France-Allemagne, 2 élèves européens, 2 niveaux, une même note (ou presque) !

par alain-desert
mardi 24 juillet 2012

France–Allemagne, 2 élèves européens, 2 niveaux, et une même note (enfin presque) !

La crise et la pédagogie

 

La crise économique et financière que l’on traverse actuellement a le mérite de la pédagogie. Depuis le début de cette crise on peut dire que nous avons appris à parcourir des mondes que nous n’avions pas l’habitude d’explorer ou du moins dans les formes actuelles, je veux parler bien entendu des mondes de l’économie et de la finance.

 

Des mots inhabituels ou des expressions nouvelles ont vu le jour : Subprime, actifs toxiques, structure de défaisance, bad bank, titrisation, dette souveraine, ventes à découverts, etc.… On a vu apparaître de nouveaux acteurs, tels que les agences de notation ; on en ignorait même leurs existences, sauf bien entendu les milieux initiés. Désormais les noms de Moody’s, Standard and Poor’s, Fitch, ne nous sont plus étrangers.

 

Agences et notations

 

Mais qui sont ces agences qui veillent sur nous ? Quel crédit peut-on leur accorder ? Complaisantes pour les uns, sévères pour les autres.

 

Elles évaluent nos entreprises, nos banques, notre dette souveraine ; elles nous distribuent des notes comme à l’école, elles déterminent les perspectives et fixent ainsi la clarté de notre horizon économique. Leurs échelles de notation ne ressemblent en rien à celle de notre enfance, ce serait bien trop simple. Pas de 0/20, pas de 20/20, mais des notes comme AAA, AA+, AA-, BB+, CCC , Baa1. Et pour compliquer le tout, chaque agence a développé sa propre grille, comme pour mieux embrouiller un système déjà nébuleux. Cependant, elles sont au moins d’accord sur la formulation de la note maximale, le fameux triple A.

 

Quand les médias parlent de ce triple A, on a vite compris qu’il s’agit de la notation de notre dette souveraine, c'est-à-dire de l’appréciation du risque qui pèse sur la solvabilité de notre pays.

 

Je n’ai aucunement l’intention de mettre en cause la légitimité et la compétence de ces agences fortes de leur petite armée d’analystes qui viennent éplucher nos comptes. J’aimerais simplement dans cet article faire un parallèle entre deux pays, l’Allemagne et la France encore notée « AAA » par deux agences et mettre en exergue quelques points de différenciation qui me font penser que notre pays ne mérite peut-être pas autant de bienveillance.

 

Un petit comparatif France-Allemagne

 

1°) Les déficits budgétaires


Le déficit budgétaire allemand en 2011 s’est élevé à 1% du PIB. Il pourrait être cette année inférieur à 1%. L’équilibre n’est plus très loin

 

Le déficit Français a été l’an dernier de 5,2% et la prévision pour cette année est de 4,5%. Des difficultés majeures se présentent devant nous pour atteindre l’objectif de 3% en 2013. On est encore très loin de l’équilibre prévu en 2017.

 

Eh bien … N’est-ce pas les déficits qui alimentent la dette ?

 

2°) Le niveau de la dette


L’endettement de l’Allemagne est de l’ordre de 83% du PIB et donc légèrement inférieur à celui de la France qui avoisine les 90%. Les chiffres de l’endettement sont souvent à prendre avec précaution car certains pays n’hésitent pas à pratiquer quelques contorsions avec les calculs comptables. Notons que l’’endettement de l’Allemagne a beaucoup augmenté ces derniers temps à cause de sa forte contribution aux mécanismes européens de stabilité financière (FESF, MES).

 

Ces niveaux sont vertigineux et approchent les points de non retour, c'est-à-dire les seuils à partir desquels le système risque de s’emballer dangereusement.

 

Eh bien … Plus la dette est élevée, plus la charge de la dette augmente, pesant sur le déficit, qui fait encore augmenter la dette …


3°) Le taux de chômage.


Actuellement le taux de chômage en Allemagne est autour de 6 ou 7% (les chiffres varient selon les données brutes ou corrigées). Au début de la crise, il était légèrement inférieur à 8%, pour remonter légèrement en 2009, et régresser ensuite sans discontinuer.

 

En France le taux de chômage se situe autour de 10%. Il était entre 7 et 8% en 2008, et dès l’apparition de la crise, il a inexorablement augmenté.

 

Eh bien … Un taux de chômage fort alourdit évidemment les dépenses sociales, accentue les déficits des comptes sociaux, traduit une faiblesse économique et participe à l’augmentation de la dette.

 

4°) La croissance

 

L’Allemagne a enregistré une croissance assez soutenue en 2010 et 2011 (3,6% et 3%). La France a connu une croissance de 1,4% en 2010 et 1,7% en 2011.

 

Eh bien … Inutile de s’étendre sur les vertus de la croissance pour réduire la dette.

 

5°) Les dépenses publiques

 

La part des dépenses publiques représente environ 45% du PIB en Allemagne. La France atteint des niveaux record avec 56% du PIB.

 

Eh bien … Trop de dépenses = trop de déficits = trop de dette.

 

6°) L’atout industriel de notre voisin

 

L’industrie allemande conserve une part très importante dans le PIB (environ 25%). La part de l’industrie française est tombée à moins de 15% du PIB. L’Allemagne est dotée d’un réseau d’entreprises de taille intermédiaire important, orienté dans la production haut de gamme, à forte valeur ajoutée.

Ce potentiel industriel lui donne une force majeure à l’exportation. La balance commerciale allemande est largement excédentaire (plus de 150 milliards d’euros en 2011) alors que celle de la France est largement déficitaire (-70 milliards d’euros). L’Allemagne s’enrichit et la France s’appauvrit.

 

Eh bien … Une balance commerciale déficitaire trop longtemps peut engendrer de la dette supplémentaire !

 

Deux élèves et une même note

 

Inutile de commenter tous ces chiffres car ils parlent d’eux-mêmes. Le contraste est évident entre ces deux économies dont l’une repose sur la stimulation de la demande par l'endettement (la France), et l’autre sur la maîtrise des déficits et le renforcement du tissu industriel avec maintien de la compétitivité des entreprises (L’Allemagne).

 

Je donnerais donc un avantage significatif à l’Allemagne dans sa capacité à surmonter la crise, sa détermination à réduire ses déficits, sa crédibilité dans la mise en œuvre des programmes d’assainissement. Toutefois elle sera handicapée par le ralentissement économique généralisé de ses partenaires européens.

 

Nous avons donc deux élèves qui visiblement ne remettent pas la même copie à nos chers professeurs. Celle de l’Allemagne paraît plus prometteuse et fait état d’une situation qui me semble plus apte à supporter une crise, qui on le sait, sera longue et sévère.

 

Alors pourquoi noter « AAA » (équivalent d’un 20/20) deux élèves qui n’ont pas le même niveau ?

 

Ces notes qui font trembler le système !

 

J’ignore si l’Allemagne mérite son « AAA », mais si tel est le cas, dans un souci d’évaluation relative, il me semble alors que la France ne le mérite pas. Juger la dette souveraine c’est juger la solvabilité d’un état. Les éléments de comparaison cités plus haut ne peuvent à eux seuls faire état de la capacité d’un état à rembourser sa dette, car il faut mettre en parallèle les

actifs du pays, le niveau d’épargne de ses citoyens, notre capacité à prélever l’impôt, le niveau des prélèvements obligatoires qui vont influer sur les marges de manœuvre, etc. Il est évident que si le montant des actifs de la France est au moins équivalent au montant de la dette, nous avons la capacité de la rembourser, et la solvabilité de notre pays paraît assurée.

 

Cependant, une famille mise en difficulté par une diminution de ses revenus peut très bien rembourser ses dettes en vendant son patrimoine, mais elle devra peut-être se contenter pour unique toit d’un mobil-home ou d’une caravane pour quelques temps. Cela nous interroge sur notre vraie richesse.

 

Un futur ombragé …

 

La France affiche en ce moment beaucoup de difficultés à réduire ses déficits. On le voit nettement avec les nombreux tâtonnements du gouvernement qui hésite entre hausse de la TVA, hausse de la CSG, nouveaux impôts, nouvelles taxes, dimension des assiettes fiscales (non non, vous ne rêvez pas, c’est pour mieux nous servir le couvert !). Le fait que les déficits perdurent dans un schéma de croissance atone signifie tout simplement une augmentation de la dette à la fois en valeur absolue et en valeur relative par rapport au PIB. Les perspectives de réduction de dette restent donc très sombres.

 

Aujourd’hui la France ne paraît pas en difficulté pour renouveler ses échéances et assurer son refinancement. Elle emprunte à des taux très bas voire négatifs, qui traduisent davantage une distorsion du marché, qu’une véritable appétence pour nos émissions de papier. Mais qu’en serait-il si elle devait rembourser l’intégralité de sa dette sur une période de 20 ou 30 ans par exemple ? N’est-ce pas ce à quoi sont astreints les ménages et les entreprises qui empruntent ?

 

Conclusion

 

Au regard des performances intrinsèques de notre pays et du comparatif franco-allemand, il ne me paraît pas honnête d’attribuer la même note à ces deux pays. Si la France méritait son triple A, comment les agences noteraient un pays dont le budget serait à l’équilibre, qui aurait par exemple un niveau d’endettement inférieur à 40% du PIB, et qui sur la durée n’afficherait aucun dérapage dans sa gestion courante.

 

Les chiffres cités ne présentent qu’une vision instantanée. Je suis conscient qu’il faut y adjoindre les analyses en tendance. Je ne m’y attarderai pas ; elles ne sont guère plus élogieuses pour la France (juste un chiffre : plus 500 milliards d’euros de dette supplémentaire lors du dernier quinquennat !)

 

Finalement, toute cette agitation sur la note française me paraît un peu anecdotique. Les marchés bien informés et très lucides procèdent à leur propres évaluations, les agences arrivant souvent trop tard. On leur prête le pouvoir d’accélérer les phénomènes de crise en créant des processus auto-réalisateurs : autrement dit, plus elles dégradent les pays en question, plus elles les fragilisent en entretenant un doute au niveau des marchés qui réclameront une prime de risque plus élevée, entraînant une charge de la dette plus importante, qui aggrave encore les déficits, donc la dette, …. et on recommence la boucle avec une nouvelle dégradation. C’est ce qu’on appelle une boucle de rétroaction positive en analyse systémique ; plus banalement, un cercle vicieux ou un phénomène d’emballement. Rassurez-vous, la réalité de ce processus n’a jamais été démontrée.

 

Alors, conserver son triple A peut s’avérer salvateur, on s’épargne peut-être l’impulsion négative qui déclencherait ce fameux cercle vicieux. Le revers de la médaille est que nos gouvernants entretiennent l’impression que notre pays reste un des meilleurs élèves de l’Europe, et resteraient par conséquent peu enclins à mener les vraies réformes d’ajustement budgétaire puisque « tout va bien », alors que celles-ci resteront plus que jamais nécessaires et d’un autre degré que les mesurettes annoncées.

 

Merci à vous les principales agences de nous noter 19 ou 20/20, euh "AA+ » ou « AAA ». C’est toujours rassurant d’être le meilleur élève de la classe. Regardez les notes du baccalauréat ; pour éviter une hécatombe, les correcteurs relèvent les notes de nombreux élèves pour atteindre la barre des 10 de moyenne. A l’affichage des résultats, 85% des candidats sont heureux et sautent de joie !

 

Sources des données : Capital, Les Echos

 

Alain-desert

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