Le syndrome nimby ou le dogme du sauve-qui-peut-chacun-pour-soi

par sisyphe
lundi 28 avril 2008

Sous l’effet de la seule idéologie qui subsiste en ce XXIe siècle : l’ultralibéralisme, et sa loi de la jungle, de l’individualisme forcené conduit volontairement par les puissances financières au pouvoir, dans un but évident de division, d’isolement des contestations et des luttes possibles, se pose avec une extrême gravité l’effondrement de la notion d’intérêt collectif.

On trouve, sur Wikipédia, la suivante définition du syndrome nimby (not in my back yard) : "combat d’associations de riverains créées pour défendre leur environnement local, sans tenir compte de l’intérêt général".

On peut largement élargir la notion d’associations à celle de groupe : d’intérêts, géographique, de communauté, de famille, voire d’individu.

La méthode est vieille comme le pouvoir, mais jamais elle n’a autant fait recette : diviser pour mieux régner. Il faut dire que, jamais, elle n’a eu autant de moyens, planétaires, à sa disposition. Toutes les barrières, idéologiques, géographiques, économiques et légales, sont tombées : un seul système régit aujourd’hui la planète entière (à part quelques anecdotiques villages pas gaulois qui continuent à résister vainement) : l’ultralibéralisme et l’omnipotence du dieu-fric.

Par ailleurs, le développement ultrasophistiqué des technologies à sa disposition : outils de surveillance, de communication (médias à l’échelle planétaire, par le biais d’internet, des systèmes divers de communication : téléphones portables, bientôt puces électroniques de surveillance), et de propagande (chaînes de TV, injonctions à la consommation de gadgets électroniques de plus en plus sophistiqués), lui assurent un pouvoir d’isolement des individus (non plus citoyens, mais devenus consommateurs), sans précédent dans l’histoire de l’humanité.

Devant un ascenseur social définitivement hors service, on fait briller les illusoires escaliers de la gloire : pour les jeunes à l’avenir définitivement bouché, les nouveaux miroirs aux alouettes renvoient les images de footballeurs (ou autres sportifs) aux salaires astronomiques, de "nouvelles stars" aux carrières fulgurantes (par élimination, bien sûr), ou, pour les adultes, de possibles miraculeux gains aux jeux de hasard (loto, millionnaire, etc.)

A défaut d’y parvenir, on donne au bon peuple, la chance de pouvoir vivre par procuration la vie des riches, par les diverses émissions TV, magazines, médias, consacrés à leurs loisirs, leurs palaces, leurs vies dorées sur tranches : vous n’y arriverez sans doute jamais, alors rêvez-en et croyez que vos rêves peuvent devenir réalité. En attendant, allez, au turf : travaillez plus si vous voulez pouvoir survivre...

Pour mieux assurer la surveillance du bon fonctionnement du système, et empêcher d’éventuels débordements, évidemment, les lois se font de plus en plus répressives, policières : chaque fait divers est érigé en fait de société, et le focus sur l’ hyper-compassion victimaire permet, chaque jour, le vote de nouvelles lois, censées protéger ce qui a toujours existé (la délinquance), sans jamais, bien sûr, évoquer de s’attaquer aux CAUSES, mais uniquement aux effets, dans une manœuvre de flicage et de mise sous surveillance généralisée de la population.

Isolé, parqué, surveillé, réduit, par l’organisation du marché du travail (volant incompressible de chômage ; baisse du salaire : seule variable d’ajustement aux profits d’actionnaires qui exigent des bénéfices à 2 chiffres dans une économie qui tourne à 2-3 % pour les pays occidentaux, licenciements, délocalisations pour des pays émergents aux salaires faméliques), à consacrer toute son énergie à sa seule survie, le citoyen, ravalé au statut d’individu consommateur, est enfin corvéable à merci.

Tout s’est conjugué pour détruire irrémédiablement le lien collectif : isolement par la TV, chantage à l’emploi (et surtout au chômage), opposition des moins favorisés entre eux (privés contre fonctionnaires, smicards contre RMistes, classes moyennes contre smicards), faisant de chaque pays une congrégation d’individus seuls face à leur destin.

Un des problèmes de cet état de fait est que, dans un pays où chaque individu est isolé (en famille, c’est pareil), il suffit d’une bande pour "faire la loi". Quand il n’y a plus de lien collectif, la place est laissée libre aux petits regroupements pour commettre des délits et imposer leur force aux autres, barricadés chez eux.

Comme la nécessité de la survie, pour des millions d’individus qui ne seront ni footballeurs ni nouvelles stars ni gagnants au loto ne passe pas par un éventuel avenir professionnel, définitivement bouché ; la misère matérielle et morale étant le meilleur terreau de la délinquance, des petites communautés, des groupes, des bandes, s’organisent et font régner leur loi : d’où mesures de répression, nouvelles lois sécuritaires : la boucle d’un Etat policier se transforme en anneau de Moebius : le cercle vicieux se referme.

Dans la série des faits divers érigés en faits de société, les projecteurs se braquent sur un acte de piraterie commis aux larges de la côte somalienne : un des pays les plus pauvres du monde, soumis à une guerre civile depuis plus de seize ans ; grand foin dans les médias, frisson d’aventure : chic, des pirates !!

Oui, de pauvres hères, qui se servent de leurs seules armes pour essayer de récupérer un peu d’argent pour survivre, dans ce qui est un des drames humains les plus épouvantables de notre époque, quand les véritables pirates ; ceux de l’économie mondiale, les traders et autres spéculateurs, qui ne vivent, eux, que du piratage du travail des autres, ou des matières premières nécessaires à la vie, continuent leur travail d’affameurs, courtisés par les banques et les bourses...

(A ce propos, je renvoie ici à l’excellente intervention de Bluerider sur un autre sujet.)

Oui, le délitement du lien collectif, le volontaire isolement des individus, le piratage de l’économie mondiale par la spéculation, la mise à la rue, dans la précarité et la misère de milliards d’individus par un système ultralibéral sans régulation ni loi, conduit forcément à la nécessaire révolte, et nous n’en sommes, hélas, qu’au début ! Emeutes de la faim, exodes massifs, actes de pillage (trains de marchandises attaqués en France), bientôt conflits pour l’accès à la nourriture, à l’eau, suivis, évidemment, de répressions, de renforcements policiers, militaires, insurrections, guerres civiles : bienvenue dans le XXIe siècle de l’ultralibéralisme !

Un autre aspect de cet isolement des individus est, donc, le syndrome nimby que j’évoquais en titre : toute décision d’intérêt général est maintenant contestée par les intérêts particuliers des uns ou des autres.

L’enfouissement des déchets nucléaires (de plus en plus nombreux, véritable bombe à retardement) ?? Bof, ouais, d’accord, mais... pas chez nous, en tout cas !

La construction de centres de rééducation pour jeunes délinquants (de plus en plus nombreux), de prisons (de plus en plus nécessaires, parce que de plus en plus bondées) ??? Pourquoi pas, mais... pas ici, quoi qu’il en soit !

Le passage de lignes de TGV (transports publics) ou de voies nécessaires à la collectivité ??? Pas dans mon jardin ou je sors le fusil !

La construction d’éoliennes (nécessaires pour le développement d’énergies renouvelables non polluantes) ?? Ils n’ont pas intérêt à nous les mettre dans le paysage : pétitions...

Et tout à l’avenant : nonobstant tout intérêt collectif, chacun est prêt à défendre son petit pré carré : les autres ? Rien à s’couer !

L’ère du sauve-qui-peut-chacun-pour-soi s’impose, triomphante...

Pour une analyse de la perversion de l’individualisme, je renvoie avec profit au site de Michel Volle, dont je cite ici un extrait :

Dégradation de l’individualisme

A la fin du XXe siècle, la phase créatrice de l’individualisme n’est-elle pas achevée ? N’est-il pas parvenu à la limite de sa fécondité ? N’est-il pas devenu un obstacle pour nos sociétés, ces sociétés qu’il a contribué à créer en libérant l’individu ?

Dans les pays riches où les problèmes matériels que pose l’existence ont été pratiquement résolus, où (au moins en moyenne) chacun peut se loger, se vêtir, se nourrir et élever des enfants, où les ménages sont équipés d’appareils électriques et électroniques dont naguère les entreprises elles-mêmes n’auraient pas pu disposer, où l’attention est accaparée par le spectacle audiovisuel, l’individualisme n’est plus comme jadis sollicité pour surmonter des difficultés pratiques et acquérir des biens jugés nécessaires.

Dès lors l’individu se replie sur lui-même, fasciné par l’apparence que présentent les médias, accaparé par ses émotions, enfermé dans une représentation du monde qui malgré son caractère abstrait lui semble naturelle. La culture, excluant le rapport direct entre les êtres humains, ou entre eux et la nature, se médiatise. L’individualisme se dégrade.


* *

Lorsque l’individualisme arrive en bout de course, l’émotivité (fondée sur l’indifférence envers autrui) s’associe à la superficialité (fondée sur l’indifférence envers la nature) pour soutenir le culte de l’abstrait. Le rapport immédiat entre les individus ou entre eux et la nature disparaît. L’être humain est alors bloqué comme l’illustre le schéma ci-dessus : le fronton où s’inscrit le culte de l’abstrait, tournant le dos à l’action sur le monde, pointe vers le bas.

La dégradation de l’individualisme n’est pas un phénomène individuel : étant collective, elle frappe les civilisations, les cultures, les sociétés. La crise des valeurs s’accompagne alors du désarroi, du désespoir que suscite la perte du sens de la vie.

* *

Nous retrouvons aujourd’hui une situation analogue à l’avant-guerre que Keynes a décrite : la « nouvelle économie » a introduit, avec l’évolution de l’informatique, l’automatisation de la production, l’ubiquité que procurent les réseaux, des possibilités d’une nouveauté comparable à celle qu’offrait l’industrie au début du XXe siècle. Les tensions auxquelles les individus et la société sont soumis sont du même ordre. Même si l’histoire ne se répète jamais, notre début de siècle est lourd de menaces. Saurons-nous éviter une nouvelle tentative de suicide ? Pour surmonter la crise de l’individualisme, nous devrons fonder solidement un humanisme

Voilà.

Quelles solutions pour éviter cette chute annoncée ? Quelles solutions pour permettre aux individus-consommateurs de redevenir des citoyens, et de pouvoir influer, collectivement, de nouveau sur leur destin ? Quelles solutions pour remettre le système au service de l’homme, et non le contraire ?

On l’a dit, on se répète : il est d’une extrême urgence de changer les règles du jeu, d’IMPOSER ensemble une REGULATION du système libéral, de créer des LOIS pour restreindre au minimum nuisible les effets de la spéculation, de leur soustraire tous les produits de première nécessité : nourriture, logement, santé, protection sociale, éducation ; toutes fonctions régaliennes que les Etats doivent assumer. Il est d’une urgence absolue d’exiger la création d’organismes internationaux chargés de surveiller et de mettre en œuvre cette régulation, de façon drastique.

Le temps n’est plus aux vaines imprécations, aux "offusquements" feints, aux mesures-placebo, aux rafistolages : le temps est venu d’une nécessaire MOBILISATION citoyenne, d’abord nationale, puis européenne, enfin internationale, pour imposer aux affameurs et aux destructeurs de la planète, les mesures d’une JUSTICE politique de régulation de l’économie au service des humains : la production de richesses sur terre est suffisante pour assurer à tous les hommes une vie au moins décente : nous ne saurions descendre sous cette aspiration légitime et indispensable à la survie de notre planète.

Par le biais des associations citoyennes, des syndicats, s’il le faut par des campagnes de boycott, de désobéissance civique, de grèves générales, d’actions en justice en nom collectif, faisons valoir nos DROITS.

Halte à la loi de la jungle et du chacun-sa-merde : citoyens unis, exigeons les conditions nécessaires à l’empêchement d’une catastrophe annoncée.

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