L’acquisition par des ressortissants chinois des bars tabacs Paris

par Francois de la Chevalerie
samedi 10 septembre 2011

Depuis plusieurs années, le rachat de bars tabac par des personnes physiques ou des sociétés chinoises s’accélère, notamment, dans la région parisienne. Dans certains quartiers, une majorité est désormais aux mains de ressortissants franco chinois. A Paris, ils représenteraient déjà un quart des buralistes. Cette situation suggère des commentaires contrastés allant de l’incrédulité jusqu’à la franche hostilité comme en témoignent les relevés des débats de certains Conseils de Quartier[1].

Quelles sont les raisons qui concourent à l’engouement des chinois au rachat de brasseries ? Quels sont les mécanismes sur lesquels s’appuient financièrement ces opérations de rachat ? Quels en sont les résultats ?

[1] Les conseils de quartier sont des structures associant des habitants d'une ville à la gestion municipale.

Fort du dynamisme de son économie, la Chine dispose d’une capacité financière presque illimitée. Si les institutions et les entreprises s’enrichissent, des fortunes privées se constituent rapidement. Le taux de l’épargne des ménages s’est accru significativement, évalué en 2011 autour de 30 % du revenu disponible dans les villes[1].

Si traditionnellement l’investissement chinois concerne essentiellement le développement industriel et commercial de la Chine ou les marchés boursiers locaux, outre encore l’achat de bons du trésor ou d’obligations de pays occidentaux, l’acquisition de biens à l’étranger est également prisée.

Au delà du rachat de sociétés, les choix des investisseurs chinois se portent également sur le marché immobilier des grandes villes, cette situation favorisant l’augmentation des prix dans certaines capitales européennes[2].

A ces disponibilités financières, se superpose un climat d’inquiétude indissociable à la volatilité des monnaies et des marchés boursiers.

Chez les particuliers, cette crainte conduit à une diversification des actifs, notamment, en direction d’achat de produits à revenus permanents et peu cycliques comme c’est le cas pour les bars tabac.

S’ajoute enfin un problème structurel. Compte tenu de la nature du régime en Chine, des décisions autoritaires peuvent être prises du jour au lendemain, comme cela été le cas dans la lutte contre la spéculation immobilière à Shanghai où l’augmentation de la taxation de sociétés étrangères. Dès lors, certains nourrissent le projet de disposer de réserves ou d’actifs à l’étranger.

Origine des acquéreurs

La majorité des acquéreurs sont originaires de Wenzhou, ville de la province de Zhejiang et comptant avec une population de 8 millions d’habitants. Dans les années 80, une immigration soutenue de chinois des « Wenzhou rén” s’est dirigée vers la France. Selon le Ministère de l’intérieur, près de 37 000 personnes auraient migré en France entre 1980 et 2000.

Une fois établie sur place, cette communauté a montré un dynamisme commercial époustouflant. Reprenant d’abord les restaurants chinois du quartier de la rue d’Ivry (13ème arrondissement), ils ont ensuite remodelé le quartier de Belleville, désormais deuxième quartier chinois de Paris. De surcroît, ils ont créé la première plateforme commerciale chinoise en Europe à Aubervilliers. Cet activisme commercial est à l’origine d’un enrichissement sans précédent des « Wenzho rén » dont la plupart disposent de la nationalité française.

Quel mode de financement ?

L’acquisition d’un fonds de commerce libellé « Bar Tabac-Française des Jeux » à Paris n’est nullement à la portée de tous. Selon l’emplacement et le chiffre d’affaires, le coût varie entre 200 000 à plus de un million d’euros, voire plus.

Généralement, l’apport minimum doit être de 33% du fond de commerce en cas de reprise d'une activité tabac et 25 % du besoin en financement total, ce montant incluant les frais notariés, les stages, la première commande tabac, le stock et le fond de roulement.

Si traditionnellement les acquéreurs doivent constituer des plans financiers particulièrement rigoureux pour obtenir des prêts bancaires et lesquels sont le plus souvent adossés à des cautions (souvent des hypothèques), le montage financier poursuivi par les acquéreurs chinois est tout à la fois plus complexe et plus efficace.

Rarement les acquéreurs enregistrés[3] sont les seuls pourvoyeurs de fonds. Rarement ces derniers ont-ils aussi recours à des emprunts bancaires[4].

Selon le Bureau des Echanges internationaux de Wenzhou[5], l’acquéreur nominatif intervient rarement au-delà de 10 % du montant de l’acquisition, même pour l’apport initial.

Dans la plupart des cas, les montages financiers sont organisés selon le mode de la tontine. Plusieurs acheteurs chinois se regroupent pour participer à l’achat des fonds de commerce, d’abord la famille élargie[6] mais aussi des personnes privées extérieures, des sociétés, voire des collectivités territoriales. En moyenne, chaque rachat implique une quinzaine de personnes alors même qu‘un seul acquéreur apparaît nominativement sur les registres du commerce en France.

Toutefois, le tour de table est mouvant, tenant rarement au delà d’une année.

Dûment consignées en Chine, les parts de titres de propriétés sont négociables et se revendent sur un marché dit « off » lequel s’appuie sur les fondamentaux de commerce considéré mais également sur la demande estimée. Or, celle ci est croissance continue. Inévitablement, cette pratique favorise des opérations de concentration. Via le truchement d’une société off shore, un district de Wenzhou serait propriétaire de 25 % des bars tabac à Paris gérés par des chinois.

Selon le Directeur du Bureau des Echanges internationaux de Wenzhou, les montages financiers trouvent toujours preneurs ! » « Je crois, assure-t-il, que si nous demandions le quintuple de nos besoins réels pour investir dans l’acquisition des commerces à Paris, nous raflerions aussitôt la mise ! De fait, nous pourrions acquérir d’un seul jet l’ensemble des brasseries parisiennes mais, ajoute-t-il, les autorités nous freinent. » Selon ce dernier, l’investissement déjà réalisé atteindrait déjà 160 millions d’euros.

Du coup, avec les chinois, les négociations sont plutôt rapides alors qu’elles auraient tendance à s’éterniser avec d’autres types d’acquéreurs, faute souvent d’un dossier solide de financement.

Encadrement officiel

Cette remarque n’est nullement innocente. Comme d’autres actifs, l’achat de fonds de commerce est discrètement suggéré et orchestré par les autorités chinoises et, de surcroît, peu ou prou par son bras actif en France, l’Ambassade de Chine en France.

L’objectif est louable. L’achat massif de bons du trésor des Etats Unis comme des dettes des pays occidentaux étant sujet à caution, une diversification est indispensable pour décongestionner le trop plein financier.

Dès lors les autorités chinoises entendent encadrer cette orientation, notamment, à travers la mise en place d’un relais bancaire officiel. C’est ainsi qu’une filiale de la banque Chinoise, ICBC[7], s’est installée en France en 2010. En apparence, celle-ci a pour rôle de jouer un rôle de trait d‘union entre les grandes entreprises ou les institutions financières françaises et chinoises mais sa présence est également motivée pour la nécessité de structurer ce flux.

Cette démarche vise, d’une part, à diminuer les lancinants soupçons de blanchiment d’argent et, d’autre part, à organiser les rétributions au profit des véritables propriétaires directement en Chine.

La recette win-win

En Chine, pour attirer les investisseur, les autorités ont un maitre mot, le win-win, une formule d’usage selon laquelle l’investisseur occidental tout autant que son partenaire chinois seraient gagnants dans le cadre d’opérations conduites ensemble, notamment, dans le cadre de Joint Venture. Dans la réalité, comme l’affirment de nombreux occidentaux, la partie chinoise tirerait davantage profit de cette pratique, emportant un double gagnant de son côté, le transfert technologie et le marché, pour ne laisser que cette seule part de l’autre côté et celle-ci selon des conditions de plus en plus draconiennes.

C’est une recette identique que les chinois s’emploient à conduire en France.

Selon le même Directeur du Bureau des Echanges internationaux de Wenzhou, la première étape consisterait à acheter des fonds de commerce.

La deuxième étape viserait au regroupement de l’ensemble de ces activités, d’une part, autour de services intégrés : formation du personnel, centrale d’achat, logistique, comptabilité. Outre une réduction des couts, cette démarche permettrait de créer une dépendance accrue entre ces commerces, rendant, d’une part, plus difficile d’éventuelles velléités d’indépendance des propriétaires nominatifs et, d’autre part, de valoriser le cas échéant des produits ou des services ciblés.

Qui plus est, une Agence de communication chinoise siégeant à Shanghai aurait été mandaté pour construire une stratégie de communication commune à l’ensemble du réseau. Outre des objectifs commerciaux, cette démarche serait destinée à des investisseurs chinois, ces derniers devant se rendre compte de l’opportunité d’investir dans ce secteur. Si donc ils s’accomplissaient, ils s’acquitteraient alors d’un Droit d’entrée[8] imposé directement en Chine sur le marché dit « Off » (cf. en section 2).

Blanchiment d’argent

En toile de fond, revient de manière lancinante la question du blanchiment d’argent. Comme il a été rapporté plus haut, les autorités chinoises veillent à diminuer le soupçon de blanchiment mais celui se maintient dans l’esprit des habitués des bars tabac.

Les anecdotes ne manquent pas.

Beaucoup de fumeurs expriment des doutes sur le contenu de certains paquets de cigarette. Certaines marques ne sauraient que des enrobages astucieux, le goût étant sans rapport avec le modèle d’origine. D’autres rapportent que des montants gagnés au Loto, même ceux d’un montant important, seraient réglés en liquide. Cependant, il s’agit que de rumeurs. Sauf quelques cas d’infraction isolés, pour le service de la répression des fraudes[9], aucune généralisation ne peut être fait.

Chiffre d’affaire en régression

Un bémol à cette stratégie les bars tabac gérés par des chinois présenteraient une régression du chiffre d’affaire de l’ordre de 10 a 20 %.

Au delà d’une restriction du l’usage de tabac ou de la multiplication des jeux d’argent sur Internet, la raison tiendrait principalement à un problème culturel. D’une part, les chinois éprouvent une certaine de difficulté à proposer une restauration de type Française ad minima, comme le réclament les clients, dans le genre saucisson beurre cornichon. Ne prisant guère la cuisine hexagonale, certains commerçants vont jusqu’à sous traiter cette activité pour le déjeuner.

En outre, les chinois n’éprouvent guère d’inclination à participer aux inévitables débats dits « du café de commerce » qui émaillent la vie de ce genre d’établissement. Or ce type de commerce doit beaucoup à une clientèle d’habitués, prompts à découdre sur n’importe quel sujet. Déçus par l’ambiance, certains se réorientent alors vers d’autres établissements à l’accueil plus chaleureux ou rechignent à venir.

Dès lors, les bars tabacs rachetés par des chinois s’apparentent davantage à des points de vente Buraliste et Française des Jeux qu’à un lieu de convivialité et, de surcroit, de restauration.

A terme, cette situation peut être critique, car la surface acquise est sans lien par rapport à celle réellement productive. Pourquoi acquérir des m2 en nombre alors que seule une partie d’entre eux est réellement productive ? Enfin dans l’éventualité d’une vente, faute d’un portefeuille stable de clients, la valeur à la revente du fonds de commerce du bail pourrait être singulièrement amputée.

Conclusion

Au regard des dernières observations, sauf à considérer une formation du personnel aux besoins spécifiques d’une clientèle, il n’est pas acquis que cette stratégie se poursuive. Comme en témoigne la fermeture de nombreux restaurants chinois, l’acquisition de bar tabac pourrait aussi marquer le pas. Comme dans d’autres secteurs d’activités, la donne culturelle est essentielle pour maintenir le cap et rencontrer le chemin de la réussite.


[1] En France, aux alentours de 13 %

[2] En 2010, les chinois représentaient pas moins de 0,5% des acquéreurs à Paris, un chiffre en constante hausse.

[3] Eux mêmes ou à travers leurs familles

[4] Toutefois, ce chiffre est en progression

[5] Bureau of Foreign Trade & Economic Cooperation

[6] En Chine, la famille intègre aussi les amis proches mais toutes les personnes en relation d’affaire avec celle-ci.

[7] L’ICBC pèse plus de 240 milliards de dollars ! Le 18 janvier 2010, 300 personnalités étaient conviées par M. Jiang Jianqing, président de la puissante banque chinoise pour célébrer en grande pompe l'ouverture de sa succursale française. 

[8] Bouquet financier

[9] Si le soupçon de travail au noir est souvent questionné selon la règle du 1 pour 3, les services de l’URSSAF n’ont pas produit de note particulière concernant ce secteur et cette communauté.


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