Capitalisme darwinien contre capitalisme à visage humain

par Bernard Dugué
mardi 27 novembre 2012

L’opinion publique est régulièrement assommée par la vulgate des économistes et des politiciens selon lesquels la seule voie possible reste le libéralisme. Quelques voix dissidentes se font entendre. D’un côté, le socialisme rougeoyant, très régulateur, très étatiste, basé sur la valeur du travailleur, et de l’autre, une autre valeur, la nation et un autre dispositif, le protectionnisme, idée qui séduit autant à droite qu’à gauche. Je reste convaincu que ces deux voies alternatives n’ont pas d’avenir car elles sont contre-productives et ne peuvent séduire que ceux qui ignorent les fondamentaux de l’économie, de la production technologique et de la société. De droite comme de gauche, les politiciens se gargarisent de formules presque magiques, de slogans, d’approximations économiques, de discours scindant les réalités, d’illusions politiciennes, mais parfois, quelques constats sont légitimes, offrant accès à quelques évidences mais pas à une réelle alternative. Voilà pourquoi le libéralisme reste la seule issue mais comme on le dit souvent en usant d’une formule édifiante, c’est la solution par défaut. Et d’ailleurs, c’est aussi ce qu’on peut dire de la démocratie, solution politique par défaut, comme l’a dit ce bon vieux Churchill avec cette formule qui a fait le tour de la terre : la démocratie, c’est le pire des systèmes à l’exclusion de tous les autres.

Et donc, mes chers amis lecteurs et néanmoins penseurs, le verdict est sans appel. Il ne reste que le libéralisme et comme c’est la solution par défaut, eh bien on peut penser que l’état de la société ne va pas s’améliorer et qu’il n’y a qu’une chose à espérer, c’est qu’il y ait suffisamment de gens sérieux pour soigner ce monde fatigué par l’activisme, l’agitation, les vices sociétaux et la pression économique. Je m’en vais vous laisser à vos divertissements, n’ayant rien à proposer. Quoique, rien ne dit qu’il n’y ait pas une piste de réflexion. Après tout, si le capitalisme et l’économie de marché sont incontournables, peut-être pourrions-nous dessiner une alternative en supposant qu’il puisse y avoir deux formes de capitalisme. Cette hypothèse fut déjà évoquée par Michel Albert dans une fameuse étude opposant le capitalisme américain au capitalisme rhénan. Le premier n’est pas tant américain que reaganien, propulsé dans les années 1980. Le second est pratiqué en Allemagne mais il se dessine sous des formes spécifiques dans d’autres pays, en Scandinavie, au Japon. Il n’y a rien de nouveau en fait. On se situe dans l’alternative entre un capitalisme violent désigné comme ultralibéral et la fameuse économie sociale de marché si chère aux sociodémocrates européens et aux socialistes français et même au centre-droit soucieux de maintenir le modèle social à la française. Il est de bon ton de pousser actuellement des cris d’orfraie en observant le délitement social américain mais cela fait trois décennies que le processus est en marche, que le développement de l’Amérique se fait avec des couches sociales séparées, s’ignorant mutuellement, les riches d’un côté et les pauvres de l’autre. En Europe, une tendance similaire se dessine. Signe que le capitalisme ultralibéral aurait triomphé de l’économie sociale de marché ? Après avoir triomphé de l’économie collectivisée pratiquée par l’empire de l’Est pendant 70 ans. Il semble que le modèle social soit attaqué au sein même de l’Europe alors qu’en Suède, l’individualisme aurait « mis à distance » l’Etat providence auquel il est reproché de favoriser l’assistanat. C’est d’ailleurs l’un des points de divergence opposant chez nous la droite dure de l’UMP et le parti socialiste. Comme on l’entend, le discours pétrit les consciences, simplifiant le réel et usant d’images. Quelques cas bien présentés et l’opinion publique s’imagine que l’Etat entretient des millions d’assistés. Alors que si le modèle social coûte cher et semble être malmené par des abus, c’est parce que le capitalisme ne joue pas un rôle intégrateur. A la limite, on pourrait remettre en cause les Resto du cœur car en donnant à manger à ceux qui ont faim, on ne les incite pas à prendre un emploi pour gagner leur pain.

Le capitalisme du 21ème siècle repose sur un système économique sous pression. La globalisation des échanges et les jeux financiers se sont conjugués pour engendrer ce système qui est diversement apprécié selon qu’on habite aux Etats-Unis, en Europe ou bien en Chine ou au Brésil. Les pays émergents acceptent cette pression car ils ont le sentiment de s’enrichir. En Europe et aux Etats-Unis, la pression met à mal la cohésion sociale et politique. Pour preuve les relents sécessionnistes aux States et les tendances nationalistes en Europe. Il y a enfin le capitalisme d’un genre spécial, dont les revenus sont pillés par des castes, des corruptions et du clientélisme. C’est le cas du Maroc ou de la Tunisie, pays qui a tenté de mettre à la porte les oligarchies et bien sûr de la Syrie, pays en guerre civile. En Russie, on se situe aussi proche d’un capitalisme oligarchique.

Une image sert à comprendre ce qu’est au fond ce capitalisme sous pression et pourquoi il est justifié. L’univers économique est celui de la compétition féroce. Les acteurs industriels et surtout étatiques sont à l’image d’équipe de foot. On peut faire entrer sur le terrain les meilleurs, les payer correctement ou bien faire participer le plus de gens, quitte à ce que l’équipe gagne moins facilement. C’est la première solution qui prévaut. Les partisans du capitalisme sous pression, d’inspiration reaganienne, pensent que le marché est moralement juste, faisant que les méritants deviennent riches et que les pauvres sont responsables de leur situation. Ne nous étonnons pas, si le capitalisme darwinien a fonctionné aux Etats-Unis, c’est parce les consciences ont été travaillées par cette puissante idéologie qui n’est pas sans connivence avec le nazisme. Capitalisme darwinien, que les meilleurs gagnent car ceux qui gagnent sont les meilleurs, les élus formant la race des meilleurs acteurs du système. Le capitalisme darwinien n’est pas subordonné à une doctrine politique. C’est plus une doctrine idéologique que les politiciens croient être juste et morale. Ainsi, les gouvernants agissent pour la mettre en application et faire prospérer la croissance, seul et unique salut terrestre pour l’humanité économique. En Europe, bien que le modèle soit différent, le salut est aussi placé dans la croissance. Quelques européistes allumés voudraient nous imposer des grands travaux. L’aéroport inutile de Nantes et l’autoroute Pau Bordeaux ne suffisent pas. Tous unis derrière la croissance et la technologie. La pression existe aussi en Europe. Pour être complet dans le constat dressé, il faut pointer le rôle de la voracité consumériste dans l’avènement du capitalisme darwinien. Les foules consommatrices sont complices de la pression économique du système.

Ces réflexions s’inscrivent dans une démarche philosophique visant à se demander dans quel type de société vivons nous et quel homme est enrôlé dans ce système. Allez, un peu de provocation. Le capitalisme darwinien est redoutable. Son arrière fond idéologique est implacable. Prenons le jeune travailleur trentenaire mis sous pression avec un salaire médian. Lorsqu’il achète sa première automobile, il se dit qu’il l’a bien méritée après tous ces efforts de stages en CDD puis le CDI ; la vision quelques voisins chômeurs à vélo ou en mob le rassure quelque part et s’il veut se donner bonne conscience, il versera son obole aux restos du cœur, là où il croisera d’autres voisins. Vous pensez que ce n’est qu’un cliché mais détrompez-vous, cette image montre bien à quel point l’idéologie darwinienne est entrée dans les consciences. (A se demander si les individus ne sont pas devenus des bêtes, des rats, des chiens, des porcs, des chacals, bref, une anhumalité. Avec une autre catégorie, celle des maîtres, comme certains politiciens devenus maîtres-chiens, indiquant contre qui l’opinion doit aboyer. D’autres organisent le labyrinthe pour les rats, avec au bout un morceau de fromage économique après être passé par le parcours de sélection. Les publicistes nourrissent d’objets futiles les porcs. La police s’occupe des chacals qui viennent spontanément se greffer au système de l’anhumalité en épargnant parfois le chacal en costume. Ce propos s’est voulu caricatural. Sans pro-vocation, l’appel n’est pas entendu).

Le capitalisme darwinien se présente comme une fuite en avant vers la technologie, le productivisme, le rendement des capitaux, la frénésie consumériste, le superflu issu de la science réparatrice et censée augmenter la réalité des percepts et affects. Bref, de l’inutile, du luxe et du high-tech pour hauts revenus. Un noyau de cadres et classes moyennes. Et une pression sur les travailleurs, les sans emplois, avec aux marges le décrochage des pauvres. Il existe un capitalisme à visage humain mais pour qu’il advienne, il faut que l’homme se façonne dans l’humain en réfléchissant notamment à l’absurdité de ce système qui laisse dans la rue des millions de gens alors que d’un autre côté, les constructeurs automobiles ne cessent de pousser la puissance des moteurs, offrant des bolides de plus de 500 chevaux affichés à plus de 200 000 euros. Sans aller jusqu’à ces extrémités, le capitalisme produit des tas d’objets désirés et c’est peut-être cela le secret de l’acceptation de ce système darwinien à haute pression par les populations. Et comme la machine désirante ne pense plus beaucoup, alors le système ne peut que poursuivre sa folle course sauf accident fatal.

Le constat paraît acquis. D’abord une évidence, celle d’une alternative entre plusieurs types de capitalisme car on pourrait reprendre le point de départ de Michel Albert. Mais avec une différence d’époque lié à l’hégémonie grandissante du capitalisme darwinien. Et une autre option, celle d’inventer un capitalisme à visage humain. Alors que la solution par défaut au sein même des choix idéologiques reste le modèle social, qui s’effrite. Hélas, autre évidence, la possibilité d’un capitalisme à visage humain se trouve face à des obstacles insurmontables. Car les sociétés individualistes se satisfont parfaitement du darwinisme social qui traverse toutes les couches de la population. Nous ne sommes plus en 1968. Les jeunes et moins jeunes cherchent à s’insérer, vivre voire survivre, en jouant le jeu darwinien. Ils s’adaptent à l’évolution du système. Mai 68 fut un moment magique où une partie de la société voulait renverser le système alors qu’il n’allait pas si mal. Le communisme fut alors une erreur idéologique. C’est maintenant que les soixante-huitards devraient songer à renverser le système, mais ils n’ont pas d’héritiers dans la jeunesse, alors que les anciens se sont très bien insérés quitte à trahir leurs convictions de jeunesse et les autres occupent les marges et sont bien fatigués de tant de marches dans la rue devenues des rituels plutôt que d’authentiques mouvements sociaux. Le capitalisme à visage humain est possible mais pour l’instant, l’idée ne fait pas recette. J’en ai la preuve, après la réception de mes quelques articles sur le revenu complémentaire citoyen financé par la monnaie éthique.

On pourra toujours se dire qu’il reste l’art et la littérature, qu’un essai sociologique écrit par une plume trempée dans un vitriol célinien pourrait attirer l’attention alors que d’improbables Soljenitsyne sauraient réveiller les consciences en peignant le destin des recalés au Goulag de la rue. A moins qu’une fiction déclinée en malaise de marbre ne vienne troubler les âmes emprisonnées par les jeux électroniques. Mais dira-t-on, à quoi bon ces bonnes intentions littéraires, les gens ne lisent plus. Et même ils n’entendent plus, comme le montre le succès rencontré par David Getta ou bien Coldplay, grandes messes sonores pour foules post-hitlériennes. Il n’y a pas d’autres alibis à ce déchaînement des pulsions que la libido technologique, enfant avorté issu d’un freudo-marxisme ou Marx a été remplacé par le smartphone. Nous voilà plongé dans la nuit du freudo-technicisme, en attente d’un capitalisme à visage humain voire même divin. Il paraît que si l’on s’investit dans la foi, Dieu assure d’excellents dividendes.

Le sort du capitalisme darwinien fut scellé lors du grand tournant, celui du début des eighties, il y a 30 ans, en 1982, lorsque Cure, Bauhaus, Theatre of Hate, Killing Joke et d’autres formations coulèrent dans du marbre post-punk de cold wave gothique la sombre évolution du capitalisme darwinien mis en mouvement par Margaret et Ronald. En 1983, Laurent Fabius était nommé à Matignon. Le réalisme social l’emportait sur le socialisme irréel.


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