Baisse de l’Euro : une trajectoire préjudiciable ?

par Jean-Yves ARCHER
mercredi 18 mars 2015

Du fait des menaces réelles de déflation qui parcourent notre Continent et de l'ampleur du chômage de masse, la BCE ( Banque centrale européenne ) n'a pas eu d'autre alternative possible que d'engager une vaste politique accommodante fondée sur le rachat de titres et notamment de dettes publiques obligataires. Quels impacts pour l'euro ?

Cette injection de liquidités est pour l'instant programmée jusqu'en octobre 2016 et avoisinera les 1100 milliards d'euros. Evidemment, cette politique volontariste de " quantitative easing " ( QE ) a eu un impact sur la confiance des investisseurs hors zone euro et pas seulement auprès de pseudo-spéculateurs. Songeons ici posément à la nouvelle politique monétaire suisse qui a magistralement anticipé le décrochage de la monnaie unique et a su se préserver, in concreto, au bénéfice des intérêts helvétiques : intérêts pesés au trébuchet entre la valeur patrimoniale du Franc suisse et le désagrément de son envolée pour les firmes exportatrices telles que Nestlé ou Novartis.

Ce débat-là, l'euro l'a connu voire subi depuis des années. Bien d'éminents responsables expliquaient qu'une baisse de l'euro serait un avantage concurrentiel à l'export. Mais ce qui est bon pour Airbus peut être un repoussoir pour nos Nations. En effet, deux évènements viennent prendre à la gorge les candides d'hier. Tout d'abord, l'euro baisse plus fortement que prévu et plus rapidement que projeté par les experts. Nul ne sait désormais si la parité ( 1 dollar U.S = 1 euro ) souhaitée par le ministre Laurent Fabius ne sera pas une possibilité à l'horizon de l'été, loin des 1,17 dollars du 4 janvier 1999. Nul ne pensait être confronté à une telle perspective lorsque le QE a été élaboré et mis en œuvre. De facto, les marchés vont plus vite que les anticipations de la BCE.

Puis, toute la zone euro commence à faire ses comptes et ses habitants ( ménages ) comprennent fort bien que leur patrimoine s'est contracté de près de 20% en moins de 6 mois ce qui n'est guère porteur d'enthousiasme. Pour reprendre le mot d'un banquier, il est contre-intuitif de proposer à des épargnants des placements sécurisés mais à rendement négatif. Parallèlement, les entreprises sont parfois dans une configuration plus complexe qu'initialement envisagée. Quand l'euro décroche, c'est bien. Quand il dégringole, cela devient négatif. En effet, il est fondamental de ne pas omettre le poids des importations ( des biens achetés pour fabriquer français ) dans nos productions. En tonnage ( donc lissé des variations monétaires ) les importations ont augmenté de 27% entre 1990 et 2012. ( http://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/lessentiel/ar/299/1161/matieres-produits-importes-france.html ) A trop dévisser l'euro accroît de près de 20% la valeur de ce que les producteurs insèrent dans leurs chaînes de production ( leurs intrants ) ce qui pose problème ( indétermination partielle du modèle de Wilson ) et génère ce que l'on nomme une externalité négative. Le mouvement baissier de la monnaie unique renchérit donc de près de 20% les intrants requis à la fabrication " made in France " qui se trouvaient majoritairement inclus dans les 530 mds d'importations en 2013. De plus, différents experts, à l'opposé de récentes prévisions de Goldman Sachs, n'excluent pas une remontée des cours du pétrole avant 18 mois ce qu'une monnaie affaiblie rendrait d'autant plus problématique.

Alfred Sauvy a écrit " L'économie, c'est la science du sordide " et ici le mot de sordide trouve à s'appliquer car nous sommes dans un étau où les taux bas, l'effondrement des cours du pétrole et la baisse de l'euro paraissaient un " alignement favorable des planètes " qui risque de se rompre par excessive faiblesse de la monnaie unique qui nous parait incontrôlable du fait de l'ampleur du QE.

D'aucuns diront : raison de plus pour quitter ce manège infernal ( sortir de l'euro ) ce qui ne serait pas la solution tant notre pays est vulnérable : dettes publiques, compétitivité poreuse, coût du travail ( avec charges ), faible puissance exportatrice ( créatrice d'un déficit qui génère des sorties de devises ). Quitter l'euro serait l'équivalent de Trafalgar pour notre économie chétive. Par l'accentuation des réticences extérieures à l'égard de notre nouvelle monnaie.

Les évolutions futures de l'euro devront être suivies avec attention : la quête de protection des épargnants résidents pourrait enclencher des mouvements de sortie de capitaux conformément à la très libérale théorie quantitative de la monnaie notamment formulée par Milton Friedman et l'école de Chicago. Sortie de fonds d'autant plus prévisibles que les rendements offerts aux Etats-Unis ( Chicago et New-York ) vont aller en s'améliorant suite à la remontée progressive des taux américains et à la sortie graduelle du QE de la FED.

Un autre point est hélas acquis : l'euro recule, au sein des bilans des Banques centrales, en tant que monnaie de réserve mais aussi en tant que monnaie de libellé des échanges commerciaux. Ces deux paramètres sont pourtant essentiels pour asseoir la confiance des agents économiques au regard d'une devise à vocation intercontinentale. La qualité d'une monnaie ne réside pas dans sa substance apparente mais dans le crédit que lui accorde le public.

L'afflux de liquidités et sa diffusion attendue à l'économie réelle ( " trickle down " ) ont écorné l'universalité de l'euro c'est-à-dire son taux spontané d'acceptation, avant même que le processus anti-déflationniste ne s'enclenche.

Pour l'instant, l'option majeure retenue repose sur une hypothèse centrale : les variations de la quantité de monnaie en circulation induisent des variations du niveau général des prix. Liée à Jean Bodin ( ...en 1568 ) et à Irving Fischer ( 1928 ), cette hypothèse signifie que la BCE est en quête d'une stimulation de l'inflation.

A ce stade, trois remarques de conclusion : la politique d'écrasement volontaire du niveau des taux d'intérêt de la BCE casse le vrai prix de l'argent et de sa valeur suivant un avenir donné ( voir le niveau très bas des taux à long terme ). Cela a nécessairement un impact sur l'euro. Probablement plus conséquent qu'envisagé. Deuxièmement, il convient – dans nos économies complexes – de s'interroger sur le lien entre prix libellés en euro " dégriffé " et valeurs réelles. Le QE va bel et bien modifier cette échelle et nous renvoyer au risque d'essor de l'économie informelle.

Puis, à l'heure où les mouvements de fusions-acquisitions semblent être sur le point de repartir significativement ( voir prévisions d'activité des banques d'affaires ), les aléas de parité de l'euro vont induire des difficultés ( voir derniers rebondissements de la fusion Lafarge – Holcim ) et un effet d'aubaine puisque les valorisations des entreprises en zone euro seront amoindries de plus de 25% voire 35% si le trend se poursuit jusqu'à la parité avec le dollar U.S.

En fait, il nous semble que l'orientation majeure de la BCE doit être revisitée à la lumière des propos de l’ancien ministre Edgar Pisani : « Mon rêve, voyez-vous, serait, qu’un jour, le monde décide de faire une étude réelle du destin qu’il se prépare. Afin de chercher la meilleure route à suivre et les précautions à prendre. Le monde d’aujourd’hui me parait malheureusement incapable de penser celui qu’il fabrique pour demain ». ( Le Monde, 26 Août 2009 ).

Oui, le quantitative easing est une fabrication humaine où tout n'a pu être préfiguré et anticipé, là où la chute de l'euro est une conséquence technique délicate à cerner en ses ressorts et vigueurs. La confiance monétaire est décidément un art d'exécution dont le maniement ne se réduit pas à quelques certitudes collectives.


Lire l'article complet, et les commentaires