Génome humain : ętes-vous juif ?

par Ben Ouar y Villón
lundi 7 juillet 2008

Un bandeau adwords a attiré mon attention sur le blog d’Olivier Bonnet : "Êtes-vous juif ?"

Qui donc a intérêt à promouvoir ce genre de recherche ? Où le prosélytisme communautariste d’appartenance (sous caution scientifique) peut rejoindre l’antisémitisme ! Hallucinant et dangereux...

Curieux j’ai cliqué, et ai été dirigé vers un site hébergé en Suisse : IGENEA ; ça commence mal par un nom qui sonne comme "hygiène, hygiénisme". Stupéfait, j’y apprends que pour 105 €, un simple test génétique salivaire pouvait déceler chez moi une origine juive, et même précisément ce que mes ancêtres avaient de commun avec telle tribu, puis de me mettre en relation avec mes parents grâce à leur banque de données de plus de 240 000 personnes. (sic).

"Avez-vous des racines juives ? Etes-vous un Ashkénaze ?

Etes-vous un Levi ou un Cohen ?" Ou encore : "Faites le test ! on ne sait jamais, si vous aviez des origines communes avec Jefferson !" dit le site aux braves patriotes américains (voir la ligne génétique Y de Thomas Jefferson).

L’explication scientifique donnée est qu’il existe des "marqueurs" - le mot fait froid dans le dos - marqueurs génétiques communs aux juifs puisque la tradition veut que l’on soit juif d’une mère juive elle-même fille, etc. Puisque la science nous apprend que tout le monde hérite de l’ADN mitochondrial de sa mère, les juifs sont donc marqués. Bigre ! On possède à des degrés plus ou moins élevés un nombre de ces marqueurs regroupés au sein d’haplo-types génétiques* nichés dans le même chromosome.

Je suis naïf ou mal informé, mais j’ignorais qu’aujourd’hui nous avons les moyens techniques sur un simple prélèvement de salive, de dire si je suis juif ou si je ne le suis pas. Le site propose aussi de déterminer vos parentés communes avec les Vikings, les Ménnonites, les Amérindiens, etc.

On m’avait pourtant dit qu’il n’y avait pas de races, et que c’était une idéologie criminelle. Tiens, il est vrai qu’on n’a pas beaucoup entendu les scientifiques sur cette question nouvellement posée par les progrès relatifs au génome humain.

Une fois la stupéfaction première dissipée, des questions se posent : une société privée peut-elle disposer d’une banque de données sur l’origine du sang, un catalogue aussi délicat qui va s’agrandir, et dont personne ne peut assurer de la bonne utilisation ? Que la base de données soit accessible aux membres pour quelques euros indique qu’elle doit l’être aussi pour tout groupuscule mal intentionné, ou tout fichage d’Etat. De plus, si je ne fais pas moi-même ce test mais que ma sœur l’a fait et l’a fait savoir, on pourra venir me dire que moi aussi je suis juif, à mon corps défendant !

Reste donc à savoir si derrière l’aspect scientifique d’une telle entreprise, des idéologues racistes ne se cachent pas ou ne profitent pas. Soit il est question de retrouver des juifs égarés, comme les Conversos espagnols qui se sont convertis au protestantisme au XVIe siècle et d’augmenter la diaspora juive mondiale, soit à l’inverse on peut se compter "entre celtes" et répertorier les ariens issus des familles blondes du nord de l’Europe.

Bennet Greenspan le PDG nous rassure, il est bien conscient que l’humanité est un grand melting-pot. Il ajoute aussi que grâce à sa société, il est désormais possible de retrouver des "populations juives ashkénazes et sépharades dans des familles christianisées depuis des siècles qui ne se doutent pas de leur filiation" dit Greenspan. On comprend alors que tout sémite aura des gènes en commun avec des tribus juives, ou tout européen, et que peut-être, dès lors, la compréhension augmentera, ou la haine du juif s’estompera. Car, dès lors que j’en suis proche "génétiquement", comment continuer de haïr celui qui est mon semblable ? Mais est-il besoin pour cela d’un recours aux gènes ? Et ceux qui en seront "définitivement" exclus de filiation juive pourront se "rassurer" ? Beaucoup de questions troublantes se posent, et je suis sûr que l’imagination prendra le relais dans les commentaires.

L’application la plus surprenante est certainement l’avancée qu’elle représente pour les personnes adoptées qui peuvent retrouver leur nom de famille ou leur parenté éloignée (article BBC).

Je ne suis pas assez philosophe pour savoir quelle restauration de l’originel ou quel immobilisme il y a derrière tout cela.

Même sans pratiquer aucun test, on peut avec bonheur imaginer avoir un gène en commun avec Jeanne d’Arc ou le Christ en personne tellement les migrations ont été diverses, les mariages inter-ethniques nombreux. Cette ignorance des filiations communes avec Léonard de Vinci ou Attila participe de l’idée, humaniste et saine, que tout homme est capable du meilleur comme du pire, quelle que soit sa filiation génétique. Qu’il n’y a pas de sauf-conduit génétique, ou d’a priori bienveillant en fonction de vos ancêtres. Il n’y a que la responsabilité de chacun devant sa conscience d’homme, et devant la justice. Il n’y a que quelques fanatiques du droit divin pour croire à autre chose.

Ces tests peuvent à la fois entretenir et réactualiser de vieilles lunes plus ou moins dangereuses et tenaces, mais aussi participer à cette sorte de "désenchantement du monde" dont parlaient Weber ou Gauchet.

Avoir des racines juives, et alors ? Et si nous avions découvert que le monstre de Florence avait des racines juives ? Et si, en 1930, on avait découvert des gènes communs entre Adolf Hitler et la tribu de Marie, mère du petit juif Jésus ? Que se serait-il passé ? Nul ne le sait. Mais iI aurait mieux valu peut-être ne pas le savoir, ou tout faire pour le cacher a posteriori… car certains grands paranoïaques auraient donné tout l’or de l’Europe pour avoir un tel outil entre les mains.

* les haplogroupes représentent les diverses branches de l’Homo sapiens et montrent l’origine et les migrations de nos ancêtres.

**Bennett Greenspan, PDG de Familly TreeDNA


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