Crise : jusqu’où ira la chute ?

par Hervé Torchet
mardi 22 juin 2010

Voici un peu plus de vingt ans, nous avons assisté à l’effondrement progressif de l’Union soviétique. Les prémices de cette première chute se lisaient dans la multiplication d’incidents plus ou moins anodins, plus ou moins spectaculaires. L’incapacité de l’État soviétique à faire face à certaines vétustés, à remédier à certaines désagrégations de ses outils collectifs les plus élémentaires, prenait le nom savant de "décapitalisation", tout se passait comme si le fonctionnement de la société soviétique était devenu un tonneau des Danaïdes dans lequel l’argent et l’énergie se perdaient comme dans un puits sans fond. Voilà ce qui arrive à son tour à l’occident : l’argent s’y autodétruit, toute force positive devient un trou noir. La piètre réponse des structures publiques au défi de l’ouragan Katrina, et aujourd’hui plus encore à une bête fuite de pétrole, dans la première puissance mondiale, prouvent que désormais, il faut qualifier les États-Unis de première impuissance mondiale, hélas d’une façon trop contagieuse pour que même les plus américanophobes aient des raisons de s’en réjouir. Voyons pourquoi comment on en est là, et devinons quand on va en sortir. La Russie est sortie des difficultés qui ont tué l’Union soviétique.

Le poids de la guerre

La guerre, ce n’est pas seulement un nombre tant de soldats, de chars, d’avions : c’est un état, une situation dans laquelle une société entière peut se trouver plongée. Pas une petite guerre, bien entendu, mais dès lors qu’elle dépasse une certaine masse critique dans le jeu social.

L’Union soviétique était un État qui se vivait en guerre permanente contre tous ceux qui ne lui étaient pas soumis. Elle finançait des révolutions dans un but plus stratégique que politique, elle entretenait des bases militaires un peu partout, elle accumulait des armements de plus en plus onéreux et consacrait une proportion sans cesse croissante de son intelligence à l’armée, le budget d’espionnage notamment industriel devenant aussi faramineux.

Pour tenir son rang dans un jeu complexe et terrible, elle donnait de plus en plus de ses forces vives à l’armée et de moins en moins à la vie civile. Dans le premier temps de la guerre froide, jusqu’en 1975, elle progressa beaucoup, gagna du terrain, parce que les États-Unis, en Corée d’abord, au Vietnam ensuite, engageaient leurs propres troupes, donc leurs forces vitales dans le combat, pendant que les Soviétiques s’abritaient derrière des armées vassales. La doctrine de Kissinger inversa les rôles, les États-Unis pratiquèrent l’endiguement et laissèrent les Soviétiques s’implanter dans beaucoup d’endroits sans coup férir, mais parvinrent à les fixer dans une guerre qui fut leur Vietnam, le Vietnam russe : l’Afghanistan, où l’armée soviétique s’enlisa à combattre des Afghans armés par l’occident, d’une façon exactement symétrique à ce qui s’était passé au Vietnam pour les États-Unis.

C’est cette stratégie, conçue par Kissinger, qui permit aux États-Unis de gagner la guerre froide.

Mais il y avait dans l’équipe du président américain Gerald Ford (1974-76), lorsque cette stratégie fut élaborée, un personnage hargneux qui pensait que tout ça était bullshit et que, comme on dit, un foie, deux reins, trois raisons d’utiliser la baïonnette. Ce personnage n’était autre que Dick Cheyney. Lorsqu’il eut à sa main un outil malléable nommé George W Bush, vingt-cinq ans pus tard, celui-ci commit l’erreur qui fit perdre aux États-Unis l’avantage qu’ils avaient acquis en gagnant la guerre froide : l’occupation de l’Afghanistan d’abord, l’invasion de l’Irak ensuite. De nouveau, la première puissance intervenait directement, en personne, sur le terrain par ses énormes moyens guerriers.

On peut discuter de la stratégie d’encerclement de l’Iran qui se mettait en place : l’Afghanistan au nord, l’Irak à l’ouest, supposés complèter le Pakistan à l’est, surtout au vu des positions réelles des Pakistanais et de leur jeu trouble, mais ce qui est indéniable, c’est qu’en plaçant les États-Unis en état de guerre, les responsables américains de l’époque ont signé la dégringolade de leur pays.

L’Amérique consacre aujourd’hui une part infiniment trop grande de ses forces à faire la guerre et à affirmer sa puissance. Comme jadis pour l’Union soviétique, le siphonnage des forces vives du pays aboutit à la décapitalisation et à l’impuissance publique.

L’Europe suit le chemin américain, les intérêts des deux entités étant très imbriqués, puisque ce sont les deux parties d’un même monde désormais, il n’y a plus l’ancien monde et le nouveau monde, les deux font partie de l’ancien monde, solidarité mécanique qui d’ailleurs va probablement trouver son terme avec celui de la crise.

Quand ? Impossible de le dire, nous n’en sommes qu’au début. Et hélas, il ne suffit plus de retirer nos troupes d’Afghanistan pour revenir à l’étale : un engrenage s’est enclenché, qui ira à son terme.

Une crise de réalité

Ce qui a tué l’Union soviétique, outre la guerre, était une forme particulière de mensonge qui détachait la réalité de la valeur de la réalité de la production. Il existait une valeur théorique, une production théorique, les deux ne se rencontraient jamais. Techniquement, la planification et la corruption ont été les moteurs de ce mensonge collectif et institutionnel.

Or ce qui sape aujourd’hui la société ocidentale est exactement de même nature : il existe une valeur théorique et une production théorique, mais les deux ne se rencontrent jamais.

Sans entrer dans trop de détails sur les théories de la monnaie, il faut tout de même rappeler que la monnaie est assise sur une contrepartie. Du temps de l’étalon-or, jusqu’en 1971, la contrepartie du système monétaire occidental était une quantité d’or qui garantissait la valeur de la monnaie américaine. En y renonçant pour faire face aux difficultés dans lesquelles la guerre du Vietnam plongeait leur économie, les Américains ont conduit à recourir à une définition autre de la monnaie (qui existait déjà), en l’appuyant non plus sur une contrepartie immédiate et quantifiable (tant de tonnes d’or) mais sur la production d’un pays, c’est-à-dire sur une statistique par nature sujette à caution.

Cette fiction a permis aux USA de réaliser quelques bons coups en jouant sur les fluctuations de leur monnaie. C’est ainsi que, dans les années 1980-90, ils ont plumé le miracle économique japonais pour renflouer leur trésor toujours plus gourmand.

Mais on ne peut tirer sur la corde que jusqu’à un certain point. C’est comme en amour : tôt ou tard, le mensonge vous rattrape.

Pour les États-Unis, le mensonge de la fiction de l’assiette de la monnaie sur la production s’est démultiplié par le fait qu’il existe bien plus encore de faux dollars circulant dans le monde que de vrais.

Le mensonge, et maintenant la corruption. Curieusement, les mêmes mauvai génies soufflent sur les mêmes braises.

Renoncer à certaines injustices

La décapitalisation, l’impuissance publique, n’ont pas fini de croître dans nos pays.

La Russie, elle, a fini par sortir de sa mauvaise passe, elle peut de nouveau verser les retraites de ses fonctionnaires et faire fonctionner ses administrations d’une façon adaptée à sa situation immense et particulière, selon un standard dont il ne s’agit pas ici d’évaluer la qualité en termes humanistes. Qu’a-t-elle fait pour cela ?

Elle a renoncé à certaines injustices. Elle a libéré l’Europe centrale et orientale qu’elle opprimait, l’Ukraine, une partie du Caucase. Elle a renoncé à certains moyens d’affirmation de la puissance qui ne correspondaient plus à l’époque nouvelle.

Ainsi devra faire aussi l’Amérique, ainsi devra faire à un moindre degré l’Europe, qui bénéficiera d’un pan de liberté retrouvée.

L’omnipotence apparente des financiers prendra alors fin, comme le pouvoir monétaire retombera en mains publiques. Ceux qui aujourd’hui, revendiquent la création de monnaies alternatives devraient d’ailleurs méditer cette réflexion, car ils se font les idiots utiles (expression décodément bien commode) du pouvoir des trusts financiers. Et ce dont notre économie a le plus besoin, c’est de la simple vérité que les différentes masses monétaires thésaurisées et circulantes conservent certaines proportions quant aux productions réelles. C’est cette vertu-là qui chassera les corbeaux et ramènera les beaux jours.

Ce qu’il est difficile de prévoir, c’est jusqu’où il faudra descendre pour pouvoiir commencer à remonter, jusqu’où la chute, jusqu’où la purge, pour que le rebond puisse commencer.

Le symptôme humain est en tout cas pour le moment le même partout, et il a un visage historique, assez laid.

La France pétainiste

Si vous en avez encore le temps, allez donc voir le spectacle "La Ronde’, d’Arthur Schnitzler, au théâtre de Poche, à Montparnasse (donc à Paris),, qui méraphorise la société autrichienne d’avant le déluge de feu de 1914, puis voyez ou revoyez "La règle du jeu" de Jean Renoir, le film qui décrit ce qu’était la société française à la veille de la guerre de 1940.

Vous y constaterez les mêmes égoïsmes, les mêmes indifférences, les mêmes puérilités futiles, la même petitesse. Vous constaterez que ces œuvres nous décrivent aujourd’hui. Ce n’est pas qu’elles n’aient pas vieilli, mais que nous en sommes revenus là où nous étions.

La France de l’Occupation, celle qui a continué à vivre sous la botte allemande, n’était pas celle de cette petite foule de héros qu’ont été les résistants. Une fois ceux-ci morts et disparus par l’effet du temps, ce sont les autres, les grisâtres, les pétainistes, qui retrouvent le cours naturel de leurs occupations. La France de 1960 avait deux principaux groupes de députés : les gaullistes et les indépendants du CNI, dont la figure de proue était Antoine Pinay, un homme qui avait voté la confiance à Pétain en 1940. Le CNI se prononçait pour l’Algérie française, il fut emporté avec elle. Cinquante ans plus tard, ce sont ses idées qui reviennent, toujours aussi laides : l’inégalité, la vénalité, le pragmatisme trivial et veule, l’argent pour seule patrie.

C’est notre symptôme de la désagrégation générale. Ailleurs, on voit comme ici les réflexes identitaires, les haines et les hargnes, l’intransigeance et l’arrogance, l’égoïsme forcené et la stigmatisation de l’autre, qui sont, il faut le noter, des travers onthologiques au modèle dominant anglo-saxon.

Pour qu’une société puisse fonctionner convenablement, il faut de la fraternité. Les épreuves traversées par les Français sous l’Occupation ont ramené de l’entr’aide. La fraternisation est la triste et paradoxale vertu des guerres.

La guerre de 1914 permit à des gens que tout éloignait d’œuvrer ensemble. De même, comme dit le poète, la Résistance rapprocha-t-elle "Celui qui croyait au Ciel et celui qui n’y croyait pas", le moine et le franc-maçon, l’ouvrier communiste et le cagoulard monarchiste, le grand bourgeois et le péquenaud. Et un grand œuvre social sortit de ce rassemblement œcuménique, celui auquel les pétainistes (ou leurs héritiers) s’attaquent jour après jour à coups de pioche.

C’est d’ailleurs la seule vraie note d’espoir, dans le constat que nous faisons que nous allons traverser une longue et rude épreuve où beaucoup de ce à quoi nous croyons va être au moins remis en cause, parfois sacrifié : c’est qu’après la pluie le beau temps, c’est que l’immense horreur de la guerre de 1940 a produit l’extraordinaire floraison des Trente Glorieuses. Comme dit le (même) poète :

Ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson

Ce qu’il faut de sanglot pour un air de guitare.


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