Et si la crise était avant tout une crise de la responsabilité ?

par coucou
mardi 16 mars 2010

Il est devenu commun de dire qu’aujourd’hui plus personne ne « prend ses responsabilités ». Bardé d’assurances diverses, l’homme moderne est gouverné par l’incontournable « principe de précaution » qui n’a d’autre mission que le protéger de tous les risques possibles et imaginables, et de dégager sa responsabilité en toutes circonstances. Cette épidémie de » parachutite aiguë » n’a pas épargné la sphère financière, avec les conséquences que l’on sait.

1 la perte du savoir juger
 
Dans les années 80, nous avions dans les banques des personnages méconnus et sous-évalués bien que très importants, appelés actuaires. Leur métier, plus fréquent dans le secteur de l’assurance, permettait à l’acheteur d’une obligation, et, plus généralement de tout titre de créance coté, de juger de la qualité du « papier » qu’il se proposait d’acquérir. Chaque obligation faisait l’objet d’une analyse sérieuse, faisant intervenir de multiples critères, taux réel, sensibilité, risque de tirage au sort (fréquent à l’époque) etc.
Dans un autre département de la banque, des analystes financiers examinaient les comptes de l’émetteur, son positionnement dans le marché, ses atouts, ses faiblesses etc.
Armé de ces deux analyses, les gérants de portefeuilles pouvaient alors acquérir des titres, jugés à la fois sur la solidité de l’émetteur, et sur la qualité des modalités d’émission.
Quand nos analyses se révélaient inexactes, nous étions sanctionnés.
 
Ce métier a disparu.
Aujourd’hui, la sacro sainte notation a remplacé l’actuaire. Pourquoi cette évolution ?
J’y vois au moins deux raisons :
- le Directeur de l’« Asset Management » qui ne met que du « 2A », voire du « A+ » dans son portefeuille ne se fera jamais inquiéter si ses investissements se révèlent désastreux. Encore moins sanctionner. Il dira : « ce n’est pas ma faute, c’est celle de l’agence de notation ». On est dans le « c’est pas moi m’sieu ! » de notre enfance…. Et le Directeur Général pourra dire à son Président « ce n’est pas notre faute, ce sont ces fichues agences » et le Président dira à son Conseil, puis à ses actionnaires « ce n’est vraiment pas de notre faute »…Ce parapluie est un véritable blockhaus protecteur à peu près indestructible : quand on est dedans, on peut faire n’importe quoi !
- plus accessoirement, la suppression de l’actuariat et des analystes cités plus haut, entrainait une réduction des coûts. Il n’y a pas de petit profit.
 
Cette délégation du savoir juger aux agences de notation a au moins deux conséquences très graves :
- Elle entraîne la perte de jugement propre, qui est tout simplement le cœur même de l’activité de banque. Et se pose alors la question : peut-on sous-traiter ce qu’on ne sait pas(plus) faire ? c’est assurément la meilleure façon de faire naufrage.
- Le parapluie brandi à tous les niveaux de la hiérarchie. C’est un abandon absolu de la responsabilité, qui a pris dans la finance de ces dernières années des proportions ahurissantes.
Avons nous déjà vu dans l’industrie un président engager des investissements lourds sur la base d’études réalisées par des marchands d’études ? pourquoi pas sur e-bay ? Il me semble que l’industrie entretient ses propres structures de R&D, et assume ses choix mieux que les financiers.
 
Naturellement on me dira ce que je sais déjà : les banques sont très professionnelles et n’ont nullement perdu leur compétence propre. Bien au contraire, l’évolution des marchés a permis une analyse infiniment plus pointue du risque, et personne ne peut faire la leçon aux banques sur ce point, ce serait un mauvais procès.
Ce discours n’a pas besoin d’une rhétorique complexe pour être contredit. Le déroulement des événements récents, depuis les ahurissants prêts dits « subprimes » jusqu’aux CDO’s plus ou moins provisionnés qui tapisseraient encore les caves des institutions de toutes sortes dans le monde entier, et les différents scandales, dont celui de Lehmann n’est que le dernier d’une longue série, sont là pour le démontrer.
Il y a bel et bien une perte sèche du « savoir juger ».Et, pour rester sur le plan de la responsabilité, on pourrait même parler d’une perte de « l’oser juger par soi-même ».
 
2. qu’en est-il du « savoir contrôler ?
 
On a vu ces toutes dernières années de brillants cerveaux venir dans l’activité financière, attirés par l’appât d’un gain rapide, et ces nouveaux collaborateurs ont apporté une technologie remarquable aux métiers traditionnels.
Tellement remarquable que l’on n’a pas su la maîtriser.
Voir une maison aussi bien gérée que la Société Générale, où le contrôle des risques a été l’obsession des dirigeants qui l’ont conduit au meilleur niveau mondial, se faire « arnaquer » par un trader à la barbe de tous les contrôles est un événement terriblement inquiétant. Cela signifie tout simplement que les traders ne sont pas contrôlables, et ce, malgré la qualité indiscutée des hiérarchies dans les métiers de marché.
Les économistes qui adorent les analogies automobiles (aller dans le mur, freiner, déraper, etc), diraient que l’on a mis un moteur d’avion dans une Twingo. Le conducteur est dépassé par son engin…
Et cela aussi est irresponsable.
Et bien sûr l’argument : « si on ne le fait pas, on est morts : tout le monde le fait ! »
 Irrésistible.
Irrésistible si on ne cherche pas à résister ! Est-il si évident que nous perdrions nos cerveaux en refusant d’entrer dans certains créneaux de marché ? La France ne manque pas d’attraits, et s’exporter avec femme et enfants ne sourit pas à tout le monde…Quelle proportion de chercheurs s’expatrie ? Plus qu’avant , sans doute, mais connait-on vraiment les chiffres ?
Cet argument serait acceptable dans un monde où chacun assume sa responsabilité. Mais ce monde n’existe pas.
 
Les Directions Générales répondront à juste titre qu’elles ont créé en interne de multiples structures d’audit, et qu’elles font régulièrement appel aux grands cabinets internationaux pour contrôler encore et toujours toutes leurs activités.
C’est exact, et c’est une très bonne chose.
Simplement, on n’a jamais vu des auditeurs, fussent-ils les plus qualifiés du monde, découvrir une escroquerie. Souvenons nous simplement de Nick Leeson, le « tombeur » de la « Barings », du scandale Parmalat, et plus récemment , de l’affaire Enron, de Madoff, et combien d’autres ? Les auditeurs sont comme les policiers qui ne voient que les infractions des braves gens…
Dans ce domaine, comme dans tous les autres, le risque zéro n’existe pas. Et cette vérité première n’est pas prise en compte. Trop simpliste sans doute.
 
3. Les agences de notation.
 
Tout Directeur Général qui a eu affaire avec les agences sait qu’il a eu pour interlocuteurs des analystes pointus, consciencieux, parfois un peu besogneux, à qui on peut raconter à peu près ce que l’on veut. Ce sont des personnes brillantes, qui ont une bonne formation d’audit. Mais seulement d’audit.
Je n’en dirai pas plus sur les agences. Elles ont été suffisamment montrées du doigt depuis l’affaire des subprimes.
Mais montrer du doigt ne suffit pas. Quelles mesures ont été prises pour s’assurer que les aveuglements du passé ne se reproduiront pas ?
Aucune.
 On a juste promis juré qu’on ferait attention : ce n’est même pas mieux que rien !
L’intervention des agences est un véritable racket. Aucune institution, aucune entreprise qui souhaite faire appel au marché ne peut se passer de la notation. Ce service coûte cher, et c’est le « noté » qui paie ! Or il n’y a aucun service, il y a simplement la concrétisation de la perte du savoir juger, et surtout, du parapluie, qui remplace la bonne vieille responsabilité !
Il y a quelques années, j’ignore si cela se perpétue, la Caisse des Dépôts faisait sa propre notation : elle assumait. Pourquoi les autres n’en font-ils pas autant ?
On ne supprimera pas les agences, mais pourquoi ne modifierait-on pas leur mode de rémunération ? Il est choquant de faire payer le noté, et ce n’est pas efficace puisque l’agence gagne à tous les coups ! laissons les investisseurs payer la notation. Si elle se révèle trompeuse, ils pourront se retourner contre leur fournisseur…ou faire eux-mêmes leurs propres analyses, et assumer enfin leurs responsabilités !
Alors, et seulement alors, les agences prendront les leurs !
 
4. la responsabilité personnelle
 
On assiste depuis quelques années au scandale des parachutes dorés. On nous dit de ne pas trop nous focaliser sur ce sujet puisqu’il ne concerne, somme toute, que quelques individus chaque année.
C’est vrai.
Mais pas n’importe lesquels ! Ces individus sont justement les « hauts responsables » de la marche des affaires. Peut-on dire qu’un président qui quitte sa société après l’avoir mise à sac, et qui obtient de son Conseil composé trop souvent d’administrateurs bienveillants et indulgents, un « pretium doloris » (quelle dolor ?) de plusieurs dizaines, voire centaines de millions ?
Les « hauts responsables » seraient ils les « moins responsables » ?
Peut-on dire « c’est moi » quand on gagne et « c’est pas moi » quand on perd ?
C’est inconvenant au plan moral. Inacceptable par les salariés et les contribuables.
Et significatif aussi de la perte de sens de la responsabilité personnelle qui frappe les dirigeants d’aujourd’hui
 
Il faut enfin dire un mot du « banquier », celui que l’on trouve au coin des rues, et à qui l’on s’adresse pour obtenir du crédit.
A l’origine, le directeur d’une agence bancaire était responsable des prêts qu’il consentait. Il était jugé sur la qualité des risques qu’il faisait courir à la Banque. Peu à peu, le jugement sur les risques est remonté au « siège » où de sévères « comités » composés de cadres expérimentés jugent sur dossier, et sur des critères souvent trop statistiques.
Les agences sont pourtant les mieux placées pour apprécier la qualité des risques : elles sont sur le terrain, au contact du client et de son environnement.
Le métier de Directeur d’agence peut être passionnant s’il implique une responsabilité dans la prise de risque. La tendance aujourd’hui est de faire des agences bancaires des guichets de vente de produits financiers conçus et gérés par les cerveaux du siège. Les Directeurs d’aujourd’hui sont de simples vendeurs.
Où sont passés les banquiers ?
 
Nos sociétés ont choisi de ne plus faire confiance aux individus.
Il y a eu au lendemain de la déclaration de la guerre de 14, un jeune officier de marine qui commandait un petit bateau de guerre à Tahiti. A l’époque la radio n’existait pas, pas plus que le télégraphe : les nouvelles arrivaient par bateau… Attaqué un beau matin par les deux plus fortes unités de la marine allemande, cet officier a du décider seul des dispositions à prendre, qui ont permis de repousser les allemands qui ne s’attendaient pas à cette défense.
Aujourd’hui cet officier aurait en direct au portable un conseiller de l’Elysée, ou, au mieux, un officier d’Etat-Major, qui lui donnerait des ordres permanents, de seconde en seconde, ordres qu’il serait obligé d’exécuter sans discuter ni réfléchir, sous peine de sanction lourde.
Il n’est pas dit que les allemands seraient repoussés…
Cet officier avait de la chance : il vivait à une époque où l’initiative individuelle était considérée comme une valeur. C’est ce qui lui a permis de prendre les bonnes décisions.
 
La question qu’il faut se poser est bien : comment revenir à une culture de l’initiative et de la responsabilité ?
 
Les acteurs financiers sont ici montrés du doigt. C’est assez normal après ce qui s’est passé. Mais la question est beaucoup plus globale. C’est celle d’une société vieillie qui a perdu le goût du risque et de l’aventure.
 Messieurs les politiques, à quand un grand débat sur le sens de la responsabilité nationale ?
 

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