Le discoureur discourtois

par C’est Nabum
vendredi 28 août 2020

Le masque efface des informations transmises par le visage

Un homme politique fait discours. Il est serré de près par quelques homologues qui cherchent eux aussi à être dans le champ des caméras et des objectifs. La pratique n’est pas nouvelle, au bal des vaniteux, il y a pléthore de candidats surtout quand une chaîne nationale est dans le secteur. C’est à qui se fera remarquer, on ne peut blâmer ces braves gens qui sont plus souvent sous le feu de la critique que sous celui des projecteurs.

Là où le bât blesse ces gentils ânes de l’immodestie, c’est qu’ils sont tous masqués. Le quidam, béotien de surcroît et persiffleur à ses heures en conclut tout d’abord qu’ils agissent de la sorte parce qu’ils sont incapables de respecter la fameuse distanciation sociale. Puis à bien y réfléchir, l’hypothèse est idiote, ces gens-là ne prennent jamais de distance avec l’actualité.

Il convient de fouiller plus avant le problème pour en comprendre la raison. C’est alors que l’un d’eux prend la parole devant un parterre de citoyens triés sur le volet et en admiration, le détail est d’importance. Le discoureur ne retire pas son masque et là tout devient limpide pour votre serviteur. L’insincérité du propos soudain passe totalement inaperçue.

Le visage en effet fournit une multitude d’indications sur le locuteur et le message qu’il transmet. Ses mimiques, ses rictus, ses sourires ou ses postures figées sont autant d’informations que peut décrypter l’observateur attentif si par surprise, il en était un parmi la noble assemblée. Le visage en effet permet avant même la prise de parole de communiquer des éléments d’ordre émotionnel et empathique qui favorisent la compréhension du propos.

Il est évident que l’émotion a depuis belle lurette déserté cette profession tandis que l’empathie, de manière générale n’a jamais été au programme des notables. Voilà un cache-misère qui arrive fort à propos. Les auditeurs qui porteraient véritablement leur intention sur le beau parleur se trouveraient privés d’une faculté d’anticipation du discours tout autant que d’interprétation de la réelle conviction de l’orateur. Le masque tombe à point …

Pire encore, l’usage du micro quoique largement répandu dans la corporation politicienne n’est jamais maitrisé par nos tribuns des tribunes médiatiques. Si on ajoute à ce défaut récurrent l’incompréhension due à un élément parasite qui vient brouiller, voiler, assourdir l’émission vocale et nous nous retrouvons dans une situation ubuesque où le discours ne sert véritablement plus à grand-chose si ce n’est à faire briller celui qui se prête à cette facétie mimique.

Plus délicat encore, mais cela a-t-il une quelconque importance pour ces gens si peu soucieux des autres, il y a dans l’assistance des durs de la feuille, des gens appareillés, des malentendants et peut-être quelques sourds profonds. Beaucoup ont pris l’habitude de lire sur les lèvres en plus de prendre les informations évoquées précédemment sur le visage de celui qu’ils regardent.

Cette fois, il n’y a plus rien à voir. Le masque dissimule le jocrisse qui sait très bien qu’ainsi il est à l’abri non pas du virus mais de la comédie de croire un instant à ce qu’il dit. Il peut ainsi débiter ou plus exactement marmonner des propos inintelligibles et inarticulés, en lisant fort mal du reste, un écrit rédigé le plus souvent par un comparse ou un chargé de stylo. Quant aux sportifs sur la ligne d’arrivée ou au bord de la pelouse, ont-ils besoin de se masquer pour tenir des propos inintelligibles ? On croit rêver mais ceci est vraiment le cauchemar qu’on nous impose. Parler à visage découvert devrait être une nécessité à la télévision et sur une tribune.

Tout ceci au nom d’une République qui s’est fait faire depuis toujours des enfants dans le dos par ses dignitaires. Avec le masque, le progrès est d’importance, ils peuvent nous regarder droit dans les yeux pour nous la mettre profond. Pire encore, les mêmes ont décrété que les enseignants vont devoir se présenter devant leurs élèves, mêmes les plus jeunes affublés de ce cache-sincérité, de ce brise-empathie, de ce farce-ambulante. Nous changeons de monde, la communication se meurt, la parole n’est plus sacrée, le discoureur se fait discourtois et l’auditeur est considéré comme quantité négligeable À quand les chanteurs, les acteurs, les conteurs, les derniers porteurs de vérité bâillonnée par cette immonde pièce de tissu ?

Discourtoisement vôtre.


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