Ah, l’Allemagne ils sont quand mÍme plus forts que nous !

par chrizl
mercredi 5 septembre 2007

Depuis quelque temps, fleurissent articles et éditoriaux vantant la « renaissance allemande » en se basant sur différents sujets d’actualité. Cet article s’attachera à nuancer ces propos, et à en décrypter les messages colportés.

Le titre de l’éditorial du Monde daté du 23 aout 2007 est on ne peut plus clair : « Renaissance allemande ». Les premiers paragraphes, en schématisant à l’extrême, nous délivrent ceci : la balance commerciale est forte (alors que la nôtre est faible), ce qui prouve que l’Allemagne va bien (et nous pas), tout cela grâce aux réformes « libérales » Hartz (sous Schröder). Donc pour que la France aille mieux, appliquons les politiques allemandes. Différents quotidiens nous assènent le même message. Je vais essayer d’expliquer pourquoi je considère ce raisonnement comme un sophisme, quels effets on pourrait attendre des politiques allemandes appliquées en France, et pourquoi ce message nous est délivré. J’argumenterai du mieux possible (c’est-à-dire en faisant court) à l’aide de différents articles consultables sur internet. Je conseille le lecteur de se reporter à ces articles pour approfondir ce sujet.

La balance commerciale allemande est forte, donc l’Allemagne va bien

C’est vrai : la différence entre les exportations et les importations est au plus haut en 2007. Cela dit, cette balance commerciale va bien depuis un moment  : toujours positive depuis 15 ans[1] (ce qui n’est plus le cas en France depuis 2004), elle tourne autour de 5 % du PIB depuis 2002. L’Allemagne va-t-elle bien pour autant ? La croissance y est molle entre 2000 et 2005, c’est-à-dire que la croissance n’a jamais dépassé 1,3 % du PIB, pour être même négative en 2003 (c’est une récession), et le chômage augmente sur la même période. Il est vrai que depuis, ces tendances s’inversent. Autrement dit : le lien entre la balance commerciale et la « bonne santé » de l’Allemagne n’est pas aussi simple. Il peut être contradictoire.

La balance commerciale allemande est forte grâce aux réformes « libérales »

Les politiques tendant principalement à rendre plus flexible le travail et à en abaisser le coût décidées sous Schröder (dites Hartz I à IV) ont débuté fin 2002. Elles ont certainement eu un effet sur la compétitivité-prix puisqu’on observe à cette date une accélération de l’augmentation de la balance commerciale. Néanmoins, cela n’explique pas tout, comme le décrit à la page 20 cet article de l’INSEE : www.insee.fr/fr/indicateur/analys_conj/archives/juin2005_d1.pdf.

Un article intéressant nous donne quelques clés pour comprendre les différences de performances entre l’Allemagne et la France sur une période récente : http://www.cepii.fr/francgraph/publications/lettre/resumes/2005/let249.htm. On y trouvera notamment l’argument fort selon lequel les entreprises françaises bénéficient moins de la demande mondiale par leur positionnement géographique.

L’Allemagne va bien grâce aux réformes « libérales »

On peut se référer à l’évolution du PIB. Les réformes ont débuté en 2002. Or, la croissance n’est « bonne », c’est-à-dire supérieure à 2 %, qu’en 2006. Entre 2002 et 2005 elle a été très médiocre : de - 0,2 à 1,6 %. Si la croissance n’était imputable qu’à ces seules réformes, on peut dire qu’il y a eu un sacré retard à l’allumage !

Je citerai aussi un article du Monde décrivant les effets sur la population de ces réformes. On peut aussi parler du critère qui définit une personne pauvre lorsqu’elle dispose de moins de 60 % du revenu médian, qui est passé de 12 % de la population en 2003 à 13 % en 2006.

Pour que la France aille mieux, appliquons les politiques allemandes

Un très bon article de l’OFCE (http://www.ofce.sciences-po.fr/pdf/revue-textes/r98/1-98.pdf), quelque peu bavard mais riche, nous donne une analyse (page 30) des contributions à la croissance pour l’Allemagne et la France entre 1999 et 2005 : on y voit que sur cette période, en moyenne, le PIB a augmenté de 1,25 % en Allemagne avec une contribution de la balance commerciale très importante (+ 0,71 %) et une consommation nettement inférieure (+ 0,58 %). En ce qui concerne la France, le PIB augmente de 2,17 % avec une contribution de la balance commerciale négative (- 0,47 %) et de la consommation largement positive (+ 1,41 %). Comment prévoir dans ce contexte ce qui se passerait en France si l’on favorisait les exportations par une compétitivité-prix (baisse des coûts, donc entre autres, des salaires rapportés à la production) : la consommation baisserait, et la balance commerciale serait moins dégradée. Etant donnée l’importance qu’occupent structurellement la consommation et la balance commerciale en France, on peut facilement en déduire qu’une politique « à la Schröder » aurait un effet négatif sur la croissance française.

Du reste, lors de la récession de 1993 (la seule depuis 1975) la balance commerciale française fut largement positive : en effet la déprime de la consommation intérieure réduit les importations, et comme les exportations dépendent avant tout de la demande mondiale qui fléchit moins rapidement, la différence entre les deux est positive.

Pourquoi communiquer des idées fausses alors ?

Vous n’avez pas une petite idée ? Il y a quelques mois le sujet à la mode était la mondialisation où l’on nous expliquait qu’il fallait être compétitif par rapport aux Chinois, sans dire au passage que la différence de salaire entre un Français et un Chinois est de 1 à 100, voire de 1 à l’infini quand il s’agit d’esclaves chinois... Bref, sujets différents, mais conclusions identiques.

Conclusion

Cet article n’a pas d’autre ambition que de pousser le lecteur à avoir une analyse critique des opinions à l’emporte-pièce que l’on peut voir dans les journaux télé ou papier. Les références littéraires incluses ici peuvent l’y aider. Avis aux trolls...



[1] source


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