Quel lieu d’expression pour la citoyenneté ?

par Voris : compte fermé
mardi 19 juin 2007

Le droit et la politique s’expriment au Parlement et l’économie sur le marché. Mais la citoyenneté, elle, ne dispose d’aucun lieu spécialement dédié pour donner de la voix ? Le citoyen n’existe plus. Sauf les jours d’élection où l’on vient faire appel à lui pour asseoir les privilèges de ceux qui le dirigent. Tout le reste du temps, on se passe de lui et on lui demande de la fermer. Comment s’étonner, après, que malgré les débauches de marketing et de sondages, il répugne à se déplacer pour aller voter et qu’en plus de cet incivisme, il fasse preuve d’une incivilité grandissante (dérision et même déprédations...) ?

1 - Tout ce qui est mis en oeuvre pour déposséder le citoyen de son pouvoir :

- Le "temps de cerveau disponible", selon l’expression désormais répandue, est accaparé : par la télévision et par le souci permanent du travail. La valeur travail est remise au goût du jour : les salariés devront travailler plus à la discrétion du patron, les chômeurs devront occuper tout leur temps disponible à ne penser qu’à leur recherche d’emploi sous peine d’être radiés de la liste des allocataires après deux refus de propositions. Par ces deux moyens, on soumet l’individu à la toute-puissance du capitalisme : accroître encore et toujours les profits des chaînes privées, se rendre disponible à tout moment comme force d’appoint pour les entreprises. Il s’agit bien de réduire le citoyen à son seul statut de main-d’oeuvre soumise à la discrétion absolue des employeurs, de le rabaisser à sa condition de consommateur.

- L’homme sans convictions : L’acculturation grandissante des individus, toutes les stratégies visant à flatter leur individualisme et leurs désirs, coupent les citoyens de leur passé historique, de leurs valeurs communes, délitent le lien social. Il s’agit bien de fabriquer un "homme sans convictions", malléable pour le marché de la consommation, tantôt attiré par une marque, tantôt séduit par une autre. Malléable aussi pour la classe politique car cet "homme sans convictions" peut facilement passer d’un vote à un autre. Un jour communiste, le lendemain frontiste. Un jour socialiste, le lendemain sarkoziste, etc. C’est le jeu du libre échange et de la libre concurrence en somme que l’on pousse à sa logique la plus folle. Folle, car ce n’est pas respecter l’intégrité du citoyen responsable et pensant, ancré dans des convictions et des valeurs, un citoyen libre aujourd’hui en voie de disparition...

- La restriction des droits : La citoyenneté comprend trois dimensions : la dimension politique (droits civiques dont le droit de vote), la dimension économique (le droit au travail et le droit de grève, figurants dans la Constitution), la dimension sociale (le concept de "citoyenneté sociale" a été forgé par la Ligue des droits de l’homme : revenus et conditions de vie décents). Si l’on examine la citoyenneté politique, on constate qu’elle est en régression. Les citoyens déléguent tous leurs pouvoirs à leurs représentants et semblent vivre la démocratie par procuration ! Le grand marketing médiatisé des élections présidentielles renforce ce travers. La décentralisation, qui était supposée rapprocher le pouvoir des citoyens, les en a éloignés en faisant des présidents de conseils généraux ou régionaux de véritables seigneurs locaux qui règnent en maîtres. Il ne sera guère nécessaire ici de démontrer combien la citoyenneté économique est réduite par l’organisation volontaire de la pénurie d’emplois, et la citoyenneté sociale contenue par le renforcement délibéré des écarts entre les très riches et les très pauvres et le blocage de l’ascenseur social pour tous grâce à l’institutionnalisation de la précarité.

2 - Comment régénérer la citoyenneté ?

Il s’agit de restaurer la citoyennenté mais aussi d’aller plus loin en la régénérant (l’apparition de la cyber-citoyenneté est une des voies possibles). La première des priorités est de mettre en oeuvre les moyens nécessaires pour que la citoyenneté cesse de dégénérer. Cela paraît évident et pourtant ce n’est pas du tout ce que recherche le pouvoir politique. L’actuel pouvoir veut tout bonnement assujettir le politique à l’économie, et à l’économie sous sa pire forme : pas le libéralisme mais le capitalisme ! Quant au pouvoir socialiste, il tend à avilir le citoyen en le rendant dépendant de systèmes d’aides, en l’achetant en quelque sorte pour s’en assurer la loyauté, en l’humiliant par le maintien dans des dispositifs aliénants (Les traits sont un peu simplifiés ici, je l’admets, pour la force du propos : je n’énumère pas les aspects positifs des politiques de gauche et de droite).

Régénérer la citoyenneté, c’est possible ! Sur l’aspect de la citoyennenté politique, quelques voies ont été esquissées par le PS ou François Bayrou lors de la campagne présidentielle : introduire des procédés de démocratie directe comme le référendum ou le droit de pétition, réformer le Parlement pour qu’il soit à l’image de la France, c’est-à-dire représentatif de la diversité d’opinions et ouvert aux citoyens (l’ouverture aux citoyens est une mesure proposée par François Bayrou lors des législatives), réformer l’ENA, qui produit des élites plus normées que normales, qui formate plus qu’elle ne forme.

Sur la question de la citoyenneté économique et sociale, des idées ont aussi été avancées comme le revenu d’activité universel, le développement de la syndicalisation...

Le but de cet article n’est pas d’être exhaustif mais de tracer la perspective des possibles et de pointer le danger de la politique actuelle qui pour le moment semble aller plutôt en sens inverse de celui défendu par cet article. La grande habileté de Sarkozy aura été de manipuler l’"homme sans conviction". Cela lui fut d’autant plus facile qu’il est lui-même peu attaché aux convictions et grand consommateur de zapping télévisuel. Par opportunisme électoral, il a pu se réclamer tour à tour des valeurs nationalistes ou ultralibérales, et de figures de gauche comme Léon Blum , Jean Jaurès ou le résistant communiste Guy Môquet. L’"homme sans conviction" est sans ancrage et se laisse aisément berner par l’image du pouvoir, la force fascinante de l’argent et le paraître...

Mais être ou paraître, telle est la question...


Lire l'article complet, et les commentaires