Plan banlieue : halte l’hypocrisie

par pisco
mercredi 30 janvier 2008

Pour que tout ou partie des trois heures de programmes dégagées par la suppression de la publicité dans le service publique soient au service de la lutte contre les discriminations ou pour le vivre ensemble dans le cadre du « Plan espoir banlieue ».

Le Plan banlieue préparé par le gouvernement présenté dans les médias suscite de fortes attentes dans les quartiers... mais les premiers contours dévoilés par Fadela Amara interrogent sur la réelle volonté politique du gouvernement de réussir là où les précédents ont échoué... tant les premières mesures annoncées apparaissent plus comme une synthèse de pratiques déjà existantes et qui ont manqué de faire leurs preuves en trente années de politique de la ville aussi bien ruineuses qu’inadaptées avec en prime une fracture d’abord territoriale, mais ensuite socio-ethno-raciale de plus en plus élevée...

La parfaite mésentente étalée au grand jour des deux ministres chargés de sa conduite et de son application laisse perplexe quant à l’efficacité résultante des conseils interministériels (rappelons-le initiés sous l’ère Juppé).

Les fameuses banques de stages auprès des établissements scolaires ne peuvent que s’inscrire dans une approche généralisée de politique de droit commun et en tout état de cause en l’état tendraient à créditer l’idée que le problème des sous-emplois des jeunes en banlieue serait le fait de ces derniers et non pas de la discrimination territoriale ethnique ou autre...

Le tutorat généralisé et les conventions pluriannuelles d’objectifs existent déjà et n’ont pour le moment pas remporté un franc succès dans leurs applications faute toujours de moyens... et, on l’a constaté, la plupart de ces mesures n’ont pas amélioré, loin s’en faut, la situation dans les banlieues...

D’abord annoncé comme un Plan Marshall ensuite rebaptisé Plan « antiglandouille », la dernière mouture a été présentée « Plan espoir banlieue »... Faut-il voir dans cette évolution sémantique une désagrégation parallèle de l’ambition politique dans ce domaine ?

Le milliard d’euros annoncé comme « budget de guerre contre la glandouille » paraît bien faible face à l’immensité des attentes, il est vrai suscitées par la nomination de Fadela Amara à ce poste de secrétaire d’Etat à la Ville... et on ne voit pas comment, avec un milliard d’euros (même pas acquis), elle financerait son plan avec en prime le désenclavement de quartiers prioritaires... A titre de comparaison, le budget prévisionnel de l’ANRU (Agence nationale pour la rénovation urbaine) est de l’ordre de 40 m d’euros sur dix ans... On peut aussi citer l’exemple du quartier Mas du Taureau à Vaulx-en-Velin qui aura nécessité 200 millions d’euros de financement pour 500 logements.

Nos banlieues méritent plus de considération et ce serait un déni de réalité que de ne pas traiter l’urgence et la gravité de la situation. Les émeutes de l’automne 2005 ont apporté un coup de projecteur spectaculaire sur le malaise et le mal-être de la jeunesse dans nos quartiers... Aujourd’hui, les projecteurs se sont détournés, mais le malaise et le mal-être, nul ne doit en douter, ont fait le siège... et personne ne peut prédire leurs conséquences. On attend de vraies solutions, de l’audace et de la considération... Les annonces tous azimuts qui changent de jour en jour, notamment sur les moyens, ne font pas bonne impression...

L’environnement a eu son Grenelle, un ministre d’Etat pour chapeauter une vraie collaboration interministérielle, des associations et experts intégrés à la réflexion et succès médiatique comme bouquet en attendant les résultats concrets...

La banlieue, quant à elle, terreau du chômage, de l’exclusion, de l’insécurité et des émeutes urbaines n’aurait droit qu’à un Plan espoir banlieue mené dans l’imprécision la plus totale et assaisonné de désaccords publics entre les ministres chargés de le conduire...

Pire, une absence suspecte de la thématique de la lutte contre les discriminations met à mal dans nos quartiers le volontarisme unanime pressenti par la nomination de Dati, Yade et Amara... Il est pourtant certain que, dans les cités des banlieues françaises, ce sont d’abord les jeunes issus de l’immigration avec des noms à consonance maghrébine et africaine qui sont les plus frappés par la crise sociale avec des taux de sous-emploi et d’exclusion les plus forts... C’est dire qu’il y a aussi une dimension ethno-raciale.

Enclavés dans les quartiers, malmenés au quotidien par des contrôles de police incessants, souvent au faciès, et privés de perspectives dans cette société où les valeurs de l’individualisme prédominent, une tendance à la communautarisation (de nature ethnique parfois) vient prendre en charge le destin de l’individu... s’ensuit une revendication identitaire qui s’affirme à travers des discours de victimisation...

La condamnation (stérile) des discriminations est sans doute la position la mieux partagée sur l’échiquier politique ; les organisations de toutes sortes rivalisent de parole publique pour dénoncer dans une unanimité de façade ce poison de la discrimination... Accommodable par la plupart des idéologies la lutte contre la discrimination peine à sortir des enjeux et offre ses divergences dès que les éléments du diagnostic se font jour et que les réponses à y apporter sont évoquées...

Nous ne construirons rien de durable sans combattre ce poison pour la société que sont les discriminations ; rien de durable si nous laissons monter d’où qu’ils viennent le racisme, l’intolérance, l’injure, l’outrage... dixit Chirac...

Mais il est vrai que taper sur l’immigré ou ce qui lui ressemble est électoralement plus payant ; certaines sorties sémantiques passées ou récentes sont à mettre sur ce compte... même si moralement c’est limite, il faut avancer ; pour nos jeunes dans nos quartiers. Arrêtons les incantations stériles... c’est de vies d’hommes et de femmes dont il s’agit... Il faut faire évoluer cette « opinion électorale » par une politique volontaire et sincère de lutte contre la discrimination... nous ne serons plus en période électorale dans deux mois et pour longtemps... et il y a des fois où l’histoire prend date avec le politique... François Mitterrand avait respecté ce rendez-vous en 1981 en abolissant la peine de mort contre l’avis d’une majorité de Français... Vingt ans après, aucune voix ou presque ne se lève pour la regretter. Chirac en son temps avait évoqué « des bruits et des odeurs » qui ont fait grand bruit, pourtant, il s’est révélé être le plus farouche opposant à l’intolérance vers la fin de son mandat...

Le lourd contentieux du chef de l’Etat actuel avec les banlieues consécutif à sa sortie sémantique ne doit pas l’empêcher de manquer ce rendez-vous... Peut-être sera-t-il l’homme qui mettra la France sur le chemin du nécessaire destin commun à inventer avec ses derniers arrivants... En tout cas, les nominations de Dati, de Yade et d’Amara vont dans ce sens... Alors que les mesures sur l’éducation, le désenclavement et l’emploi ne montreraient des effets que plusieurs années plus tard. Ces nominations visibles tout de suite ont produit leurs effets en montrant un autre visage de notre pays... mais il faut aussi qu’elles s’inscrivent dans une dynamique de promotion de la diversité et du vivre ensemble...

La diversité est une chance, ce dont nous devons tous être conscients... Certains l’acceptent, d’autres moins voire le réfutent carrément ; par déni de vérité, par racisme ordinaire, simple conformisme ou simple conservatisme... Penser la multiplicité des formes de discrimination, leur cumul et intersection sans les réduire à aucune d’entre elle, tel est l’enjeu de leur éradication... En banlieue plus qu’ailleurs il ne saurait être passé sous silence cet impératif en ces temps où la lutte contre les discriminations nous invite à réviser sur les productions des inégalités... Chez les jeunes des cités, domine un sentiment d’humiliation et d’injustice : ils se sentent citoyens de seconde zone, rejetés par une société qui ne veut pas d’eux... Le désenclavement est aussi à opérer dans les mentalités... et pas seulement dans les banlieues.

Nous ne voulons plus nous inscrire dans le rapport exclusif à la norme et à l’ordre dans l’alternative de la passivité et de la violence... Plus d’énième plan qui s’enlisera dans les sables de la communication et de l’impuissance... Nos quartiers ne sont pas encore entourés d’un mur de Berlin : c’est plus que du transport qu’il faudra y amener pour lutter contre la glandouille... Et, si les jeunes des quartiers sont quelquefois le problème, ils sont aussi à coup sûr la solution... La politique doit retrouver sur les quartiers plus qu’ailleurs sa vocation première qui est de changer les choses... Ramener le service public dans ces quartiers, c’est bien, mais ramener du service privé en plus, c’est encore mieux...

Fadela Amara, secrétaire d’Etat à la Ville, nous explique par ailleurs que son engagement politique résulte de l’attitude de policiers qui auraient pris le parti d’un conducteur qui venait de renverser son jeune frère qui décédera quelques heures plus tard face à sa mère désemparée... C’est dire que ce n’est pas seulement un problème d’emploi qu’il faut traiter... Il est question de l’humain... d’un rapport nouveau à inventer entre la police et la jeunesse des quartiers... Qu’on ne nous ressorte plus le sacro-saint discours sur l’économie parallèle dans les quartiers qui serait cause de ce climat hostile... S’il y a du vrai dans ce discours, il ne contient pas toute la vérité... La mort de ces deux adolescents Zyad et Bouna à l’automne 2005, fuyant la police pour éviter un contrôle, alors que l’enquête démontrera qu’ils n’étaient pas des délinquants et n’avaient rien à se reprocher doit nous interpeller... La mission de la société comme de la police c’est aussi de protéger... Et, cette fois-là, comme toutes les fois où elle humilie dans ses contrôles incessants et dégradants, elle n’a pas protégé... Comme toutes les fois du quotidien ou faute de mort d’homme, ça ne fait pas la une des journaux... Quand l’autre revêt la figure de l’ennemi, s’enclenche une spirale fatale de la négation mutuelle... Point de destin individuel possible, sans ce destin commun qui le protège... Parce que vivre ensemble ne va pas de soi, il faut répéter sans cesse que cela s’apprend...

Les médias ayant contribué à construire cette mauvaise image des banlieues, c’est par les médias qu’il faudrait déconstruire cette image... Proposons une campagne sans précédent à l’image des grandes causes nationales type sécurité routière ou lutte contre le sida ou même beaucoup plus intense encore...

La suppression de la publicité dans le service public va libérer plus de trois heures de programmes quotidiennes : utilisons-les en tout ou partie pour des programmes en faveur du vivre ensemble à construire avec les jeunes des quartiers au moins sur une année... Et les regards des uns et des autres changeront... Car, si les jeunes sont le problème, ils sont aussi la solution...


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