Infotainment

par Babar-na-B
jeudi 2 juin 2011

Quel joli terme que voilà ! Encore un concept sorti tout droit des cerveaux de nos amis experts en communication. Une manière de joindre l’utile à l’agréable : prendre l’aspect sensationnel du scoop (attention, je n’ai pas dit information) pour l’associer à l’émotionnel suscité par le divertissement. Un cocktail gagnant pour les médias, tout le monde est content. Le journaleux recevra son os parce qu’il a fait ce qu’on lui demande – « c’est bien, bon toutou ». Le rédacteur en chef et autre producteur a ses jolis chiffres de vente et belle part d’audience qui vont faire plaisir aux actionnaires à la prochaine présentation powerpoint. Et surtout, les multinationales pourront continuer à investir sans crainte, leurs produits seront bien visibles et le ton restera harmonieux entre le reportage/bulletin/article et le message publicitaire, puis éventuellement le « vrai » divertissement. Mais on a oublié quelqu’un dans cette histoire ?

Le consommateur, vous le connaissez, c’est celui qui aime l’infotainment. D’ailleurs, il est presque comme le journaleux, le producteur, le politicien et le responsable de multinationale, à la différence près qu’il n’a pas encore appris à manipuler ses congénères. Résultat : c’est lui qui se fait avoir car il est à la fin de la chaîne de production, en même temps c’est de bonne guerre, dans consommateur il y a ‘con’. Le consommateur est différent du citoyen, car il n’a que deux buts dans la vie : acheter et se divertir – nos amis des médias diront qu’il n’en a qu’un… Les propriétaires et les responsables de médias ont bien compris qu’il ne fallait surtout pas détourner le consommateur de sa raison d’être, aussi lui donne-t-on « ce qu’il veut ». Argument massue qui veut que le consommateur aime s’amuser, donc on ne va lui proposer que du divertissement. Logique ; comme dans le cas d’un enfant qui n’aime pas les légumes, il mangera uniquement des sucreries, c’est bien connu.

Le consommateur a également bien intégré le concept : « moi, je rentre du boulot le soir, je suis crevé, j’ai pas envie de réfléchir, je regarde/écoute/lis les ‘infos’ pour me détendre ! » Il est vrai que lorsqu’on entend un tel discours, on comprend mieux pourquoi les médias semblent s’adresser à des enfants. D’ailleurs, le consommateur ne s’en plaint pas : « on veut pas déprimer devant les infos, on veut des nouvelles positives » ; c’est donc ça, il ne veut pas s’instruire, il cherche dans la réalité les aventures de Babar ou de Martine le matin en allumant sa radio. Je commence à comprendre : il s’est simplement trompé d’appareil, il lui faut allumer son téléviseur, se brancher sur Gulli et tout rentrera dans l’ordre.

Vous remarquerez au passage que la partie ‘-tainment’ a disparu dans le langage courant, sans affecter le principe (fort heureusement). En effet, le consommateur est plus ou moins dupe, car lui consulte ce qu’il appelle les « infos » ; « infotainment » ça sonne trop marketing, c’est bon pour les affabulateurs de la com’ ; non, dans le langage quotidien on aime des termes aussi courts que les messages qu’on nous assène. De plus, le mot « info » n’est là que pour le style, les messages n’ont évidemment pas un caractère informatif, mais vous comprenez, si on retire ces sujets divertissements, comment va-t-on meubler les journaux ou les bulletins ?

Ainsi, la production de ces sujets demande moult efforts, observez plutôt tous ces faits divers que les journalistes ont enjolivés pour les rendre attrayants aux yeux du consommateur. Ces dernières semaines, il a été gâté – pendant que d’autres ont été gavés – d’anecdotes sans intérêt transformées en histoires merveilleuses rien que pour satisfaire ses besoins de détente. Oui, dans l’info il y a avant tout du « storytelling », manière à peine déguisée de nommer le fait de raconter des fables. Pour ne citer que les plus maquillées, nous avons eu droit au conte de fée de la fille du peuple qui épouse le prince charmant ; puis il y a eu de l’action avec cette histoire où les héros de l’empire ont enfin mis la main sur l’infâme barbu qui effrayait le monde entier avec des monologues préenregistrés. D’ailleurs, le studio ne s’est pas foulé avec cette production, les mangeurs de pop-corn ont du se contenter du discours du porte-parole de l’empire et de l’attroupement de quelques-uns de ses semblables célébrant leur lavage de cerveau ; un film d’action sans explosions ni coups de feu, c’est comme une guerre sans ennemi, ça n’a pas de sens. Et enfin, le dernier blockbuster en date, une sombre histoire de mœurs, un thriller politique où le futur sauveur de la France, de l’Europe, que dis-je, du Monde, est fauché en pleine ascension, victime d’un complot abominable orchestré par ses ennemis de toujours : les femmes de ménage porto-rico-américano-guinéennes.

Ce type de sujets attire peut-être encore le consommateur épris de divertissement, mais le citoyen sait depuis longtemps que ‘infotainment’ traduit en langue réelle signifie ‘info-poubelle’. Ce dernier remarque aussi que les sujets qui le concernent directement ne sont traités que lorsque les médias ne peuvent plus les ignorer. Dès lors il peut observer toute la mauvaise volonté des journalistes qui n’abordent que partiellement un évènement en omettant « malencontreusement » l’information principale – dans ‘malencontreux’ il y a ‘mal’ et ‘con’. A l’inverse du spectacle, les journalistes mettent tout en œuvre pour rendre ces sujets confus et ennuyeux afin qu’il n’y ait pas de suite, il ne faut surtout pas éveiller la curiosité du récepteur (réceptacle ?). Etrangement, l’émotionnel n’est ici absolument pas stimulé, de crainte surement que certains y trouvent une soudaine envie de fracasser le faciès mielleux d’un représentant de média ou d’un élu. Les propos de Serge Halimi (1), citant George Orwell, illustrent bien le décalage actuel entre journalisme et citoyenneté :

« […] Et lorsqu’il s’agit d’informations, je ferai mien le mot de George Orwell :

« Si la liberté signifie encore quelque chose, c’est le droit de dire aux gens ce qu’il n’ont pas envie d’entendre. »

Car, même si elles sont « ennuyeuses », les nouvelles importantes sont ce qu’un journaliste doit traiter. Le travail du journaliste consiste à rendre intéressant ce qui est important, pas à rendre important ce qui est intéressant, divertissant, racoleur. »

Ce genre de méthodes employé par les journalistes aura conditionné toute une génération à la paresse, mais le partage de l’information sur internet est en train de changer la donne. L’erreur des responsables de médias commerciaux aura été de prendre le citoyen pour un consommateur, car le citoyen ne se méprend pas entre divertissement et information, et si on ne lui transmet pas l’information, le citoyen ira la chercher.

 

1. GELARD, Jean-Pierre. Médias, mensonges et démocratie... Presses Universitaires de Rennes, 2005. HALIMI, Serge. Les nouvelles censures. pp. 75-86.


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