Analyse libérale de Karl Marx

par Pierre Rondeau
vendredi 21 février 2014

L’économie de Marx a traversé les âges et constitue aujourd’hui, en cette période de crise et d’incertitude, un excellent angle d’analyse et un vecteur de solutions futures. A travers les thématiques aussi puissantes et d’actualités que la baisse tendancielle du taux de profit, de la crise du capitalisme, de la lutte des classes et de la révolution prolétarienne, le vocabulaire marxiste a traversé les âges et conserve une modernité à toute épreuve.

De nombreux intellectuels, militants, citoyens se sensibilisent aux thèses de Marx et en appellent à une application directe, à une relecture précise et scientifique, sans répéter les erreurs du passé qui ont pu conduire à des régimes totalitaires et fascistes. Il faut revenir à l’œuvre ancestrale de Karl Marx, sans préjugé, sans jugement de valeur et en respectant précisément ses injonctions.

Comme une économie keynésienne qui aurait fui les directives de John Maynard Keynes ou une économie libérale avec intervention publique, l’économie marxiste et néo-marxiste semblent rejeter les écrits de Karl Marx pour imposer une vision postmoderniste d’inspiration hétérodoxe sensiblement différente à ce que nous pouvons trouver dans l’œuvre du philosophe Allemand. Il convient de rétablir la vérité et de remettre à niveau la doxa marxiste : une économie d’inspiration libérale et classique, faisant du marché le meilleur moyen de rétablir l’équilibre à partir de l’ordre spontané, tout en luttant contre la hiérarchie sociale historique du bourgeois contre le prolétaire, vecteur d’inégalités et d’instabilités chroniques. Le meilleur moyen de mettre à mal cette structure est bien évidemment la révolution, que Marx appelle de toutes ses forces.

 

UNE ÉCONOMIE D’OBÉDIENCE CLASSIQUE

A l’origine, Karl Marx est philosophe et sociologue. Après avoir constaté la terrible misère sociale qui sévit en Europe au XIX° siècle, il en vient à s’intéresser à l’économie et plus précisément à l’économie politique d’Adam Smith et de David Ricardo, les représentants de l’école Classique. En rejetant les termes énoncés, contre le système capitaliste, contre le marché, Marx reste pourtant d’obédience classique, puisqu’il réutilise l’argumentaire et l’analyse de cette école. Alors que Keynes, en 1936, avait réalisé une révolution épistémologique en fondant une nouvelle forme d’étude économique, Marx réemploie les concepts classiques pour les critiquer. Cependant ces conclusions sont sensiblement les mêmes que Smith ou Ricardo.

Pour justifier les inégalités et la hausse de la pauvreté à son époque, Marx montre le caractère éhonté de l’exploitation, réalisé à travers le marché, à travers un mensonge pervers, faisant croire, par le statut de salarié, que le prolétaire jouît des fruits de son travail sans vol préétabli du bourgeois. En effet, dans la société capitaliste que Marx dénonce, le propriétaire des moyens de production profite de l’obligation de rémunération pour payer le travailleur moins de ce qu’il rapporte, il y a vol du travail.

En faisant confiance au marché pour déterminer le salaire d’équilibre, les prolétaires sont bafoués dans leur tâche puisqu’ils se retrouvent en concurrence face à un demandeur de travail en supériorité historique et symbolique. Comme le bourgeois possède les moyens de production, il peut décider d’embaucher ou non, donc de tirer les salaires vers le bas ou non, selon son bon vouloir. C’est ici que le bât blesse : l’ordre spontané du marché, un système capable de se réajuster automatiquement, n’a pas intégré la hiérarchie historique précédant le monde capitaliste.

La philosophie de Smith et de Ricardo, la pensée classique a fait du monde un univers où les Hommes sont égaux et échangent des biens et des services naturellement jusqu’à la mise en place d’un équilibre. « La main invisible » joue son rôle de droit et aboutit à un bien-être collectif total. Or, Marx aborde cette question sous l’angle du sociologue, rien n’a été fait pour mettre à mal la structure historique des bourgeois contre les prolétaires. Un marché ne peut s’équilibrer efficacement et tendre vers un équilibre plein, garantissant la meilleure redistribution possible et la meilleure rémunération possible si un des acteurs a une supériorité sur les autres, si la demande de travail qui émane des producteurs est supérieure à l’offre de travail, les prolétaires.

 

LE RÔLE DU MARCHÉ

Pour garantir l’efficience symbolique du marché, il faut ce qu’on appelle « l’atomicité des acteurs », aucun individu n’a un rôle particulier pour fixer délibérément un prix pour son propre bénéfice. Un marché parfait, sans interférence extérieur, devrait aboutir à un réajustement automatique. Pour Marx, le problème de la société capitaliste, du système marchand est cette perfide hiérarchie et il en appelle alors à la révolution sociale et prolétarienne. Il faut que les travailleurs puissent s’approprier les moyens de production et produire « chacun selon ses besoins ».

Dans le fond des choses, Karl Marx n’est pas un opposant au marché, il s’oppose aux défaillances historiques du capitalisme qui a rendu officiel l’exploitation des travailleurs et le vol de la création de richesse par le bourgeois. C’est par la remise à niveau de la structure que la société pourra se développer socialement, par une appropriation des moyens de production et une suppression de la société de castes. A terme, c’est une instauration de la société socialiste que prône Marx, caractérisé par la disparition de la production capitaliste, mais pas une disparition des mécanismes du marché.

La seule régulation possible entre les agents doit passer par un échange marchand. Dans sa citation « à chacun selon ses besoins », la décision de production ne peut pas passer par un ordre local provenant d’un individu désirant quelque chose en particulier. Marx n’en appelle pas à la suppression de la monnaie, il a même fondé une théorie de la valeur où le prix gravite autour de la valeur d’usage et la valeur d’échange. Le marché est capable de garantir un ordre spontané sans intervention supérieur, sans hiérarchie historique. Il n’appelle pas à la révolution prolétarienne pour inverser l’ordre entre le bourgeois et le prolétaire, il en appelle à la suppression des classes sociales pour que chacun puisse vivre dans une société marchande sans contrainte et sans inégalité.

 

IL FAUT RÉTABLIR LA VÉRITÉ

D’ailleurs, même les économistes classiques, dont Karl Marx fait partie, et néo-classique en appellent à une suppression des hiérarchies et à la mise en place d’une société sans ordre où règne la complète et totale liberté. Même Léon Walras soutenait la suppression de l’héritage pour éviter que se perpétue les inégalités et les classes hiérarchisés. Si les individus voulaient réussir, ils en avaient la liberté. Même un sociologue comme Pierre Bourdieu, sensiblement proche de Marx dans un analyse de la société française séparée entre les classes aisées et les classes populaires, considérait qu’en prenant les bonnes décisions publiques, on devait aboutir à une société sans clivage où chacun pourrait réussir sans contrainte héritée.

Ainsi Karl Marx n’est pas un opposant au marché, il s’oppose à la société capitaliste telle qu’elle est faite, telle qu’elle s’est bâtie. Il fait confiance à la capacité du marché à se réajuster seulement s’il respecte une stricte égalité entre les acteurs. Il convient donc de lutter contre la hiérarchie historique et s’opposer aux inégalités consubstantielles au capitalisme moderne. 

 

Pierre Rondeau


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