2008 année noire, saison 2, épisode 4 : le prix du pain

par Forest Ent
samedi 5 juillet 2008

Où les retombées de l’explosion de la bulle de crédit s’avèrent quelque peu radioactives...

En avril 2007, à la suite d’autres sites, Agoravox avait attiré l’attention sur l’excessif endettement privé des Etats-Unis, et le risque que ferait peser sur l’économie mondiale une explosion de cette bulle de crédit. En octobre 2007, après les "subprimes", nous avions constaté que le processus avait commencé et titré : "C’est une crise économique majeure qui aura des conséquences politiques. La « tempête parfaite » est en train de s’abattre." La présidente du Medef, Mme Parisot, a lancé le 30/6 sur RTL un "avis de tempête" sur l’économie mondiale. Il semble qu’après un an de dénégations diverses, la gravité de la situation commence à pénétrer les esprits. C’est le processus de deuil de la croissance.

Nous assistons à des changements majeurs dans les affaires du monde. Nous pouvons tenter de discerner les forces sous-jacentes et la logique de leurs affrontements. Cela ne permet pas pour autant de prédire le déroulement des événements, ni la situation après la crise.

Dans le présent article, nous allons examiner le déroulement récent de cette crise et son fait majeur : le grand retour de l’inflation. Ceci permettra d’aborder le sujet que nous n’avons pas encore traité dans notre chronique : le pétrole. Lors de la dernière réunion du G8 et lors de la réunion le 30/6 du World Petroleum Congress, le débat a fait rage pour savoir si la hausse du pétrole était due à "l’insuffisance de l’offre" (point de vue des majors), ou à "la spéculation" (point de vue des producteurs). Voyons cela.

L’inflation

Il y a eu très peu d’inflation dans le monde depuis vingt ans. Son réveil a eu lieu en 2003 et a touché particulièrement les matières premières. Les chiffres suivants sur les matières premières proviennent du site de la Banque mondiale. Le prix des métaux a été multiplié par 3 en US$ de 2001 à 2005, puis s’est stabilisé. Le prix du pétrole a été multiplié par 4 en US$ de 2001 à 2007, et accélère. Le prix des produits alimentaires de base a été multiplié par 1,5 en US$ de 2001 à 2006, puis a été multiplié à nouveau par 2 depuis un an, et accélère.

Ces augmentations violentes ont un impact sur les autres prix. Cela n’explique pas nécessairement l’ensemble de l’augmentation récente des prix de beaucoup de produits industriels, comme les produits agro-alimentaires, qui ont augmenté plus que ce que la part des matières premières laisserait deviner. Mais c’est en soi un fait majeur. Les produits alimentaires de base sont l’un des premiers postes de dépense dans les pays "émergents" (PVD), et les produits énergétiques dans les pays industrialisés. L’inflation moyenne dans les PVD est ainsi passée selon la Banque mondiale de 3,5 % en 2000 à 6 % en 2006 puis 8,5 % en 2008. Il semble que l’inflation soit également en train de se réveiller en Occident, avec par exemple un rythme actuel voisin de 4 %/an dans la zone euro.

Ce qui est frappant pour les matières premières est la chronologie : pétrole et blé sont en train de s’envoler alors que les métaux plafonnent.

Pour expliquer cela, on trouve par exemple dans la presse les hypothèses suivantes. L’inflation serait causée par :

- la baisse du dollar ;

- l’augmentation de la demande des pays émergents ;

- l’épuisement des ressources naturelles ;

- la spéculation.

Nous allons discuter chacune de ces hypothèses.

La baisse du dollar

Il y a au moins consensus sur la cause de la baisse du dollar : il y en a eu trop de fabriqués, sous forme de crédits. Pendant la période concernée, le cours du dollar, qui est la monnaie d’échange mondiale dans laquelle les prix sont libellés et réglés, a effectivement baissé relativement à d’autres monnaies comme l’euro. Ainsi, le dollar a perdu 30 % relativement à l’euro depuis cinq ans.

Mais ça n’explique pas tout. Ainsi, le pétrole a doublé en US$ depuis 2005, alors que l’US$ n’a perdu que le cinquième de sa valeur en euros. Cela fait que le pétrole a quand même augmenté dans la période de 60 % en euros. La baisse du dollar explique environ une moitié des hausses, mais il en reste une moitié à expliquer.

L’augmentation de la demande des pays émergents

Cette hypothèse, qui est évidemment valide sur le long terme, est contredite par les faits en termes de chronologie. Il y a bien eu une augmentation de la demande, mais avant 2006. Depuis, elle a tendance à stagner, en particulier sous l’effet du début d’augmentation en 2003 des prix du pétrole et l’anticipation d’une baisse de l’activité. Selon la Banque mondiale, la demande globale en produits pétroliers et alimentaires n’augmente depuis deux ans que d’1 % par an. Rien qui puisse expliquer l’explosion des prix en 2007 et 2008.

Il est néanmoins intéressant de relever ce qu’une telle hypothèse implique. En effet, si une augmentation modérée de la demande des PVD pouvait faire tripler les prix, cela signifierait au fond qu’il n’est pas possible de la satisfaire, donc que le décollage économique des PVD était en pratique impossible.

L’épuisement des ressources naturelles

Il n’y a pas eu particulièrement de baisse de la production alimentaire, ni de raison de penser qu’elle s’épuise. La Banque mondiale attribue l’augmentation des prix alimentaires au fait que les Etats-Unis aient commencé à utiliser massivement ces produits pour la production d’essence (par exemple, maïs/éthanol), ou à l’augmentation du prix des engrais, constitués surtout de pétrole. Ce serait dans ce cas une conséquence indirecte de l’épuisement du pétrole. Seulement il n’y a pas eu non plus de baisse de la production pétrolière, ni de consensus sur le fait qu’elle s’épuisera plus tôt que prévu.

Il est bien évident que le pétrole s’épuisera un jour, et que ses prix sont destinés à augmenter tendanciellement sur le long terme. Mais l’augmentation récente est beaucoup plus rapide qu’une tendance de long terme.

Supposons néanmoins que le pétrole ne soit effectivement plus disponible en assez grande quantité, et que cela implique indirectement un triplement des prix alimentaires. Cela signifierait à nouveau que le décollage des PVD est impossible.

La spéculation

Si l’on imagine une manipulation de cours par quelques acteurs purement financiers, elle est très peu probable sur des marchés aussi diversifiés. Il ne me semble pas possible que quelques investisseurs avisés puissent jouer et réussir un coup secret qui a autant d’impact sur la planète et embête autant tout le monde.

Si par "spéculation" on entend par contre le fait d’investir dans un produit dont on pense que la valeur est destinée à augmenter à moyen terme, tout au moins en termes relatifs, alors tout placement est spéculatif, et tout cours est résultat de spéculations. Ça n’apporte aucun éclairage, et ça ne dit toujours pas pourquoi tous les investisseurs se sont décidés récemment à penser que les matières premières étaient un bon placement.

Un simple placement

Toutes les hypothèses examinées ont une part de vérité, et ne sont pas contradictoires entre elles, mais aucune ne suffit à expliquer l’ampleur ni la chronologie du phénomène.

Il reste alors une interprétation simple et qui ne présuppose aucun élément surnaturel : il s’agit d’un placement normal après l’explosion de la bulle de crédit.

Depuis un an, la capitalisation boursière mondiale a baissé d’environ 10 000 milliards US$. Il serait hasardeux de penser que l’ensemble de cette somme s’est déplacée vers d’autres secteurs, dans la mesure où la plus grande partie n’a jamais existé, par exemple, dans le cas d’une action qui n’a pas changé de propriétaire depuis cinq ans. Mais il est clair que beaucoup de sous se sont retirés des actions. Ça peut surprendre dans la mesure où les actions sont maintenant faiblement valorisées, de l’ordre de 11 ou 12 fois les bénéfices. C’est donc une anticipation d’ une forte baisse de ceux-ci dans une perspective de réduction globale d’activité. De même, l’activité de LBO est plus ou moins gelée depuis un an. Et il est probable que beaucoup de sous se soient également retirés du financement d’entreprises hors des marchés d’actions. Les prêts aux ménages, dans l’immobilier ou la consommation, sont également en chute libre.

Il n’y a donc aucune surprise à ce que de nombreux investisseurs se soient reportés vers les matières premières. C’est un réflexe traditionnel en cas de crise mondiale : on investit dans ce qui s’achètera quelle que soit la situation.

Cette interprétation explique la chronologie : l’inflation a vraiment explosé après la crise financière. Cela explique aussi pourquoi les métaux n’ont pas suivi : leur utilisation est surtout industrielle, et le comportement des investisseurs montre qu’ils ne croient plus à la croissance.

On peut voir cela comme une forme de spéculation, et cette hypothèse n’est pas réfutée par notre interprétation. L’hypothèse de raréfaction du pétrole n’est pas non plus réfutée : les investisseurs, dans leur stratégie qui semble maintenant entièrement défensive, iront d’autant plus volontiers vers une matière première qu’elle est rare et nécessaire en toutes circonstances. L’hypothèse d’augmentation de la demande a été réfutée par les faits, mais n’est pas réfutée par notre interprétation : les investisseurs peuvent imaginer que cette demande est de toute façon destinée à augmenter à terme. Finalement, toutes les hypothèses en circulation ont une part de vérité, sont compatibles entre elles, et complètent harmonieusement notre interprétation principale : l’explosion de la bulle de crédit américain.

Résumé

L’inflation s’explique entièrement par l’explosion d’une bulle monétaire, se traduisant pour l’instant en moitié par une baisse du dollar, et en moitié par un retour d’actifs assez virtuels dans l’économie réelle.

Les sous qui s’investissaient dans les actions, la pierre, la finance, les quittent déçus et reviennent dans les biens de consommation, où ils espèrent trouver de meilleures perspectives. Indépendamment du système monétaire, il y a en termes relatifs une revalorisation des biens matériels et une dévalorisation des actifs financiers.

Il y a simultanément un choc déflationniste pour les actifs et inflationniste pour les biens de consommation. Les profits financiers ont été surestimés parce qu’ils ne s’investissaient pas dans la réalité, et que le coût de la vie a été facilement sous-estimé au regard de la quantité d’actifs en circulation. Cela a pu durer vingt ans grâce à ce que Greenspan appelait "l’effet désinflationniste de la mondialisation", et que nous avons largement développé dans notre épisode précédent. La consommation occidentale, et surtout américaine, a été une vaste bulle de crédit, dans laquelle on ne payait pas les biens matériels à leur valeur, et les actifs avaient un rendement énorme, mais virtuel.

Un rééquilibrage va se produire : les gains financiers vont revenir vers la croissance réelle, et effacer vingt ans de profits surestimés. Le niveau de vie va revenir vers les revenus réels, et rattraper vingt ans d’inflation en retard. Cela va faire significativement baisser la demande, donc l’activité. Et ceci va se produire dans un bref laps de temps, sans doute dans les deux années qui viennent. Un tel choc économique ne se produit que fort rarement.

Certains ont des idées précises sur le scénario à venir. Je n’en ai pas. Je sais simplement que l’on aboutira à un nouvel équilibre entre prix, monnaie, offre et demande, dans lequel les prix des biens de consommation seront plus élevés qu’avant, et le volume de consommation, l’activité industrielle, les revenus des actifs et la valeur des monnaies liées au dollar seront moins élevés qu’avant. Mais le marché tâtonnera encore beaucoup pour trouver son équilibre, à coup de hausses de prix et de baisses de demande. De plus, si l’hypothèse de raréfaction relativement rapide du pétrole est exacte, cet équilibre risque bien de ne pas être durable.

Il est même possible que les prix réels soient actuellement déjà plus élevés que leur tendance de moyen terme, et que le pétrole se stabilise finalement en dessous des 15 €/b. Je n’en sais strictement rien. Je suis par contre persuadé du fait que le dollar doit baisser encore, au moins un peu, car la plus grande quantité d’actifs qui se déverse actuellement est libellée en US$.

Conséquences possibles

Le fait qu’il y ait eu pendant vingt ans des hausses déconnectées sur les actifs et les salaires a créé d’immenses inégalités masquées par la bulle de crédit. Le mouvement inverse auquel nous assistons maintenant ne les fera pas disparaître. Les ménages les moins aisés seront les plus directement frappés par l’inflation. Ce ne sera pas compensé par la baisse des prix du logement, car les salaires et les loyers ne bougeront pas à la même vitesse, et le coût du crédit augmentera. On peut prédire dans les années qui viennent une explosion de la pauvreté mesurable, et quelques famines dans les pays importateurs de nourriture, les autres ayant tendance à verrouiller leur production.

Cela contribuera à la baisse de la demande, donc ensuite de l’activité. Les PVD seront frappés à la fois par la baisse de leurs débouchés et l’augmentation des prix de leurs importations. La "théorie du découplage" (cf. épisodes précédents) a de moins en moins de chances de se réaliser. Il semble en tout cas que plus grand monde n’y croie, puisque si c’était le cas les indices asiatiques auraient évolué plus favorablement que les occidentaux, or Shanghai a déjà perdu 56 % (SSEC) et Hong Kong 30 % (HSI), quand le DJI n’a perdu "que" 20 %. Avec la théorie du découplage vont s’écrouler les justifications de la mondialisation telle qu’elle était pratiquée : permettre le décollage économique des PVD et assurer la croissance globale.

Il est d’ailleurs frappant de constater que, quelle que soit l’hypothèse que l’on choisit pour expliquer l’inflation, elle condamne le développement des PVD. Ces vingt ans de déséquilibres vont y laisser une situation bizarre. L’activité des PVD est tournée vers l’exportation, alors que les échanges vont ralentir et que l’autosuffisance alimentaire deviendra un souci plus criant. Ils constatent de plus que leur travail a été payé en bonne partie dans une monnaie de singe, qui ne leur permet pas d’acheter ce qu’ils avaient imaginé.

Le contrôle des matières premières, et en particulier du pétrole, principale importation occidentale qui empêche de laisser disparaître la valeur des monnaies d’échange, va redevenir la seule chose qui compte en matières d’échanges internationaux.

A supposer que l’analyse ci-dessus soit exacte, que je l’aie faite il y a cinq ans, et que j’aie eu à l’époque un job annexe comme président des Etats-Unis, j’aurais pu imposer des économies d’énergie qui auraient fâché Exxon et General Motors. Mais si j’avais été un tantinet plus cynique et aventureux, il me semble que j’aurais décidé d’envahir l’Irak.


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