La trouille des Franšais et le rire des Úlites

par Argoul
jeudi 12 octobre 2006

L’excellente revue Le débat, dont je recommande la lecture à tous ceux qui aiment les idées réfléchies et construites, fait paraître dans son dernier numéro 141, septembre-octobre 2006 (Gallimard, 14,50 €), une série de contributions sur « La France dans l’attente ». La richesse des points de vue est telle que je ne saurais en faire un compte rendu exhaustif. Je vais me concentrer sur l’article d’ouverture, un débat entre Marcel Gauchet, directeur de la rédaction, et René Rémond, historien du contemporain, membre de l’Académie française (et qui vient de publier dans la revue L’Histoire d’octobre 2006 un article sur Jacques Chirac, « Ce que l’histoire retiendra »). Le débat examine le bilan général de la France de ces dernières années, puis les positions respectives de la droite et de la gauche pour les prochaines élections. En cette première note, je ne vais évoquer que le bilan.

C’est « le temps du marasme » qui fait le titre de cet échange. L’avenir fait peur aux Français. Cette peur naît de ce qu’ils doutent désormais de la capacité de la France de faire face aux défis du monde. La frilosité vient du vieillissement démographique ; de l’accélération des bouleversements depuis la chute du Mur de la honte, en 1989 à Berlin, et de la conversion à l’outil capitalisme de pays de masse comme la Chine, l’Inde, la Russie, le Brésil. Mais, à ces causes, dont j’ai déjà parlé, les auteurs ajoutent surtout l’incapacité des politiciens français au pouvoir aujourd’hui à proposer un quelconque objectif mobilisateur pour établir un semblant de confiance. Ce ne sont que tentatives ratées, du pragmatisme jospinien à l’activisme villepinien. La peur suscite le syndrome de l’huître, bien connu chez les traumatisés comme chez les adolescents en période de mue : le repli sur soi, le refus de tout changement et la nostalgie d’un âge d’or mythique. La « maladie infantile » de la masse votante, issue de la culture Mai 68, a d’ailleurs nettement les symptômes des troubles adolescents, selon Jean-Pierre Le Goff, dans un autre article du même numéro (p.101).

La droite n’a pas compris l’échec des manifestations de fin 1995, ni l’échec de la dissolution ; la gauche n’a pas compris l’éviction au premier tour de Lionel Jospin en avril 2002, ni l’échec du oui PS au référendum européen de 2005. Toutes les réponses traditionnelles ont fait long feu : « Le socialisme dans un seul pays, il a fallu en faire son deuil. La réincarnation européenne, grande promesse mitterrandienne, n’est pas au rendez-vous. Il ne reste, à dire vrai, que la rupture libérale franche et massive, à la Thatcher, devenue du même coup l’objet d’une phobie collective intense, comme Nicolas Sarkozy, un temps tenté par le projet, l’a déjà compris. Elle ne fait pas peur seulement parce qu’elle menace des acquis. Elle donne le sentiment que ce n’est pas nous, que nous ne savons pas faire, que ce serait renoncer à soi sans la moindre assurance de réussite » (Marcel Gauchet). Cette analyse est celle que je défends sur ce blog, ne suscitant que des réactions horrifiées à gauche, ou des réaffirmations de foi, certes sympathiques mais sans aucun débat sur le fond. Une façon de plus de nier la réalité et de reculer le moment - inévitable - où les contraintes vont s’imposer, obligeant à des mesures-rustines sans aucune réflexion, « à la française », serait-on tenté de dire, au vu de ce qui se pratique depuis vingt-cinq ans. Alors qu’apprivoiser le loup offre le temps de trouver des solutions adaptées qui nous conviennent, d’en débattre les compromis acceptables et leurs contreparties, et d’en faire assez tôt la pédagogie. (Il est vrai que toute « pédagogie » a été abolie dans les IUFM où la « spontanéité » des gamins est le préalable requis pour la « gestion » des classes.)

A cette « déprime française », comment répondent les élites ? Souvent en prêchant l’optimisme des « immenses atouts » français qui, s’ils sont parfois réels, ne sauraient excuser en rien le chômage de masse et la désintégration progressive de la société. Cette dérisoire méthode Coué est contre-productive envers la dépression, tout psychanalyste le sait bien. Avec démagogie, en entretenant la confusion : Jacques Chirac comme Laurent Fabius manient cette tactique à merveille en soutenant dans la même phrase tout et son contraire (« Nous devons... Mais je ne dis surtout pas que... »). Le fait est que cette déprime n’est pas prise au sérieux par les élites, « il faut dire que tout va bien pour elles, merci, et que cela ne pousse pas à s’interroger » (Marcel Gauchet). Jean-Marie Le Pen se contente de rassembler des votes protestataires, « la plèbe ne croit pas en lui », et « c’est encore plus vrai s’agissant des fossiles de l’anticapitalisme d’extrême gauche » (idem). « On a beau chercher : on ne voit personne qui soit détenteur d’une autorité morale. Pas étonnant que les Français aient un sentiment d’abandon et se sentent orphelins » (René Rémond). Sacre de l’écrivain ? Culte de l’intellectuel ? Dévotion envers la science ? Foi dans la capacité d’action rationnelle de la puissance publique ? Tout cela, qui faisait l’orgueil des Français, s’est effrité, dilué, fondu dans l’informe et le médiatique. Où sont les « écrivains » aujourd’hui : Nothomb ? Delerm ? Qui sont les intellectuels quand les élites démissionnent : Ardisson, Debouze ? La science voit une désaffection massive des étudiants qui préfèrent les paillettes de la communication ou les sous de la finance. Quant à la puissance publique, entre le désastre de l’école, l’abandon de l’université, l’indigence de la justice, le traitement purement administratif du chômage, l’interventionnisme politique dans les grandes entreprises (la dernière étant Airbus, après la mégalo Crédit Lyonnais et les fantasmes de l’énarque chez Vivendi), les Français mesurent combien elle manque à sa mission. Elle apparaît par rapport aux pays voisins comme trop lourde, trop nombreuse, trop archaïque, trop chère.

Et pourtant, les réformes nécessaires se font, mais toujours par le déni, et non sans les rituelles protestations. « A tel point qu’on peut se demander si la protestation n’est pas un moyen de s’accommoder du changement. Après 1995, le plan Juppé est bel et bien entré en vigueur sans que la gauche jospinienne y touche. Je ne serais pas étonné que le rejet du CPE ait été un baroud d’honneur préparant les voies d’un assouplissement du contrat de travail » (Marcel Gauchet). Décentralisation, regroupements de communes, abandon de la conscription militaire, réforme du statut de La Poste, redistribution des territoires entre gendarmerie et police, privatisations d’entreprises industrielles ou financières (qui ont été effectuées autant à gauche qu’à droite), la nouvelle loi d’adoption du budget par objectifs (LOLF), ce sont de vraies réformes, entrées dans les moeurs. Et pourtant, les Français se sentent plutôt heureux personnellement. Ils consomment plus que les Allemands, font le plus d’enfants en Europe... Alors, quoi ?

Marcel Gauchet avance une explication : « De 1945 à 1975, (les Français) ont eu la chance de connaître un moment de modernisation exceptionnel, qui s’est révélé être simultanément un moment de confirmation de leur identité historique. L’industrie, la prospérité, la démocratie, et cela grâce à l’autorité de l’Etat et sous le signe de la grandeur nationale. Le réveil de ce moment de rêve, sous la pression des nouveaux impératifs qui relativisent les nations et affaiblissent les Etats, est infiniment douloureux. Il a mis longtemps à s’effectuer. A présent que les divers échappatoires et subterfuges qui ont permis de le différer sont épuisés, les Français en sont à la conviction désespérée qu’ils ne peuvent pas vivre dans cet univers qui contredit leur être intime - alors qu’en réalité ils s’y sont installés de plain-pied sans s’en rendre compte. La tâche qui reste - mais c’est la plus délicate - est d’ajuster la représentation de soi et l’expérience vécue. » Et c’est là, selon la conviction de ce blog, que les élites de plus soixante ans faillissent. Elevées durant les Trente Glorieuses mais sur une discipline datant d’avant-guerre, repues d’honneurs acquis dès l’ENA qui les a consacrées comme nouvelle noblesse, que peuvent-elles comprendre à ce monde neuf qui s’est déstructuré sous le comminatoire « interdit d’interdire » tout en s’ouvrant massivement sur l’international ? Mon avis est que, comme feue l’URSS de l’antédiluvien Brejnev, la biologie va faire son œuvre : le renouvellement des élites et d’une grande part de l’administration va se faire dans les dix ans qui viennent. La France pourra - enfin ! - devenir un pays « comme les autres », régi par le débat politique, et non plus par les anathèmes métaphysiques.


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