Lisbonne et l’irresponsabilité des peuples

par A. Spohr
mercredi 25 juin 2008

Le peuple irlandais a dit non. Dont acte. Faut-il s’en réjouir ou se consoler par une approche "schumpéterienne" (la fameuse destruction créatrice) ? A qui la faute ? En démocratie, il est évident d’affirmer que c’est le peuple. Pas si sûr.

Un poète alsacien, René Eglès, a fait une réjouissante chanson, dépassant cette fois de loin la contingence économique. Evoquant la mort d’un arbre il dit : « Aus deinem Tod, mach’ ich ein Leben » (De ta mort, je fais une vie) et parmi tous les objets qui naissent de cette mort il y a une guitare. Alors cessons ces lamentations ? Oui, peut-être, mais pas sans réflexion préalable. Après tout « même pas mal ! » puisqu’on en reste au Traité de Nice, pour quelque temps encore... forcément ? Force est de se réjouir de constater que l’Europe existe lorsqu’on en prend conscience épisodiquement, à la faveur d’une crise suscitée par l’expression du peuple qui la refuse en l’état, mais qui prétend la désirer tout de même très ardemment... Peuple-roi ? On reverra ça dans quatre mois (le 15 octobre), ont dit en substance les 27 réunis à Bruxelles. Les augures les plus pessimistes parlent eux de décennies. « Et pourtant, pourtant, je n’aime que toi... » auraient pu chanter, à quelques exceptions près, les peuples et leurs dirigeants pour la Fête de la musique devenue quant à elle quasiment européenne. L’adjectif est d’ailleurs à ce point galvaudé qu’il ne reste plus que l’Europe qui ne soit pas européenne.

Et continuer malgré tout.

Evidemment tout cela est bien compliqué, complexe, obscur dans ce labyrinthe à l’issue lointaine et incertaine, hasardeuse. On s’en amuserait presque en cynique fataliste si ce n’était pas si grave. Surtout ne pas abandonner. Jacques Delors a raison : « Il faut continuer et rebondir par des coopérations renforcées ». De plus, l’ancien président de la Commission ne se trompe pas quand il fustige les visions nationales étroites des gouvernements qui se défaussent allègrement sur l’Europe. Il a encore raison lorsqu’il rappelle qu’en tout état de cause les décisions qui comptent sont prises par les Conseils des ministres (sommets), donc les gouvernements, et ce, au moins jusqu’en 2014, avec ou sans ratification du Traité de Lisbonne. Le prestigieux europhile est encore dans le vrai lorsqu’il accuse les gouvernements d’avoir des pratiques « antipédagogiques », en tout cas non pédagogiques, c’est sûr. Le président Sarkozy de son côté accuse Bruxelles et nommément Peter Mandelson, le commissaire européen au Commerce. En réponse, des commissaires accusent à leur tour Kouchner, notre ministre des Affaires étrangères d’avoir vu dans les Irlandais « les enfants gâtés de l’Europe » et Christine Lagarde, notre ministre de l’Economie et des Finances d’avoir annoncé des propositions d’ordre fiscal dangereuses et pour le moins néfastes à la République d’Irlande. Et ainsi de suite dans cette cacophonie insupportable.

Et le peuple ou les peuples dans tout cela ?

Sujets fragiles, susceptibles, mais intelligents et avisés, les citoyens européens se rebifferaient à la moindre menace, si confuse soit-elle ? Cette assertion est récurrente chez nos hommes politiques que ce soit d’ailleurs pour expliquer l’échec ou le succès d’un referendum. Pour les satisfaits, c’est sur l’heure, pour les déçus, un peu plus tard, réflexion faite, dans un souci d’apaisement et de retour à l’unité nationale... dont ils n’ont cure avant le scrutin. Sycophante ou thuriféraire, accusateur ou encenseur, c’est selon qu’on « prêche » chez soi ou à l’extérieur. Nation ou communauté : deux discours. Sans avoir ici recours trop facilement à mes connaissances de professeur d’histoire, j’ose affirmer que le peuple n’est pas intelligent même s’il est parfois rusé, madré même et malheureusement souvent stupide surtout quand il s’agit de son intérêt à long terme. Qui peut croire que, spontanément, l’immense majorité de ceux qui constituent ce qu’il est convenu d’appeler le ou les peuples, renoncerait à son statut s’il le croit privilégié par rapport à une communauté plus large comme dans ce qui nous occupe ici, l’Union européenne ? Cette solidarité communautaire européenne que la mondialisation requiert impérativement, inexorablement, échappe totalement, non seulement à Mme Michu ou M. Machin, mais bien au-delà à des privilégiés comme aux plus démunis, inquiets de concert de l’avenir que l’accélération de l’Histoire leur réserve. Les « politiques » qui affirment le contraire sont des flagorneurs démagogues. La crise du politique comme on se plaît à qualifier le malaise de nos démocraties, trouve là aussi un de ses fondements car, là aussi, on « désinforme », on ment tout bonnement. Qui a répondu clairement aux accusations les plus véhémentes à l’encontre de Bruxelles de la part de pêcheurs en colère ou de transporteurs excédés ? Barnier ? Un peu... Mollement. La presse se rend d’ailleurs souvent complice de ces invectives puisqu’elle les relaye goulûment sans les commenter judicieusement, objectivement.

Alors que faire ? Recommencer ?

Pas d’« homo europeanus » qui rappellerait la tentation de l’Est, mais tout simplement des citoyens européens, informés, formés, éduqués, critiques judicieux, en un mot INTELLIGENTS. Une Europe citoyenne peuplée d’hommes et de femmes, conscients de leurs identités diverses, mais aussi de leur appartenance à une communauté de destin et même à un modèle civilisationnel unique, mais menacé. Convaincre les Européens qu’ils n’ont pas d’autre choix. Qui doit conduire le bon peuple à ce niveau de sagesse et de responsabilité ? En premier lieu, les élus car leur candidature devrait impliquer, à mon avis, un engagement qui lui-même implique une certaine conscience de leur propre compétence à assumer des charges électives. Ainsi ils devraient constituer une certaine aristocratie au sens étymologique, c’est-à-dire « les meilleurs », en quelque sorte une élite disponible et disposée à servir. Il ne devrait y avoir aucune honte à nourrir cette ambition-là, à quelque niveau que ce soit. Des femmes et des hommes vertueux, là encore au sens ancien, qui restaureraient la confiance en bannissant toute promesse démagogique ou irréalisable. Se souvient-on que, jadis, il n’y a pas si longtemps, le grand public s’en remettait au choix de ses élus de proximité quand il était dépassé par la complexité de l’enjeu ? Dans combien de foyers français la Constitution de 1958 a-t-elle été lue et comprise, bien qu’elle fût bien plus courte que le Traité de Lisbonne ? Comme Sylvie Goulard, la présidente du Mouvement européen France, je suis persuadé que certaines questions complexes ne doivent pas forcément être soumises à referendum quand on sait que tel ou tel aspect peut être surexploité au détriment de tel autre. Foncièrement démocrate, elle préconise plutôt le recours au référendum pour des questions claires qui n’exigent aucune expertise en la matière et pour lesquelles les réponses sont simples et ne prêtent pas à confusion. Le rôle et le travail d’associations comme le Mouvement européen et d’autres doivent être plus suivis et mieux relayés. Et là le rôle des médias est primordial. Serait-ce à ce point contre-productif de consacrer systématiquement une rubrique bien identifiable aux affaires européennes dans la presse quotidienne comme dans les journaux radio ou télé ? En tout cas, c’est là une responsabilité qui incombe à l’ensemble des médias. Il reste beaucoup à faire pour que l’Europe citoyenne soit peuplée de gens cultivés, intelligents et lucidement responsables de leur destin. Le rêve d’une « aire civilisationnelle » exemplaire doit-il être rangé au rayon des utopies ? Non. Il faut continuer patiemment.

Antoine Spohr.


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