Origine de l’incivilisation

par Aspiral
jeudi 27 mars 2008

De plus en plus nombreux sont les articles qui témoignent un peu partout de la dégradation violente de nombreux éléments de notre civilisation : on « s’exprime » partout et tout le temps ; on ne communique plus ; on ne fait plus part, la part des choses !

Quelle est donc, où est donc cette « pression » qui provoque autant d’« expressions » et de « dépressions » ?

On ne peut plus vraiment se le cacher derrière des statistiques dont chacun aujourd’hui connaît aussi les faiblesses structurelles : toutes les civilisations ont une fin. La chenille, en mourant, est appelée à devenir papillon, bien sûr, mais, de son point de vue à elle, elle ne peut que souffrir ici et maintenant des affres de la mort, sa mort ! Les appels à l’aide aux accents désespérés sont devenus au fil du temps un peu partout des hurlements de colère, par "déchaînement" du lien social, partout dans le monde.

A longueur de média, de doctes "ex-pères" mesurent, en fidèles descendants des médecins de Molière, les dimensions de cette prison, et s’étalent de leur long, tout au long de longs débats très policés, dans leur latin d’église, leurs églises, sur les causes des sujets à la mode médiatique, devenus par le fait même objets de leurs observations microscopiques. Aucun d’entre eux ne semble s’être rendu compte qu’il ne possédait qu’une minuscule partie d’un savoir sur un macrocosme dont il est lui aussi parti prenant. Ils ne semblent pas vouloir ou pouvoir voir que la violence s’est propagée, comme un incendie, à la toiture, en passant par tous les étages, d’abord ! La poutre qui est dans leur œil les empêche-t-elle de voir ce qui leur brûle les yeux ? Des salaires exorbitants des patrons du CAC 40 à ce qui est qualifié de terrorisme, en passant par les dérives de la Sécurité sociale et les comportements sexuels "ordinaires", la violence s’est distillée avec leur complicité "scientifiquement établie" dans tous les étages, sur un mode qui a toutes les apparences d’un viol intellectuel.

Le viol n’est-ce pas prendre un sujet pour un objet ? N’est-ce pas aussi prendre la partie pour le tout ? La racine du mot "violence" se trouve en effet être "viol"... !

Les ex-pères ont pris le pouvoir, se sont partagé le marché de la pensée en nous réduisant à la conviction d’être des citoyens lambda : s’autoriser à faire part dans ce contexte de monopolisation, où tout est toujours plus complexe que ce que nous croyons, dire à quelqu’un une part de sa complexité est devenu extrêmement difficile, source quasi certaine de malentendus et de partis pris et donc nécessité de se protéger préventivement quand on se prend l’envie de se dire. Être “entendu” dans ce qu’on a à dire n’est plus possible que sous un pseudonyme, sur internet, seul moyen d’éviter le piège du "tu dis cela parce que... " !

La généralisation du complexe de Colomb est à l’origine de cette difficulté nouvelle de communiquer ! De deux choses l’une : ou l’interlocuteur arrive à mettre ce que vous dites dans son horizon de conscience, son expérience quasi tout aussi limitée de la vie que la vôtre, même s’il est expert, ou il vous demande à “comprendre”. Au lieu d’accepter comme tel ce qu’on lui décrit, il veut que vous le lui expliquiez, comme si ce que vous voyez du haut de la montagne de votre expérience pouvait être “vu” par lui, à travers une explication de ce qui ne devrait être qu’une description, qui évidemment n’est jamais qu’une photographie de la chose.

Cette condition de “comprendre” avant d’adhérer à ce que l’autre décrit est alors source de manque de respect. Quand en plus l’autre est votre supérieur hiérarchique, il ne peut donner que l’impression de jouer au petit chef : “je ne comprends pas ce que tu dis, donc c’est con”.

Cette impossibilité de faire part, tout simplement, sans émotion, discussion, répression, voire censure, trouve son origine dans le mythe scientifique qui s’est insensiblement généralisé depuis plusieurs générations. Le mythe scientifique cherche les causes du mal au lieu de chercher les lois de la nature humaine. Sans le savoir, il provoque alors le mal, en niant l’expérience de la montée de la violence au nom de ce que ses causes "profondes" ne sont pas connues ou bien en le réduisant à ses causes immédiates, ce qui ne fait que charger du rôle de bouc émissaire l’un ou l’autre lampiste ! Cette épidémie de causalité a entraîné évidemment des tentatives d’adaptation de la part des individus et des autorités, en boucles vicieuses "renforçatrices" : le besoin d’être entendu est de plus en plus “criant” de souffrance généralisée. Plus aucun rapport de pouvoir ne peut se gérer simplement, car tout le monde veut comprendre et être compris.

Les deux besoins fondamentaux de la relation sont la reconnaissance et le respect. A travers le mythe scientifique, ces deux éléments sont devenus la condition l’un de l’autre. On peut y voir la cause de l’épidémie de nudité qui sévit dans les médias, nudité physique ou psychique : c’est comme s’ils avaient “besoin” que soit “reconnue” leur vie intime avant de s’autoriser eux-mêmes à la respecter. Il y a eu décloisonnement entre l’espace intime, l’espace privé et l’espace public, dans un sens comme dans l’autre. On peut en constater les dégâts en politique aussi, où la valeur donnée au mot est devenue plus importante que celle de la réalité qu’il représente. Les chefs visionnaires ont été peu à peu remplacés par des séducteurs, ceux en les mots de qui la masse se reconnaît, ceux qu’elle “comprend”. La marche de l’histoire, politique et scientifique, s’est arrêtée, le peuple voulant d’abord “comprendre” selon le principe dit de précaution, avant d’accepter des petits sacrifices pour de grands bénéfices, mais plus tard.

Dans ce même conditionnement, ceux qui sont au pouvoir, politique, scientifique et économique ne peuvent que s’y accrocher en exigeant qu’on leur "prouve" l’invalidité de ce qu’en réalité ils n’ont pas prouvé eux-mêmes. Les prophètes sont sous camisole chimique. Les visionnaires ne peuvent en effet pas être reconnus, par définition, et, donc, en ces temps de complexe de Colomb généralisé, respectés !

Ce lien conditionnel entre reconnaissance et respect est donc une erreur historique grave, liée à une mauvaise modélisation de l’espace-temps :

Le respect en effet appartient à l’horizontalité, la relation, la nécessité d’une biodiversité, la prise en compte de l’autre comme une globalité : il faut de tout pour faire un monde.
La reconnaissance se déroule dans la verticalité du temps : si dans un premier temps l’enfant doit d’abord être aimé avant d’oser, dans un deuxième temps, à partir de l’adolescence, il se doit d’oser avant d’être aimé, reconnu.

Le vécu personnel de cette embrouille est celui du viol. En effet, le traumatisme du viol est celui d’être pris pour une part de soi-même. Quand on exige de vous comprendre avant de vous respecter dans votre complexité descriptive, on vous viole. La culpabilisation, à l’endroit comme à l’envers, c’est du viol. Tous violés depuis l’enfance par les “tu es...” qui tuent, les “tu fais cela parce que...”, préoccupés par ce passé, ce passif, nous ne voyons pas que nous nous faisons descendre en cascade dans l’échelle sociale cette même exigence de comprendre avant de respecter chacun dans ce qu’il dit comme dans ce qu’il fait et qui n’est en réalité que le moins mauvais compromis qu’il ait trouvé pour garder son équilibre entre tout ce qui lui est tombé sur la figure et la conservation de son potentiel évolutif. Aux périphéries de la base de la pyramide sociale, il y a ceux qui ne peuvent même plus se trouver un chien à qui botter le cul, et qui révèlent le viol généralisé par une violence qui n’est que la partie émergée de l’iceberg, qui s’appelle maladie et délinquance et, avant cela, toutes les formes de drogue. Ils ne peuvent plus que renvoyer l’ascenseur !

Stressé d’être encore une fois violé, pris pour une partie de lui-même, chacun s’est construit un château fort de défenses, au milieu duquel il meurt de faim affective, car il n’y a ni porte ni fenêtre possible pour pouvoir aller se ravitailler (se donner à aimer, tout simplement), mais d’où il agresse l’autre sans le savoir en se défendant préventivement de ses peurs d’avoir à vivre encore une fois la répétition des traumatismes précédents. L’autre, lui, qui ne pensait à rien, sent sa bienveillance agressée, et en renvoyant l’agression, justifie la peur du premier. La boucle vicieuse de la solitude et de la violence généralisées est bouclée !

Pour sortir de cette boucle vicieuse, il nous faudrait faire cesser tout lien entre reconnaissance et respect en ne donnant la parole publique et le pouvoir qu’à ceux qui ont fait leurs preuves quant à un savoir-faire en la matière.

Le respect doit se gérer dans des règles de savoir-vivre, Code de la route de la communication.

La reconnaissance doit se mesurer au savoir-faire, pas à la séduction de l’emballage.


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