Airbus : un « euro-management » qui ne parvient pas à décoller

par Franck Biancheri
mercredi 5 décembre 2007

Le problème d’Airbus, ça n’est pas le taux euro/dollar, c’est l’absence d’un « euromanagement » à la hauteur de l’avionneur européen.

Ne nous attardons pas sur le passé et les probables délits d’initiés pratiqués par les précédents dirigeants (et les toujours actionnaires). La justice est censée se prononcer à ce sujet, même s’il est certain que c’était un indice indéniable de très mauvaise gestion. L’exemple devant venir d’en-haut pour tout projet humain ambitieux, le management précédent était donc sans aucun doute à écarter au plus vite.

Alors, intéressons-nous à l’équipe dirigeante actuelle car elle paraît déjà être en difficulté face à une autre exigence de bon management : la capacité d’anticiper l’avenir. En effet, les dirigeants d’Airbus semblent découvrir aujourd’hui que l’Euro va franchir la barre des 1,50 USD. En conséquence de quoi, et dans ce qui ressemble fort à une sorte de panique, on entend les dirigeants du groupe, MM. Gallois et Enders, annoncer d’éventuelles catastrophes et leurs cortèges de décisions pénibles ou radicales : la fin d’Airbus, la délocalisation des activités en zone dollar, l’intensification du fameux plan Power 8 pour licencier plus de monde, la mise sous pression des sous-traitants... Et, bien entendu, en sourdine, on entend la mélodie bien connue des demandes de subventions publiques accrues.


Cette « petite musique » de l’aide publique incite d’ailleurs à douter de la naïveté totale de MM. Gallois et Enders en ce qui concerne leur surprise face à la hausse de l’euro par rapport au dollar.

Se tromper à ce point sur l’évolution du dollar, c’est comme fabriquer des avions et être incapable de les faire voler.

Ceci dit, si vraiment le management d’Airbus a conçu son plan stratégique pour les années à venir sur la base d’un taux euro/dollar inférieur à 1,50 alors il faut que les actionnaires d’Airbus écartent cette équipe au plus vite car ils sont d’une incompétence abyssale : être sur un marché où la variation du taux euro/dollar est censé être centrale et se tromper à ce point sur son évolution, c’est comme fabriquer des avions est être incapable de les faire voler.

Chez Airbus on licencierait immédiatement les seconds ; alors si c’est le cas, il faut licencier les premiers aujourd’hui, car de deux choses l’une :

. soit ils n’ont tout simplement pas les compétences pour gérer un grand groupe industriel sur un marché global ;

. soit ils sont dépassés intellectuellement, trop enkystés dans une vision d’un monde désormais enfui, où le dollar US était synonyme de valeur, et ils constituent donc un grave handicap intellectuel pour Airbus, étant incapables d’anticiper le marché mondial des années à venir.

Sinon ces jérémiades sur la baisse du dollar, ses conséquences « catastophistes » et le quémandage de subventions doivent cesser imédiatement pour être remplacées par une vision d’avenir qui anticipe pleinement l’évolution du marché mondial que va affronter Airbus dans les années à venir. Et là, au vu de la « surprise » des dirigeants du groupe à propos des taux de change, tout est à refaire dans la Vision 20201 du groupe européen.

Deux pistes essentielles pour refonder la Vision 2020 d’Airbus

Je me bornerai à indiquer deux axes essentiels à mon sens pour permettre à Airbus de traverser les turbulences mondiales de ces cinq prochaines années :

. tout d’abord, il faut que le management du géant européen de l’aviation comprenne que la chute du dollar US est un phénomène structurel, qui est loin d’être terminé. La poursuite de la chute de la devise américaine va ainsi inévitablement conduire les sociétés exportatrices de la zone euro dépendantes de grands contrats à entamer d’ici à la fin 2007 une profonde révision de leurs pratiques commerciales, à savoir la cessation progressive de la facturation de ces grands contrats en dollars US pour les facturer en euros. Il est plus qu’urgent que les dirigeants d’Airbus apprennent à vivre au XXIe siècle et comprennent qu’il leur faut préparer au plus vite la vente de leurs avions en euros. La devise est là et les clients sont là. Chaque jour qui passe voit leurs gros acheteurs que sont les pays pétroliers ou les pays asiatiques comme la Chine et le Japon diminuer la part de leur réserve détenue en dollars US pour la transformer en euros. Alors que les patrons d’Airbus anticipent cette évolution au lieu de pleurnicher sur l’évolution du monde. Ainsi, en ce qui concerne les subventions publiques, ils seraient bien avisés de discuter au plus vite avec les gouvernements concernés (français, allemand, espagnol en particulier) et la Commission européenne, pour mettre au point un processus de transition permettant d’accompagner leur groupe dans ce passage du dollar à l’euro pour les grands contrats (mécanismes de compensation, aides à l’export... toute une gamme est à développer) ; tout en s’assurant de les rendre compatibles avec les règles de l’OMC ;

. d’autre part, en terme d’équipe de direction, le cas Airbus commence à devenir emblématique de la difficulté de « gérer l’UE » pour les générations « babyboomers » au pouvoir actuellement en Europe. Outre leur évidente difficulté à anticiper le monde de demain dans lequel l’UE, ou ses entreprises, va devoir naviguer, ils sont également incapables de s’organiser efficacement en équipe européenne. Le management d’Airbus ressemble plus à une cacophonie européenne version « Société des nations » qu’à une équipe européenne intégrée version « Erasmus ». Tant que les dirigeants ne seront pas choisis sur la base d’une équipe, multieuropéenne, mais conduite par un patron, conduisant les actionnaires à choisir entre deux équipes européennes et non pas deux patrons, rien ne fonctionnera correctement. Et, dernier conseil pour les toutes prochaines années, du fait du poids dominant du couple franco-allemand dans Airbus, et du fait de l’absence d’une personnalité leader qui s’imposerait d’elle-même pour construire l’équipe européenne du management d’Airbus, il serait certainement utile qu’un patron d’une telle équipe ne soit ni Français, ni Allemand. Le temps que les « générations Erasmus » d’Airbus arrivent en âge de diriger l’entreprise.

L’UE doit aider dès maintenant les entreprises exportatrices européennes à faire face à la chute du dollar.

Last but not least, si MM. Gallois et Enders persistent à ne voir comme solution à la baisse du dollar US que la délocalisation d’une partie d’Airbus en zone dollar, c’est eux qu’il va falloir délocaliser hors d’Airbus. Ne serait-ce que parce que d’ici un an à deux ans, la « zone dollar » se sera réduite comme une peau de chagrin aux Etats-Unis eux-mêmes.

Au-delà du cas Airbus, en tant que président de Newropeans, il me paraît essentiel sur le plan politique européen, que dans les mois à venir les autorités nationales et communautaires mettent en place des mesures d’accompagnement pour permettre aux entreprises européennes (grandes et petites) qui sont aujourd’hui « piégées » sur des marchés traditionnellement libellés en dollar, de pouvoir s’adapter sans trop de difficultés à l’évolution en cours vers un marché mondial multi-devises où l’euro sera une devise commerciale-clé.

1Une perspective que je connais bien.


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