700 milliards de dollars

par Michel Santi
lundi 22 septembre 2008

Cette somme représente 70 % du PIB canadien ou 2 000 dollars par individu - homme, femme, enfant - vivant sur le sol américain ! Cette somme, supposée éponger toutes les créances douteuses de Wall Street, est également le total des dépenses du Pentagone cette année en y incluant les campagnes iraquiennes et afghanes... Par ailleurs, 670 milliards de dollars en dollars de 2008 est aussi le coût global de la guerre du Vietnam. 700 milliards de dollars - toujours en dollars de 2008 - représentent 20 % des dépenses américaines lors de la Seconde Guerre mondiale, près du double de celles de la Première Guerre mondiale et nettement plus du double que la guerre de Corée. 700 milliards de dollars, c’est aussi quarante fois le budget 2008 de la Nasa.

7 milliards de dollars en dollars de 2008 - soit 100 fois moins - est l’équivalent du coût de la guerre américano-espagnole de 1898 ; 7 milliards de dollars est aussi la somme prodiguée par le gouvernement fédéral américain pour aider 900 000 enfants de familles défavorisées... Avec 700 milliards de dollars, ce programme verrait ainsi ses subsides assurées pour un siècle.

Comment ce même Etat fédéral, si avare en aides sociales et en allocations de santé vis-à-vis de ses citoyens, peut-il être si prompt et si généreux dès lors qu’il s’agit de sauver la mise aux dinosaures de Wall Street ? Comment le président Bush, le secrétaire d’Etat au Trésor Paulson et le président de la Réserve fédérale Ben Bernanke peuvent-ils décemment spéculer sur le fait que le rachat de cette montagne de créances soit un investissement profitant - même sur long terme - au contribuable qui assumera en finalité une grande partie de ces 700 milliards de dollars ? La reprise d’institutions géantes comme Fannie Mae ou AIG a d’ores et déjà coûté des milliards au contribuable, est-il opportun aujourd’hui de racheter une masse de papiers-valeurs ou de dettes comptables dont plus personne ne veut ? Par ailleurs, cette dépense colossale éradiquera-t-elle la crise du crédit ? Les banques se remettront-elles enfin à prêter ? Le doute est permis, le doute est légitime et pas seulement auprès des contribuables américains, mais également chez les investisseurs étrangers - privés et institutionnels - qui financent une bonne partie du train de vie du gouvernement fédéral !

Prédire l’efficacité de telles injections de liquidités relève de la gageure et est comparable à prévoir la météo dans deux ans... Quel est le message ainsi envoyé à l’institution financière qui, après-demain, se retrouvera dans l’œil du cyclone de la future bulle ? Quel est l’avenir des bourses, quel investisseur sera encore tenté de placer son épargne sur un marché des valeurs dont l’évolution n’est plus conditionnée par l’efficacité du management des sociétés, mais par la charité du gouvernement ?

L’intelligentsia new-yorkaise encense les responsables de son pays et clame que ce plan de 700 milliards de dollars permettra d’éviter de sombrer dans les abysses, la bourse applaudit à présent que la perspective de l’apocalypse semblerait s’éloigner. Nouriel Roubini, l’économiste à la mode, décrète que, grâce à ces mesures, les Etats-Unis connaîtront dix-huit mois de récession au lieu de cinq ans... N’aurait-il pas été plus judicieux de modérer l’orgie spéculative s’étant emparée du marché immobilier, il y a une huitaine d’années ?

Le laxisme gouvernemental a indirectement autorisé les Américains à s’empiffrer de crédits, de ce crédit exubérant qui a créé la bulle internet avant la bulle immobilière. En effet, les financiers de Wall Street ont fait de l’or sur les pauvres gens pendant que Washington prêchait ou plaidait le laissez-faire, le chacun pour soi. En fait, la crise des subprimes est tout simplement l’histoire de bonnes gens ayant obtenu de mauvais prêts... De ces prêts, dont les conditions particulières sont écrites en caractères illisibles, qui stipulent que les taux d’intérêts sont susceptibles d’être multipliés par trois ou par quatre et qui deviennent du coup insupportables pour des familles aux revenus moyens.

Au lieu de regarder ailleurs pendant que l’élite de Wall Street s’enrichissait en revendant ces créances accordées à des familles qui n’avaient pas le moyen de s’acheter une maison, le gouvernement aurait dû se préoccuper des besoins de ses citoyens, de ses dépenses de santé, de son accès à une éducation de qualité gratuite, de subventions favorisant la propriété... autant de mesures qui auraient été très nettement moins coûteuses que celles mises en place aujourd’hui. Les statistiques montrent que 8 000 familles américaines se retrouvent tous les jours en cessation de paiement de leur prêt immobilier pendant que le gouvernement de leur pays ne se préoccupe que de sauver la mise à Wall Street. A ce rythme, la classe moyenne américaine sera prochainement une espèce menacée...

Sauver Wall Street ne sauvera pas l’économie américaine et ces mesures exceptionnelles de 700 milliards de dollars ne feront que cautionner le manque de scrupule d’une certaine fange de banquiers. Les politiciens de tous bords semblent n’avoir pas compris qu’il est temps de sortir de ce dogme du marché libre et dérégulé à outrance dans l’intérêt même de la protection du citoyen moyen. Que le marché paie lui-même le prix de ses propres abus ! Cette crise n’aurait jamais vu le jour sans citoyens désargentés qui avaient espéré être propriétaires de leurs maisons. Pourquoi ne pas mettre à profit ces 700 milliards de dollars en programmes susceptibles d’améliorer le niveau de vie de centaines de milliers de moins favorisés ? On pourrait ainsi avoir la quasi-certitude que de telles crises ne se reproduiraient plus.


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