La montée des marches de Jérôme Kerviel et d’Abel Ferrara au festival de Kahn

par bakerstreet
lundi 19 mai 2014

Deux infos ont été diffusées en boucle par les médias ce jour : L'une concernait ce film opportuniste, « Welcome in New York », de Ferrara, inspiré par l’affaire DSK, et l'autre sur les déambulations et les saillies paranoïaques de Jérôme Kerviel, prêt à enfin rentrer en France pour être emprisonné. Mais il faut lire le mot « près » plutôt dans son sens de rapprochement géographique. Bien que les s et le t se suivent dans l’ordre des lettres de l’alphabet, les pieds des marcheurs parfois se rebiffent, hésitent.

Mais aux dernières nouvelles, notre homme serait rentré, une meute de journalistes à ses trousses. Ce qui n’est pas si facile pour eux, appliqué à un homme qui marche à reculons. Maintenant, soyons sûrs qu'il parviendront à l'entendre malgré les murs de la prison...

Quoi d'autre de commun entre les deux hommes : Ferrara comme Kerviel jouent sur la capacité d'attraction des journalistes pour répondre à la provocation. Tous ceux qui se moquent des contraintes, pourront facilement y voir un encouragement, voir une vocation offerte, un nouveau genre n’ayant pas peur de se définir…

On joue à Cannes, dans quatre salles, ce film de Ferrara n'appartenant pas à la sélection. C'est une façon de passer par la fenêtre, de faire la nique aux sélections officielles, qui c'est certain, sont critiquables, mais qui néanmoins répondent à une fonction, une organisation, une loi.

De tous temps, il y a eu des starlettes pour montrer leurs yeux, et le reste à l'avenant, et d'autant plus qu'elles n'étaient pas très connues, ou avaient les dents longues, en "off", sur les plages, près des escaliers, perchées sur des décapotables, n’importe où, là on voulait bien les photographier... Il faut bien se peindre de couleur rouge, quand on ne peut monter sur le même tapis.

Ce film a donc choisi cette voie d'avenir : Faire la bronca, comme on disait dans le temps, de l'agitprop comme on disait après, le buzz comme on dit maintenant, s’emparant d’ un sujet pas très glamour, mais porteur…Couillu comme on dit maintenant, pour parler de ces « beaux bébés » faisant dans tous les excès ... Bon, c’est l’époque qui veut ça. Une époque libidineuse, comme toutes celles d’avant, mais mettant la barre de plus en plus haut dans la transgression. Les charmes soft d’Emmanuelle, navet érotique des années 70, sont bien loin ! Et même les frasques désenchantées et névrosés du « dernier tango à Paris » ayant amené à la dépression la jeune Maria Schneider, paraîtront pour une bluette désenchantée à certains.

Ceci sent le vieux licencieux fatigué, le vieux camembert trop fait, le lecteur du marquis de Sade voulant passer aux arts appliqués. Pas facile de trouver de nouvelles recettes, de nouvelles sauces relevées quand on a épuisé les délices du fromage frais. On va donc chercher dans le « reality show », le torve ! La culture « closer », sans préservatif fait tache d’huile…On vit quand même une époque formidable ! Libérée nous dit-on...

Car, heureusement pour le spectacle et le commerce, et les avocats, les yankees continuent à être choqué, à faire tout un cirque, comme naguère nos curés d'avant je ne sais quel concile ! Pas par la misère infinie du monde bien sûr, mais pour les turpitudes sexuelles, surtout si elles concernent les puissants ! Il arrive même que juste la vue d'un sein ( et non d'un saint) les mette en transe. Ah oui, je me souviens de celui de Janet Jackson débordant inopinément de son corsage.

La racine du mot "inopinément" poserait problème aux traducteurs américains connaissant mal le français, et l'interprétant à leur manière, en la transformant en racine du mal, au moins au carré de sa puissance viagra. Il faut faire attention à ce qu’on dit, à ce qu’on fait, dans cet étrange pays, où ironiquement, le port d’armes de guerres n’est pas prohibé, mais où pisser contre un arbre peut vous emmener devant un grand jury. Une autre façon de revivre « en live », les aventures de notre capitaine d’économie, me direz-vous.

Tout est question d'interprétation, bien sûr, vous dira-t-on, même et surtout quand les chiens de toutes sortes se déchainent. Et même pas la peine de se payer une suite au Sofitel !… Le genre, le sujet, et la façon…on voit donc une continuité de style. Espérons tout de même que ce film n’aille pas jusqu’à faire dans la récupération morale : « Voilà mes pauvres bougres, où en sont vos maîtres, et pourquoi le pouvoir vous met à genoux ! Compatissez donc à leur malheur, vous en ferez une vertu ! »

Mais je m'égare, où en étais-je ? Ah oui, peut-être sur les pas de ce brave Jérôme le repentant, très sec, pas rasé, menton décidé, à la façon d'un croisé moderne, jésuite dans ses chaussures de marche, qui a enfin compris qu'il était un mauvais garçon. Dans le temps, bien sûr, c'était une autre époque...

Après avoir vu celui de Rome, il veut parler maintenant avec notre pape François le Hollandais en direct, du haut du palais du saint esprit, pour se faire absoudre de tous ces pêchés boursicoteurs. Il a été tout de même condamné pour abus de confiance, faux, usage de faux et introduction frauduleuse de données dans un système automatisé. Mais tout cela c’est du passé ! Il veut bien dire deux "notre père" et trois "jésus marie" pour s'excuser. Sinon, il bénit les chapelets que vous trouverez pour trois fois rien si l'on déduit la TVA, et s'apprête sûrement à écrire un ouvrage sur cette sainte marche, à coté de laquelle Compostelle fait maintenant bien pâle figure

Il demande donc juste en langage païen qu’on passe un coup d’éponge sur le pare brise, une remise des compteurs à zéro…

N’empêche, toute une partie de l’affaire est occultée par le tintamarre. Les buts de cette occupation médiatique sont bien sûr à long court, avec retour sur investissement sûrement très lucratif. Outre ce que l’on montre, ce que l’on demande, reste ce que l’on attend : Se transformer en Robin des bois, après avoir été le shérif de Sherwood permet de donner un peu plus de couleurs à un personnage terne, au service des puissants, et permet d’entretenir de solides retours sur intérêts, maintenant que Kerviel a été absout de rembourser ces cinq quelques milliards d’euros envolés par un miracle du saint esprit. Un film aux dernières nouvelles serait tiré de cette belle aventure ! Gageons qu’il prendra l’année prochaine la place de celui de Ferrara, dans les salles, en off….

C’est pas « ouf », tout ça ! Ou admirable, pour parler comme autrefois, et l’on pense à saint-Nanard, fort en gueule et en capacité d’auto défense. Bernard Tapie a bien été le prophète de toute une légion de commerciaux qui se sont lancés à corps perdu dans tous les domaines, avec souci de se vendre avant tout, et de se moquer du commun, en brandissant les grands principes. Ce n’est pas pour rien que l’homme a commencé sa carrière dans la chanson pour midinette.

La larme à l'œil vous vient en écoutant Kerviel, le pieux, pleurer sa rengaine. La musique du tombeau des regrets de monsieur de sainte colombe, et les accords de théorbe, ne seraient pas de trop pour nous attendrir définitivement, comme une de viande qu’on passe à la javel ! C’est comme ça qu’ils font là bas, façon « Guantanamo ». dans le grand pays US, avec des grandes claques dans le dos pour transformer dans les abattoirs n’importe quelle vieille carne en tendron. Mélenchon, que l’on pensait un peu plus fort de café équitable s’est déjà laissé avoir, et trouve à ce bel innocent des relents de Dreyfus.

Faut-il que Sapin n’ait pas de cœur pour continuer à comparer ce vaillant capitaine à un escroc ? Les milliards d’euros et de dollars et les feuilles mortes s'envolent au vent, l’espace d’une macro seconde, d’un ordre d’achat disjoncté, sous influence de la cocaïne ....Ah ! Les stups…Le viagra, la coke…Les amphé…

C’est dingue ce que tous ces personnages du ciné, de la politique et de la bourse au fond possèdent en commun ! Quel dommage que DSK ne l'ait pas accompagné dans un habit de bure, sur ce chemin de croix, en se flagellant ! Les maîtres italiens en aurait fait un chef d'œuvre, renaissance tardive.. Le jeune samaritain et le vieux débauché repentant, faisant moult saintes génuflexions, juste attentifs à baiser le sol pavé qui va de Rome à Vintimille, auraient eu fiers allures....

Mais l’ancien président du FMI ne veut plus qu’on accroche quoi que ce soit aux trois initiales de son nom, comme à un porte manteau, serait-ce un crucifix. Il a porté plainte contre « Dédé la saumure », pour avoir affiché sa photo pour l’ouverture de son club, le DSK. On comprendra qu’il a la tête ailleurs que dans les médias, et qu’il ait envie peut être enfin de se faire ermite, tant cela ressemble à une cure de dégoût.

C'est vrai qu'au temps jadis, il arrivait que nos puissants, à l'approche de la mort, terrorisés par le jugement dernier, fassent repentance, et prennent la route vers un monastère, après avoir distribué tout leur avoir aux pauvres.

On a beau dire, la religion n'était pas tout à fait mauvaise, avec cette histoire d’œil de Caïn qui restait tout de même le seul élément susceptible de les faire réfléchir à leurs actions. La cour des comptes ne parvient pas maintenant à ces miracles de rédemption. Pas de peintres, genre Le Caravage, qui n’avait pas été lui non plus un enfant de chœur, mais quand même beaucoup de journalistes, sur les talons de notre saint-Jérôme. Saint-Jérôme, ce saint ermite, qui passa sa vie à prêcher, dénonçant les vices et les turpitudes des uns et des autres….

Ces choses là ne s'inventent pas ! Les journalistes ayant une attraction pour la provocation, et tous ses produits, ne soyons pas étonnés quand les paranoïaques et les mégalo se mettent à déféquer, sur les marches du festival de Cannes ou ailleurs, sur les routes d'Italie !

On ne tourne pas tous les jours un petit miracle de comédie et de légèreté, comme « Vacances Romaines », avec une Audrey Hepburn bellissima, et la triste production de nos élites et de nos artistes, nous ramènent plutôt aux frasques totalitaires, qui ont si bien inspiré les grands metteurs en scène de ce pays : Pasolini, Fellini, Rossi.

Tiens, il me revient ce film de Dino Risi, « la marche sur Rome », réalisé en 1962, qui évoque cette marche de Mussolini, à travers les aventures comiques et piteuses de deux chemises noires…

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Tout se rejoint en monde, et tous les chemins convergent vers Rome, ou peut-être bien vers Cannes….Ferrara-Kerviel… Avec bien sûr les images en copié-collé de DSK s’offrant malgré lui dans le panoramique de ces plans séquences alternées, passant sur France info, sur toutes les chaînes de radio et de télé en continu. Dans cette valse tournicotant, J’ai pensé à ce sketch magnifique de Raymond Devos, qui s’intitule « Je zappe »

Extraits :

Hier soir, après dîner, ma femme me dit : -Qu'est-ce qu'on donne ce soir à la télé ? Je lui dis : -Il y a deux films. Sur une chaîne, il y a Thérèse dans un genre pieux... enfin, classé pieux ! Et sur l'autre chaîne, il y a Emmanuelle dans un genre tout à fait différent, classé X ! Elle me dit : -Eh bien moi, je vais me coucher... Pas toi ? Je lui dis : -Non, je crois que je vais rester encore un peu voir le film. Elle me dit : -Lequel ? Je lui dis : -Emma... (rectifiant)... le pieux... le pieux avec un X ! Elle me dit……"

Sans vouloir me comparer à ce génie de l’humour, j’ai eu moi aussi cette expérience religieuse, à trop écouter les infos…. Mais ce n’était pas le visage de Thérèse, qui passait sur le corps d’Emmanuelle. Car le fait d’amalgamer les deux informations de façon syncopée, n’avait vraiment rien de particulièrement enthousiasmant, sinon de les faire s’imposer à nous « à notre corps défendant » comme une évidence médiatique des temps.

Juste le révélateur de l’état du monde, en dépit du plein gré des journalistes, aurait dit Richard Virenque, autre opportuniste bourré d’amphétamines : Toute puissance de l’argent, fascination des grandes gueules, mégalos, menteurs, hâbleurs, opportunistes, personnages véreux et insipides nous toisant de leur morgue, et revendiquant les micros, les caméras, les régimes de faveurs, et les grâces présidentielles.

Le tapis rouge, s’il n’est pas sous vos pieds, il suffit de le fabriquer !

Retour à Devos, et non à Davos :

« Je zappe sur Thérèse. En extase ... ! Elle était chez son confesseur qui lui dit : -Qu'est-ce qui vous arrive ? Elle lui dit : -J'ai une crise de foi ! Il lui dit : -Il faut prendre le voile. Voilez-vous ! J'ai dit : Le temps qu'elle le mette, moi je vais les mettre sur Emmanuelle. Je zappe sur Emmanuelle. Elle avait tout dévoilé ! Alors là, je me suis dit : Il faut que tu choisisses... Ou tu vois le « voilé » ou tu vois le « dévoilé » ! Voilà ! Alors, le « voilé » ou le « dévoilé » ? Ah, j'ai dit, vois-les... Vois les deux ! Et j'ai zappé avec une telle rapidité que les images n'arrivaient plus à suivre ! »

Raymond Devos le bienheureux, que les vrais saints le prennent en charge au paradis, ne savait pas à quel point il était prophète, avec cette histoire de voile, qui ne dévoile plus, mais qui recouvre, qui se joue, qui fait la danse des sept voiles de Shéhérazade, dans un feuilleton autrement moins gracieux.

Et les médias copains, coquins, en font des drapés, remplissent des armoires de linge sale, nous faisant passer de l'un à l'autre de ces deux informations incontournables, avec le même entrain et les mêmes certitudes qu'au moment où le tour de France se télescope avec la coupe du monde de football. Des événements bien plus faciles à couvrir que ceux du Mali, de la Syrie, de l’Ukraine, sans parler de la ligne de front de la misère et de la fracture sociale, qui n’est plus qu’un euphémisme dans notre propre pays. Ce n’est plus du choix éditorial, c’est du pressing, du lavage industriel.

C'est tout juste alors si une mine explosant en Turquie, enfouissant trois cent mineurs prendra la relève de l’information. Ne me parlez pas d’une chaloupe ou deux qui coulent au large de Lampedusa, un autre endroit d’Italie, où le tapis rouge n’est pas de mise. Les temps sont mûrs, pour l’apparition d’un arbitre, d’une grande gueule elle aussi, qui se moquera des règles, qui en inventera.

Avec des pelouses pas forcément peintes en brun, ou couleur kaki.

Les remakes, dans le monde du cinéma comme en politique ont leur limite.

Il suffira que nous devenions daltoniens, que nous continuions simplement à regarder sans bouger les navets insipides qui nous sont proposés, d’un festival de Cannes à l’autre, pour ne pas voir ailleurs qu’en dehors de ces trous de serrure, où sont accrochés des fers, des entraves, comme ces prisonniers de la grotte de Platon qui prenaient l’illusion des ombres pour des réalités..


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