Peut-on réformer en France ?

par Argoul
mercredi 29 mars 2006

Oui, comme partout ailleurs, répondent Bruno Latour, philosophe à l’Ecole des Mines, et Michel Rocard, ancien Premier ministre. A condition, comme partout ailleurs, de « faire de la politique ».

Bruno Latour est l’auteur d’un livre qui vient de paraître, Changer de société, (La Découverte, 2006). Pour lui, la politique ne consiste pas à imposer une solution selon son bon plaisir. C’est là manière d’Ancien régime, que la France pratique plus qu’ailleurs, droite et gauche confondues dans « la monarchie républicaine ». La politique consiste plutôt à se saisir d’une question commune, de proposer un point de vue, de recueillir le point de vue des autres acteurs, enfin d’élaborer une solution commune. Il n’est pas de démocratie sans conciliation des intérêts divergents - le système est même conçu pour cela. Le travers des politiciens français est de vouloir « trancher » alors qu’il faut « composer », au sens double du mot, qui signifie à la fois juxtaposer pour harmoniser (composer un bouquet) et avancer pas à pas avec méthode (rédiger une composition). Le « bon plaisir » évacue la politique, et la démocratie avec. On ne change pas la société par décret.

Michel Rocard, ministre du Plan 1981, ministre de l’Agriculture 1983-1985 et Premier ministre entre 1988 et 1991, n’a cessé de tester et de théoriser la réforme. Pour lui, réformer ne saurait être en soi un projet politique. Les citoyens sont en droit de considérer que l’organisation de l’Etat fonctionne bien et que ses délégués effectuent correctement leurs tâches, contrôlés par des organismes juridiques. Un Etat efficace, ce n’est pas de l’idéologie mais de la déontologie. Mais il faut réformer pour réussir quelque chose, résoudre une question pendante. Les changements du monde sont incessants et les organismes doivent s’y adapter pour ne pas connaître le sort des dinosaures. Il y a, longuement décrite par la sociologie, une pente naturelle à la bureaucratisation dans tout ordre humain, public ou privé, qu’il faut secouer.

Michel Rocard voit cinq conditions pour réussir une réforme en France :

1 - Ne pas courir tout de suite au symbolique. Il est nécessaire d’éviter les affrontements politiques stériles qui font se heurter les Grands Principes comme s’il s’agissait, à chaque fois, de changer de société. Commencée au Parlement, une réforme est presque condamnée à s’enliser sous les prises de positions symboliques qui poussent toute position à la théologie, ou bien à devoir être passée en force avec l’article 49-3. Pour réformer, mieux vaut éviter les conflits. Ce qui n’est pas conflictuel est ignoré par les médias, donc par les politiciens. Ce n’est que lorsqu’une réforme est mûre, les intérêts conciliés autant que possible, que le débat parlementaire est utile pour consolider les réformes et obtenir un consensus.

2 - Une seule réforme à la fois. Toute annonce fait peur, Alain Juppé en a fait l’expérience en en lançant quatre d’un coup en 1995. La mobilisation de l’opinion publique peut aider à débloquer les politiques, mais il faut pour cela présenter un projet de société, dans lequel les réformes ne sont que des éléments. Jacques Chaban-Delmas et Raymond Barre l’avaient réussi.

3 - Eviter les effets d’annonce, car les blocages surgissent avec déformations du vrai. Le front du refus enfle, sans porter vraiment sur le sujet. L’annonce cristallise plutôt les mécontentements diffus et « la rue », ce degré zéro du débat démocratique, bloque tout pour des années. Pour créer le groupe Air France, des mois de négociations secrètes avec M. Seydoux ont précédé l’affichage, qui n’a été fait publiquement que lorsque tout le monde (Etat, syndicats, patrons) était d’accord.

4 - Toute réforme d’ampleur doit s’accompagner d’une négociation sociale jusqu’au bout. Mieux vaut négocier non pas avec les instances officielles, toujours en représentation et obligées par le système politico-médiatique de se poser, comme au théâtre, mais avec le niveau en dessous. Ce qui compte est d’avancer, avec pragmatisme, en faisant des concessions réciproques. On ne réforme pas en déclamant du Corneille.

5 - Un processus de réforme réussi est celui qui ne se fixe aucun délai. Si un calendrier est posé, il y aura toujours une partie qui jouera la montre pour arracher un dernier avantage au dernier moment. Mieux vaut débattre de la pratique à mettre en œuvre que du gain à obtenir. Ce qui signifie qu’une vraie réforme ne saurait figurer dans un programme politique, soumis aux délais des « cent jours », du quinquennat ou de la législature, mais doit s’effectuer dans l’ombre, par une pression constante.

La réforme en France est plus qu’ailleurs difficile parce que les syndicats sont peu représentatifs. Parce qu’un certain élitisme de grandes écoles rend plus qu’ailleurs impossible la mise en relations des diverses forces sociales. Parce qu’une tradition millénaire d’Etat-nation a poussé, dès la Révolution, à faire table rase des corps intermédiaires, assimilés à tort aux « privilèges » d’Ancien régime. Il faut donc contourner ces rigidités. Sortis du théâtre, la plupart des acteurs sont charmants, disposés à bien faire et soucieux d’avancer. Mettez-les en représentation, et ils prennent des postures de
matamores qui figent immédiatement toute action au profit d’un rôle déjà écrit.


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