G20 Londres : autopsie d’un sommet mort-n

par Alexandre Kateb
lundi 30 mars 2009

Jamais réunion de chefs d’Etat n’aura été autant médiatisée que le sommet du G20 qui se tiendra à Londres le 2 avril. Le buzz politico-médiatique autour de ce sommet est à la hauteur des espérances démesurées qui sont placées en lui. Pourtant, ce sommet est voué à l’échec pour trois raisons fondamentales : l’absence de consensus sur les causes de la crise, les divergences de vue sur les remèdes à adopter, et le décalage entre les ambitions affichées et les motivations réelles des participants.  

"Le sentiment d’une catastrophe imminente dominant la frivolité du spectacle, - la vanité et la petitesse de l’homme en face des grands événements, qui s’opposent à lui, - le sens confus et 1’inexistence des décisions, - la légèreté, l’aveuglement, l’arrogance, les cris confus de l’extérieur, - tous les éléments de l’ancienne tragédie y étaient. (..) Les décisions semblaient grosses de conséquences pour l’avenir de l’humanité, et cependant l’air murmurait alentour que le mot ne prenait pas corps et qu’il était vain, sans valeur, sans effet et bien loin de la réalité. On avait fortement l’impression dépeinte par Tolstoï, dans La guerre et la paix, ou par Hardy, dans Chedynastes, d’événements poursuivant leur route vers leur conclusion fatale, sans être influencés ou touchés par la frénésie des hommes d’État réunis."

Ces propos sont ceux de John Meynard Keynes dans "Les conséquences économiques de la paix" (1919), ouvrage dans lequel l’économiste anglais dressait le bilan de la Conférence de Paris organisée en janvier 1919 au lendemain de la première guerre mondiale. Gageons qu’ils pourraient tout aussi bien s’appliquer au sommet du G20 qui se tiendra à Londres le 2 avril prochain.

Nous avons déjà fait part de notre scepticisme quant aux résultats de ce sommet dans un précédent article. Le cours des événements et la valse des hésitations et des renoncements ne fait que conforter cette analyse.

Il y a trois raisons fondamentales qui nous font douter de la réussite de ce G20.

Premièrement, l’absence d’une vision claire et partagée sur les causes de la crise économique et financière – ou Grande Récession, selon l’expression de Dominique Strauss-Kahn. 

Pour les uns, Etats-Unis et Royaume-Uni en tête, c’est une crise de la régulation qui résulte d’un excès de confiance dans la capacité des marchés financiers à s’autoréguler, et d’une défaillance concomitante des autorités de régulation qui ont privilégié le « laisser faire » et qui n’ont pas suffisamment prêté attention aux indicateurs d’alerte qui passaient dans le rouge les uns après les autres (endettement des ménages américains, valorisation excessive de l’immobilier, bulle sur les marchés boursiers développés et émergents, spéculation sur les matières premières, etc.). En somme, c’est une crise de plus qui s’ajoute à toutes celles que le capitalisme a connu depuis deux cent ans, mais qui malgré sa gravité, ne remet pas fondamentalement en cause les bases idéologiques du système. 

Pour les autres, Chine et Russie en tête, plus qu’une crise de la régulation c’est une crise financière et monétaire à fort contenu idéologique à laquelle nous sommes confrontés aujourd’hui. Selon ces pays, nous vivons la fin d’une époque qui a vu l’abandon de la régulation des changes au niveau international, dans les années 70, et l’imposition progressive d’un modèle de pensée néo-libéral dominé par les Etats-Unis et leurs alliés occidentaux, dont la diffusion au reste du monde, assurée par le FMI et la Banque mondiale, s’était accélérée depuis la chute du mur de Berlin. Pour les puissances non occidentales, cette crise, symbolise donc la fin de la Pax americana imposée au monde par l’alliance du dollar – déclaré, de facto, monnaie de réserve internationale – et de la canonnière Yankee, qui s’est illustrée récemment en Irak et qui lorgne maintenant sur l’Iran. 

L’Europe continentale, avec ses deux puissances moyennes que sont la France et l’Allemagne, traditionnellement en retrait dans la finance internationale et militairement dépendante des Etats-Unis, tente bien de concilier les différents points de vue. Pour faire bonne figure, elle prêche à qui veut l’entendre la nécessité d’une refondation « morale » du capitalisme et d’un rééquilibrage des rapports de force économiques mondiaux. Mais sa partition sonne faux en l’absence d’une unité politique digne de ce nom. De fait, l’Europe apparaît de plus en plus marginalisée face au grand enjeu géopolitique du XXIème siècle : la confrontation Chine –Etats-Unis.

On comprend dès lors que partant d’un diagnostic et d’un agenda propre à chaque pays ou groupe de pays, il ne peut y avoir de consensus sur une véritable refondation du système financier international.

Deuxièmement, les solutions avancées par les uns et les autres pour sortir de la crise, sont tributaires d’histoires économiques et de cultures politico- administratives très différentes d’un pays à l’autre.

Comme l’a très justement fait remarquer Philippe Dessertine dans un essai intitulé « Ceci n’est pas une crise (juste la fin d’un monde) », l’Europe est hantée par le spectre de l’hyper-inflation qu’a connue l’Allemagne dans les années 1930. Les Etats-Unis sont quant à eux surtout focalisés sur le danger de déflation qui avait fait sombrer leur économie dans la Grande Dépression. C’est pourquoi la réponse de la Réserve Fédérale, qui a injecté massivement du cash dans l’économie américaine dès les premières soubresauts de la crise, à l’automne 2007, diffère sensiblement de celle de la Banque Centrale Européenne qui, - en digne héritière de la Deutsche Bundesbank -, a attendu l’automne 2008 pour baisser son taux directeur.

Une autre différence culturelle existe entre les pays régis par la Common Law (le Royaume-Uni et ses anciennes colonies, dont font partie les Etats-Unis), et les pays régis par le droit civil romain (Europe continentale, Japon, et leur anciennes colonies). Les premiers font beaucoup plus confiance aux contrats et aux conventions, et recourent à une régulation esquissée à grands coups de principes (principles based regulation), qui laisse une grande autonomie à des agences indépendantes pour énoncer des règlements, et une grande liberté aux juges pour dire la loi. Quant aux seconds, ils ont tendance à vouloir tout réglementer de manière précise jusque dans les détails les plus contingents. Curieusement, les normes comptables constituent une exception à cette observation générale, puisque les normes américaines US GAAP, contrôlées par l’Etat, sont beaucoup plus précises que les normes IFRS adoptées par la Commission Européenne, mais contrôlées par un organisme privé d’inspiration anglo-saxonne, l’IASB. C’est le cas pour la notion de "juste valeur" - ou fair value - dont la définition est au coeur de la controverse.

Quoi qu’il en soit, ces différences culturelles se traduisent dans la pratique par un alignement des uns et des autres sur le « moins disant » réglementaire, en l’occurrence sur la « soft law  » des pays-anglo-saxons, dont on s’accorde pourtant à dire qu’elle est en partie responsable de la crise, car elle a trop fait confiance à des incitations privées foncièrement viciées. C’est pourquoi tous les « codes de bonne conduite » - volontaires ou non - et les régulations basées sur des principes ne changeront rien au problèmes d’aléa moral qui minent la finance moderne.  

Troisièmement, ce sommet devrait échouer non pas parce qu’il manque d’ambition, mais au contraire parce qu’il en affiche sensiblement trop.

Comme je l’avait déjà écrit auparavant, les gouvernements ont délibérément fait monter les enchères et le buzz médiatique autour de ce sommet, pour des besoins d’affichage électoral. Le G20 est ainsi apparu, au fil des mois et des semaines, comme une sorte de Grand Soir qui permettrait de résoudre l’ensemble des problèmes de la planète, de la crise financière à la crise alimentaire, en passant par la crise énergétique. Les médias ont leur part de responsabilité dans cette mystification en reprenant trop docilement le discours officiel, et en occultant les voix discordantes.

Partant de diagnostics et d’approches culturelles aussi différentes, on ne pouvait déboucher que sur des propositions fondamentalement divergentes.

Les Américains et, dans une moindre mesure, les Britanniques, mettent ainsi l’accent sur la nécessité d’une relance économique coordonnée au niveau international, tout en essayant d’imposer leur propre dogme en matière de réforme financière – celle-ci étant axée avant tout sur la recapitalisation bancaire et le containment des actifs toxiques. Mais le discours sur la relance coordonnée apparaît, en filigrane, comme une manoeuvre habile de diversion destinée à préserver la compétitivité de leur industrie financière d’un excès de zèle réglementaire. En recadrant le Congrès sur la question des bonus des dirigeants de banques et des traders, Barack Obama ne fait pas autre chose. 

Les Européens, emmenés par la France et l’Allemagne, veulent quant à eux renforcer drastiquement les contrôles sur les acteurs de la finance mondiale, tout en limitant leurs engagements solidaires vis-à-vis du FMI ou de leurs voisins de l’Est. En montrant du doigt les hedge funds et les paradis fiscaux, ils répondent ainsi opportunément à une demande de leurs opinions nationales, tout en s’exonèrant d’une réflexion plus profonde sur les insuffisances réelles de la régulation financière européenne.

Enfin, les uns et les autres sont accusés d’égoïsme et de courte vue par les puissances émergentes comme la Chine et la Russie qui préconisent un Bretton Woods II, avec une nouvelle monnaie internationale de réserve, une véritable repondération des voix au FMI et la création de nouvelles agences internationales. Ce dont les Américains et le Européens ne veulent pas, tant pour des raisons stratégiques que budgétaires.

En conclusion, il n’est pas difficile de voir que le sommet du G20 sera victime des ambitions démesurées qu’il suscite, et des visions du monde fondamentalement divergentes de ses participants. L’échec de la Conférence de Paris en 1919 était patent. Et seul un sentiment d’urgence comme celui qui prévalait au lendemain de la seconde guerre mondiale, avec le péril communiste et la décolonisation, avait abouti à une véritable refondation du système international en 1945. Soixante ans plus tard, la donne a radicalement changé, les pays occidentaux ne contrôlent plus la croissance mondiale. Mais ils disposent encore de suffisamment de ressources pour freiner toute mutation réelle du système international. Comment expliquer sinon que la quote-part de la Chine au FMI soit encore égale à celle de la Belgique  ?


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