MÍme pas honte !

par Pale Rider
lundi 15 avril 2013

DSK, Cahuzac, Bernheim, etc. : La malhonnêteté est particulièrement grave dans la politique, puisque ceux qui nous administrent sont censés montrer l’exemple. Mais il y a pire, puisque le scandale atteint désormais la sphère religieuse. Le plus inquiétant, c’est qu’aucune contrition ne s’y mêle.

Archéologie de la fange

Petit retour en arrière. Il y a eu l’affaire DSK. Le président du Fonds Monétaire International était pressenti pour être Président de la République Française. Certains savaient qu’il avait de gros problèmes de maîtrise de sa libido, qu’il fréquentait les boîtes échangistes et que tout cela, même dans notre société où il ne faut plus faire de morale, ne faisait pas très joli dans son curriculum vitae. À New York, il y a eu ce qui semble bien être une tentative de viol sur une femme de chambre. À Lille, M. Strauss-Kahn a bénéficié des services de prostituées de luxe dans des conditions où son taux de complicité reste à définir. Et on ne sait pas tout ! Voilà donc l’homme que certains voulaient voir gouverner la France. Or, je prétends que si on est corrompu à ce point dans ses mœurs privées, on ne peut pas être absolument intègre dans ses pratiques politiques, voire financières. On verra bientôt si DSK a de l’argent caché en Suisse ou ailleurs (lui ou sa future ex-femme)…

Récemment, a éclaté l’affaire Cahuzac. Ce monsieur, ministre du Budget, c’est-à-dire responsable suprême des économies de la France et de la lutte contre la fraude fiscale, a fini par avouer qu’il avait fraudé le fisc. Mais ses « aveux » sont extrêmement partiels : personne ne croit à la somme de 600 000 euros dont il parle ; et la somme inconnue et manifestement sous-estimée n’est plus en Suisse mais à Singapour. Ce Ministre, qui s’est dit, avec un bel anglicisme, « dévasté », n’est pas si dévasté que ça puisqu’il lui faut beaucoup de temps pour renoncer à reprendre, comme il en a légalement la possibilité, son poste de député ! DSK, quant à lui, continue de s’exhiber dans des conférences internationales grassement rétribuées.

Un peu plus récemment, quelqu’un a eu la bonne idée d’éplucher quelques livres publiés par le grand rabbin de France, Gilles Bernheim ; et il a prouvé que celui-ci non seulement avait utilisé un « nègre », c’est-à-dire qu’il n’avait pas écrit ses livres lui-même (ou pas entièrement), mais qu’il avait volé des pages entières de livres déjà publiés, sans mention de la source, c’est-à-dire en s’attribuant la paternité de ces passages. « Ses » écrits contre le Mariage pour Tous avaient été salués par Benoît XVI. On s’en étonnera d’autant moins que certains passages avaient été « empruntés » au père Joseph-Marie Verlinde ! Bernheim s’est muré dans le silence, jusqu’à ce que quelqu’un s’avise d’aller vérifier s’il était vraiment agrégé de Philosophie, comme il le prétendait partout. Là aussi, mensonge (un document retrouvé par TF1 montre qu’il mentait déjà il y a une trentaine d’années, sur ce point, dans une émission avec Josy Eisenberg !). Deux ou trois jours plus tard, le spécialiste des Saintes Écritures trouvait des explications misérables, mais pas un mot de contrition. Et il n’envisageait pas de démissionner de sa fonction, car ce serait de l’orgueil, disait-il !

Pour vous remonter le moral, je vous signale cependant que François Ier a décidé, contrairement à son prédécesseur Benoît XVI, de ne pas laisser traîner toutes les affaires de pédophilie qui entachent l’Église catholique. Voilà un scandale épouvantable sur lequel la hiérarchie vaticane a longtemps adopté l’attitude du « pas de vagues », avant de céder à contrecoeur sous la pression des média. Ce changement d’attitude est à saluer. Enfin !

La conscience tuée

Dans tous ces cas, il a fallu attendre d’être pris la main dans le sac, ou la main au panier. Et même avec ça, les aveux ont plus que tardé. Pire encore : les personnages mentionnés ne semblent même pas avoir sincèrement honte de leur attitude. Ils s’accrochent à leurs privilèges, continuent de paraître en public, ne s’excusent de rien ou avec une absence évidente de sincérité.

Tout cela est extrêmement inquiétant et, me semble-t-il, relativement nouveau. Il y a un engrenage qui mène au suicide de la conscience. Et on se pose alors trois questions :

Vivent-ils dans le même monde que nous ?

Allons-nous devenir comme eux ?

Et si nous étions déjà comme eux ?…

Gilles Bernheim aurait dû lire le Nouveau Testament. Il y est dit que lorsque la convoitise débouche sur le passage à l’acte, il est presque impossible de faire marche arrière (Jacques 1.14-15). On finit même par prendre des habitudes, et par les trouver normales. Et quand on a le pouvoir et l’argent, la satisfaction de la convoitise est illimitée, et on grille sa conscience.

Le dire et le faire

Personnellement, je suis très sensible à l’exigence exprimée par Calvin. On a dit qu’il avait tyrannisé Genève, mais sait-on que, après l’avoir chassé de leur ville, ce sont les Genevois qui l’ont supplié de revenir de Strasbourg, où lui-même se trouvait très bien depuis trois ans ? Pourquoi ? Parce que c’était la « chienlit » à Genève. Il fallait remettre de l’ordre. Au sens de Calvin, cela signifiait une chose simple : quand on se dit chrétien, on mène une vie qui correspond à la foi qu’on affiche, et on se détourne de tout ce qui offense le Christ et qui nuit aux autres. La « sainteté », c’est un principe que tout le monde comprend parfaitement (l’abbé Pierre est resté longtemps le personnage préféré des Français) : les principes qu’on a, il faut les vivre. D’ailleurs, quand on regarde les réactions des gens, toutes opinions confondues, que demandent-ils ? De l’exemplarité. Que ceux qui nous gouvernent ne soient pas plus pourris que nous, et même qu’ils soient meilleurs. Même si, bien évidemment, il faut commencer par soi-même, cette demande est légitime. Et un homme politique aussi intègre que Bernard Stasi trouvait normal qu’un politicien soit plus exposé qu’un autre, et qu’on exige de lui qu’il soit exemplaire.

Le cas de Gilles Bernheim est donc inquiétant au plus haut point. Les Juifs sont d’excellents commentateurs de la Bible. Ils la lisent, la scrutent tous les jours. Ils peuvent y trouver tout ce qui est nécessaire pour se comporter dignement, à commencer par les Dix Commandements (Exode 20.2-17), dont l’interdiction de « porter un faux témoignage ». Sur France Culture, leur émission religieuse est de loin la meilleure. Et voilà que leur responsable suprême pour la France est pris en flagrant délit –et un délit de longue date– d’usurpation et de mensonge ! Comment ne pas se souvenir des accusations terribles portées par Jésus contre les pharisiens : « Malheur à vous, spécialistes de la Loi et pharisiens hypocrites ! Vous êtes comme ces tombeaux crépis de blanc, qui sont beaux au-dehors. Mais à l'intérieur, il n'y a qu'ossements de cadavres et pourriture.  » (Matthieu 23.27)

Eh bien, c’est cela que nous sommes amenés à penser de ceux qui nous gouvernent, et peut-être même de ceux qui sont à la tête de nos communautés religieuses… C’est épouvantable, au sens strict. À qui pourra-t-on se fier si on en est à ce point de corruption, de mensonge et de duplicité ?

Il faut réagir

Je ne dis pas qu’il faut que nous racontions à tout le monde tous nos petits secrets, toutes nos faiblesses, tous nos écarts de conduite. Ce n’est pas souhaitable. Mais il faudrait au moins que nous nous confessions nos fautes… à nous-mêmes. Que nous ne nous racontions pas d’histoires. Que nous n’allions pas croire que nous sommes des gens pas trop mal alors que Dieu dit que nous sommes tous indignes (Romains 3.22-23), d’où, en théologie chrétienne, la nécessité d’avoir Jésus-Christ le Parfait comme Sauveur. 

Les lecteurs d’AgoraVox savent que Pale Rider est protestant. Alors, qu’en est-il du protestantisme ? Il a, jusqu’ici, une réputation d’intégrité, mais est-ce bien certain ? Pour ne citer que deux exemples assez anciens pour ne fâcher personne, on cite comme protestant Rousseau, qui a fait cinq enfants à sa maîtresse et qui les abandonnés un par un, tout en écrivant de magnifiques traités sur l’éducation des enfants. On cite André Gide, soi-disant protestant et pédophile notoire. Alors, ça veut dire quoi, être protestant ? Un vernis ? Une étiquette ? Un club ? Un style de vie ? Un niveau intellectuel ?

Dans ses captivants Mémoires d’un galérien condamné pour cause de religion (Édipro, Hendaye, 2010), Jean Marteilhe, le seul bagnard protestant qui ait laissé un témoignage écrit, raconte que les forçats protestants étaient tellement honnêtes que tout le monde leur faisait confiance, y compris les garde-chiourme, y compris les assassins et les musulmans qui étaient enchaînés avec eux ! J’aimerais qu’on puisse dire cela de nous : que nous sommes fiables, honnêtes, dignes de confiance, que nous ne sommes pas des tombes remplies de cadavres en décomposition.

Que nous ne sommes pas des pourris.

Nus comme Adam et Ève

Masaccio : Adam & Eve chassés du paradis
fresque florentine

Nous pouvons nous abuser nous-mêmes, et cacher les pires actions ou les pires pensées aux autres… mais peut-être pas pour toujours, comme le montre l’apôtre Paul : « Il y a des personnes dont les fautes sont évidentes avant même qu'on les juge. Pour d'autres, on ne les découvre que par la suite. Il en est de même des bonnes actions : chez certains, elles sont immédiatement apparentes, mais là où ce n'est pas le cas, elles ne sauraient rester indéfiniment cachées. » (1 Timothée 5.24-25) Devant Dieu (s’il existe, ajouterez-vous peut-être), nous sommes aussi nus qu’Adam et Ève. Et il serait bien que nous n’en ayons pas honte.

Cela dit, qu’on soit croyant ou incroyant, on peut avoir une conscience. Il n’est pas interdit à M. Cahuzac, et encore moins au rabbin Bernheim, de se repentir, c’est-à-dire non seulement de regretter, mais de changer de conduite. Sans cela, on s’enfonce dans sa pourriture. Soyons exigeants avec nous-mêmes. Ayons ce que même les truands avaient autrefois : de l’honneur. Le plus grave dans toutes ces affaires, c’est qu’il n’y a plus d’honneur, plus d’accès à la honte, plus de vergogne, ce mot délicieusement désuet que nous ferions bien de remettre à la mode.


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