Gouvernement Sarkozy : une dangereuse mystification par le marché ?

par imago
vendredi 8 juin 2007

L’élection (présentée comme presque) triomphale de Nicolas Sarkozy ne se doit pas qu’aux déboires de la gauche, modérée ou extrême. Progressivement, depuis les années 1970, la référence générale à l’efficacité comme unique critère et comme pensée unique dans tous les domaines (pas seulement économiques) explique en grande partie le « succès » actuel et le futur résultat (« score ! ») électoral. Au-delà de la biodiversité, comment conjurer les jours noirs à venir pour la moindre « polidiversité » dans le paysage politique français ? Un petit retour conceptuel sur les grandes catégories économiques et sociales permet, peut-être, de mieux comprendre les dangers de la situation actuelle et d’éclairer d’éventuels moyens pour y remédier.

Le marché : solution immédiate et générale ?

Abandon de la carte scolaire, défiscalisation d’heures supplémentaires « choisies », déremboursement de médicaments ou forfaits à la charge du patient, suppression des droits de succession , contrat de travail unique , préparation de la vente de FR2 ou FR3 à un groupe privé

Les exemples d’un soi-disant retour général à la flexibilité comme première condition créatrice de richesses ne manquent pas. S’agit-il d’un véritable retour - pour tous les acteurs économiques et sociaux - aux lois du marché, comme celui qui a assuré l’émergence de la croissance économique il y a environ deux siècles ? Non seulement rien n’est moins sûr mais de plus, si c’était le cas, il y aurait fort à parier que ce type de solution n’aboutira qu’à enfoncer un peu plus notre société dans ses ornières (perte de cohésion, absence de projets, gaspillages...)

La monnaie, pilier du marché

L’extension de l’économie marchande ne date pas d’hier ; des traces d’échanges qualifiés de monétaires (parfois très abusivement) sont repérés plusieurs siècles avant l’ère chrétienne (Mésopotamie entre autres). Mais jusqu’au XVIIIe siècle ces échanges ne se font pas contre de la monnaie au sens strict et moderne et d’ailleurs le salariat n’existe pas.

Pour fonctionner, un marché, au sens véritable du terme, a besoin de trois constituants fondamentaux : disponibilité de monnaie, existence de marchandises et enfin d’opérateurs (acheteurs et vendeurs).

La monnaie moderne repose fondamentalement sur le crédit ; elle permet ainsi et d’abord une division du travail qui peut être poussée à l’extrême. Cette évolution a engendré un profond désintérêt pour les tâches spécialisées (cf. « Les Travailleurs non qualifiés : une nouvelle classe sociale ? » par Thomas Amossé et Olivier Chardon » in Economie et Statistique N° 393-394 - nov 2006 INSEE en Format PDF) et elle permet aussi de produire de véritables « marchandises » (totalement standardisées, conçues spécialement pour la vente etc. avec tout ce que ceci implique).

Les marchandises (à l’opposé des biens économiques artisanaux ou semi-industriels) acquièrent une valeur d’échange bien plus importante pour le système économique - et surtout pour certaines classes - que leurs seules valeurs d’usage. La monnaie moderne permet aussi un véritable recours à l’investissement (ponts, hôpitaux, universités...) à grande échelle, sans attendre d’avoir épargné au préalable les capitaux nécessaires. Comment pourrait-on, sans investissement, élever progressivement le niveau de vie de génération en génération, en se contentant de réutiliser une partie, voire la totalité des richesses déjà produites ? Comment les pays pauvres pourraient-ils sortir de la misère sans le crédit (micro ou autres) ? Les sociétés stationnaires ne sont pas forcément démocratiques...

S’affranchir de la monnaie ?

La monnaie est donc incontournable, et revenir à des systèmes locaux d’échange (SEL) directs (sorte de troc amélioré) est non seulement fragile mais surtout peut virer au communautarisme avec ce que cela entraîne ; qui veut échanger une heure de cours contre la tonte de la pelouse familiale doit accepter de renoncer à d’autres fournisseurs potentiels de prestations de service. Ces systèmes sont d’ailleurs en partie dépassés par le microcrédit.

Donc, selon l’expression, la monnaie est la meilleure comme la pire des choses. En introduisant une rupture forte dans le temps entre les deux transactions (achat / vente) elle peut permettre un choix - et donc une liberté, facteur de démocratie - entre ces prestataires. Combien de jeunes ménages ne préfèrent-ils pas - quand ils le peuvent - recourir à une garde salariée pour leur enfant plutôt que de devoir systématiquement faire appel à belle-maman, même si cette personne est la plus adorable des belles-mères.

Mais, évidemment, cette formidable liberté ne peut être mise en œuvre que par les titulaires d’un « pouvoir d’achat ». Or notre société, compte tenu de l’évolution du marché du travail dominé par les choix à court terme des entreprises (CDD), ne garantit plus un revenu décent tout au long de la vie aux salariés même lorsqu’ils travaillent. Les exclus du système sont-ils de futurs déchets dont on va se débarrasser ? Dans cette situation, recourir aux seuls mécanismes du marché pour réaliser un minimum d’intégration sociale et de progrès est une vaste tromperie.

Pourquoi le gouvernement de M. Sarkozy veut-il faire croire aux miracles du marché ?

Derrière les multiples décisions actuelles de réduction du rôle de l’Etat, seules les grandes entreprises sont assurées de sortir gagnantes. Fernand Braudel a admirablement montré dans « La Dynamique du capitalisme » (1988) que les transactions véritablement marchandes (au sens de concurrentielles) ne dégagent pas de surprofit ; au contraire, les échanges - souvent par la force - de type capitaliste échappent à la concurrence et engrangent d’énormes bénéfices.

Le recours actuel et médiatique aux lois du marché a donc un énorme avantage : il présente ces décisions comme inéluctables, incontournables et nécessaires en elles-mêmes, indépendamment de toute référence aux classes sociales qui sont concernées soit comme acteurs soit comme pauvres figurants...

Appliquer les « lois du marché » à l’éducation et la culture, à la santé, au logement, ces trois piliers de l’existence sociale et familiale, revient à admettre que les hommes sont de pures et simples machines à mettre devant un écran pour s’abrutir, à leur changer une pièce de temps en temps jusqu’à un certain âge et à les parquer dans des clapiers vendus à crédit (on ne redira jamais assez la formidable pression sociale normalisatrice de l’endettement). On peut lire avec intérêt le document Pourquoi les ménages pauvres paient-ils des loyers de plus en plus élevés ? Gabrielle FackEco et Stat N° 381-382 - oct 2005 (Format PDF)

En 1789, la révolution libérale et bourgeoise (loi le Chapelier notamment) avait d’abord jeté sur les routes des millions de pauvres hères qui sont devenus les salariés de l’industrie, constituant les bases du marché du travail. Il n’est évidemment pas question de revenir à une économie féodale mais de comprendre qu’actuellement seuls les pays qui assurent un triple partage en cohérence des décisions, des efforts et des richesses ont une chance de s’en sortir. Faisons en sorte que l’Histoire ne bégaie de moins en moins souvent.


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