe, au vu la complexité de notre langue.
 
Et « peut-on encore enseigner l’orthographe sans la réformer ? » (André Chervel). C’est le seul invité qui parle d’enseigner et qui propose quelque chose à la difficulté d’enseigner l’orthographe à l’école. Une vraie proposition, globale d’une part et d’autre part qualitative, pas d’y passer plus de temps. Profondément positive et humaniste, sa démarche est historique et devrait ravir tous les gens de gauche qui regrettent la force ancienne du marxisme : l’orthographe actuelle est l’effet d’un long travail de réformes impulsées de 1650 à 1835 par les enseignants de façon à aider l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. Il serait bon de prendre modèle sur ce progressisme des enseignants du temps passé et de réenclencher ce mouvement de réformes pour trouver une orthographe à laquelle tout le monde adhère aisément, à laquelle il soit raisonnable d’adhérer. Actuellement, l’orthographe apparaît comme une suite de règles arbitraires et cassées par un nombre impressionnant d’exceptions. Sans quoi, nous dit Chervel, « on » va scinder la société en deux : ceux qui savent pratiquer une orthographe normée et ceux qui n’arriveront pas à l’acquérir et écriront, écrivent déjà, avec des graphies variables et folkloriques, disons, mais, ce mais est fondamental, fonctionnelles. Dans ce « on » qui scinde la société en deux, l’école tient la plus grande part.
 
Le débat avec la salle, mené par Luc Cédelle, est intitulé « faut-il réformer l’orthographe ? » Cependant, presque toutes les interventions sont dans la ligne qui consiste à chercher des solutions à l’enseignement de l’orthographe, orthographe conçue comme un roc. Danièle Cogis explique que le Bled se trompe sur « on » et « ont » en supposant que les élèves confondent le verbe avoir et le pronom impersonnel, alors qu’ils mettent un « t » au pronom par souci de lui donner une marque du pluriel ! Elle n’explique pas pourquoi ils ne mettent pas de « s ». Et comment font-ils pour chanter « on a gagné ! » ? Au lieu de réformer l’orthographe, faut-il réformer le Bled ? Quelqu’un dit qu’on n’a pas parlé de la nature des mots, et que si les élèves savaient mieux la nature des mots ils feraient moins d’erreurs de genre et de nombre… oui, bien sûr. Et réciproquement. Chacun a son idée pour enseigner tel ou tel point. A la tribune, JP Jaffré dit que les mails des universitaires relèvent d’une orthographe de niveau CM2. Cela fâche une autre universitaire de la salle. Non mais ! Où a-t-il vu ça ?... La demande sociale est forte et elle connait un cuisinier sorti de lycée professionnel qui s’est fait moquer parce qu’il ne savait pas écrire « pomme de terre » ! Toujours cette demande sociale d’orthographe considérée comme immuable, belle, juste. Aucune question à Chervel, pas l’ombre d’un souffle de changement possible. L’orthographe, c’est Dieu : Tout commence et finit là.
 
 Jean-Yves Rocheix, que je croyais plutôt du côté du marxisme, dit qu’au-delà de l’orthographe, il s’agit de rapport à la langue. Un peu de globalité, enfin ! Il a tout de même l’air de dire que le bon rapport à la langue donne ou, du moins, est un préalable à la bonne orthographe. Il me semblait que la façon négligée, inventive, insouciante des multiples graphies en cours partout pouvaient être prises comme une déstructuration joyeuse et anarchiste de cette culture bourgeoise et porteuses d’un certain nombre de solutions… Cela me paraît vivant, dynamique, plutôt du côté de l’humour, de l’ironie, de l’impertinence… On pourrait être à l’écoute du peuple, et chercher l’école du peuple, en quelque sorte…
 
Je prends la parole pour dire que l’orthographe n’est pas le savoir d’un réel, qu’il est une convention. L’orthographe ne nous échappe pas (on ne peut déplacer les montagnes et il faut enseigner leur bonne place). L‘orthographe est un accord sur la transcription de la langue. On peut donc en changer. Si les enseignants se lançaient comme ils l’ont fait pendant des siècles dans une réforme ou l’accompagnement d’une réforme, ce serait plutôt honorable de leur part, progressiste et susceptible de résoudre un problème assez pénible pour bien des gens. La norme sociale en serait vite changée et personne ne se moquerait plus d’un cuisinier qui écrit « pome de terre ». D’autre part, je rajoute, cet accord se fait par la pratique, l’usage, et pas seulement par l’émission d’une « norme » pour reprendre le terme que tout le monde avait dans ce forum. Cela n’intéresse pas. Aucun écho ! Tout de même, quelqu’un (je n’ai pas eu le temps de voir qui) évoque un groupe de travail qui recherche la nécessité orthographique du français, cette langue étant assez complexe (trop de sons, ou pas assez de lettres, des passations dans les familles de mots irrégulières…). Il n’y a eu aucune question à Chervel.
 
L’orthographe est l’orthographe ! Ainsi, les trois quarts des écrits sont désavoués par l’école. Quand le peuple écrit mal, on dissout le peuple.

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