Encore un débat économique beaucoup trop superficiel

par NAMASTE
mardi 11 octobre 2016

Il s’agit du dialogue entre Alain Juppé et le journaliste François Lenglet au cours de « L’émission politique » présentée par David Pujadas sur France 2, le jeudi 6 octobre 2016 (1).

UN PAN DU PROGRAMME D’ALAIN JUPPE

Le rétablissement du plein emploi semble constituer le graal d’Alain Juppé. Parmi les mesures qu’il préconise pour atteindre cet objectif, on trouve notamment :

. baisse de la pression fiscale sur les entreprises (charges patronales) et sur le capital,

. réduction d’impôt sur le revenu pour les familles,

. supression de l’ISF,

. plus un point sur le taux de TVA normal.

QUELQUES CHIFFRES

F. Lenglet se propose d’examiner l’incidence fiscale d’un tel programme sur 3 familles composées chacune de 2 parents et de 2 enfants.

J’ai résumé ses hypothèses et ses conclusions dans les 3 tableaux suivants :

FAMILLE FORTUNEE

 

RESSOURCES (euros)

 

 

IMPOTS (euros)

 

 

salaires

Revenus financiers

patrimoine

Sur le revenu

ISF

TVA

Avant A. Juppé

150 000

50 000

3 000 000

51 310

15 690

x

Avec A. Juppé

150 000 (*)

50 000

3 000 000

45 300

0

x + ?

Conséquence fiscale du programme Juppé : diminution d’impôts de 21700 €

 

FAMILLE MOYENNE

 

RESSOURCES (euros)

 

 

IMPOTS (euros)

 

 

salaires

Revenus financiers

patrimoine

Sur le revenu

ISF

TVA

Avant A. Juppé

60 000

0

<1 300 000

3 500

0

y

Avec A. Juppé

60 000 (*)

0

<1 300 000

1 500

0

y + ?

Conséquence fiscale du programme Juppé : diminution d’impôts de 2000 €

 

FAMILLE MODESTE

 

RESSOURCES (euros)

 

 

IMPOTS (euros)

 

 

salaires

Revenus financiers

patrimoine

Sur le revenu

ISF

TVA

Avant A. Juppé

30 000

0

< 1 300 000

0

0

z

Avec A. Juppé

30 000 (*)

0

<1 300 000

0

0

z + 150

Conséquence fiscale du programme Juppé : augmentation d’impôts de 150 €

(*) Dépendrait d’une augmentation de salaire éventuelle résultant du passage aux 39 heures

Dans un petit effet de manche, F. Lenglet jette les 150 euros sur la paillasse des pièces à conviction. A. Juppé rétorque qu’il est plus facile d’alléger les impôts de ceux qui en paient beaucoup que de ceux qui n’en paient pas. Humour vraisemblablement mal compris voire mal pris ... Le candidat à la primaire LR eût sans doute joué un peu mieux en remarquant que le fisc demandait 22% de leurs revenus aux fortunés contre 2,5% aux moyens et 5 pour mille aux modestes.

Il est dommage que quartiles, médianes et déciles n’aient pas été utilisés ce qui aurait permis de faire émerger les masses relatives, à l’échelle nationale, des gains et impôts de chacune des types de familles considérées.

Voilà pour les chiffres.

LES MOTS

Ensuite, viennent les mots, éculés mais toujours chéris des idéologies.

David Pujadas brandit le glaive des inégalités alors que Léa Salamé s’alarme du fait que les riches vont devenir plus riches et les pauvres plus pauvres (refrain connu).

Ca ne vole pas très haut.

ECONOMIE GENERALE

En supposant que l’Economie soit une science, ce qui n’est nullement établi (2), elle n’est pas une science dure ou, si vous préférez, exacte. A vrai dire, l’histoire de l’Economie est jonchée de postulats ad hoc.

Ainsi, un tel va affirmer, sans même mentionner le pouvoir d'achat, qu’une réduction de la durée hebdomadaire du travail jointe à un avancement de l’âge de la retraite ne peut qu’amener une réduction drastique du chômage, comme si tout cela se ramenait à un problème d’arithmétique de CM2.

Alain Juppé, quant à lui, affirme qu’on pourra développer des entreprises créatrices d’emploi grâce aux investissements, en France, de ceux qui ont de l’argent. Il appelle ce postulat la « logique » de son plan 

Le regretté (3) Georges Marchais aimait à dire « Dl’argent, y’en na ». Comment ne pas être d’accord avec cette évidence quand on regarder autour de soi. Le seul problème reste alors de décider de ce qu’on veut faire du pactole. Faut-il ne rien chambouler par crainte du fameux proverbe chinois :

 Quand les riches maigrissent, les pauvres meurent (4)

Ou, au contraire, vaut-il mieux « assécher » les riches pour remettre les pauvres à niveau une bonne fois pour toutes. Semblables expériences ont déjà été menées on sait où et ne furent, semble-t-il, guère concluantes même si cet envoûteur de secrétaire général du PCF nommé plus haut tint la dragée haute à des millions de camarades pendant des lustres grâce à son génial « globalement positif ».

On peut aussi penser que les systèmes économiques ne sont pas figeables, qu’il existe une dynamique des faits socio-économiques entretenant un lent mouvement de balancier selon lequel certains s’enrichissent effrontément (5) dans un premier temps puis, dans un second temps, assistent au siphonnage (« restituent » dirait un marxiste) de leur trésor par les classes pauvres révoltées. La poule aux œufs d’or tardant à ressusciter, au bout du compte et de guerre lasse on revient au premier temps et tout recommence comme avant. Bref, ça ressemblerait à un processus de germination où les spores des riches resteraient patiemment planquées pendant le second temps. Pour ce qui est du cas français, sachons que :

 La France est assez riche pour sombrer lentement (6)

CONCLUSION

Ces jours-ci, la pub radiophonique nous fait entendre Jean d’Ormesson se demandant, d’un air quelque peu angoissé « Qu’est-ce que je fais là ? ». Pour chaque domaine où s’exerce l’esprit humain, il existe une poignée de questions fondamentales comme celle que se pose l’académicien. Personne ne devrait s’autoriser à pénétrer un domaine sans en avoir examiné préalablement les fondements. L’Economie possède aussi ses prolégomènes. Personnellement, je ne suis pas loin de penser qu’une partie significative d’entre eux se trouve contenue dans la formule suivante de John Stuart Mill :

 Les hommes ne désirent pas être riches mais être plus riches que les autres.

Nous voilà, penserez-vous peut-être, bien loin des 150 euros de Lenglet et de Juppé.

En êtes-vous bien sûrs ?

 

  1. On peut revoir cette émission, sur YOUTUBE, par exemple : (https://www.youtube.com/watch?v=1pXq2lJrQTk)

L’entretien avec F. Lenglet débute vers la 50ème minute et dure environ un quart d’heure.

  1. Bernard Marris ( "Oncle Bernard" de Charlie Hebdo, assassiné dans les locaux de l’hebdomadaire, le 7 janvier 2015) aurait dans doute apprécié.
  2. Qualificatif zemmourien, dans ce cas.
  3. En passant, trouve-t-on plus de vérité et de sagesse dans les proverbes traitant des riches et des pauvres que dans les postulats économiques ?
  4. « Sans vergogne aucune » dirait un moraliseur de gauche.
  5. Jacques Attali dans « Une brève histoire de l’avenir »

 


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