L’agriculture m’a tuer

par Zecailloux
lundi 17 avril 2017

A l'heure où de nombreuses exploitations agricoles s'écroulent, d'autres se créent, soutenues par des individus animés parfois par des clichés angéliques sur l’explosion du bien-manger, des circuits courts et du bio. Mais derrière les images d’Epinal, la machine administrative s’avère parfois cruelle. 

Vous êtes un citoyen pur sucre, mais l’envie d’un départ au vert vous démange, vous gratte, vous vous voyez déjà dans votre jolie petite exploitation, bio, à régaler vos clients de produits sains, beaux et lisses comme le visage de Kim Kardashian en couv de closer. Numérotez vos abatis, le rouleau compresseur du monde agricole va vous passer sur le poil. Loin de moi l’envie de jouer les oiseaux de mauvais augure. Juste être un lanceur de patates d’alerte en direction de tous les hippies sur le retour en mal de roulades au creux du foin.

Votre arrivée dans le monde de la terre commencera avec une rencontre avec le monde interlope de la sécu des paysans, la MSA, mutualité sociale agricole. Mutuelle, certainement, Agricole à n’en pas douter, mais Sociale… Vous apprendrez vite qu’au bout d’une carrière harassante vous aurez droit à une retraite insignifiante et si par malheur vous êtes conjoint collaborateur, comme moi, vous aurez encore moins que des nèfles. A la MSA, s’ajoute l’inévitable mutuelle pour vous guérir des maux de la terre sans que le coût des soins ne vous y plonge en dessous… de la terre.

A cet instant, vous entrez dans le mystérieux monde mafieux de l’agriculture française. Mafieux ! Comme vous y allez me direz-vous ? J’abuse peut-être un poil mais pas tant. Une seule mutuelle vous donnera le droit au confort de la télétransmission directe avec votre système de sécu, si vous ne choisissez pas Groupama, vous devrez attendre votre remboursement de la MSA avec le document adhoc pour ensuite envoyer à vos frais ledit document par courrier afin d’être remboursé, une véritable plaie quand les revenus de votre activité sont peau de chagrin et que tout argent dehors vous pénalise. Il vous faudra aussi choisir une banque, curieusement, si le nom « agricole » ne figure pas dans le nom de la banque, on vous le fera remarquer ici et là. Idem pour le cabinet comptable, il est de bon ton de prendre celui qui travaille (très) étroitement avec la banque agricole, sinon ça va grincer un peu au moment de demander un petit crédit (que vous n’aurez pas de toute façon). Cabinet comptable qui vous enjoindra promptement à utiliser un logiciel comptable développé pour les agriculteurs par une boite (ISAGRI) qui détient un quasi-monopole dans le monde informatique dédié aux forçats de la terre. Vous êtes en difficulté ? Un syndicat pourra vous aider, un syndicat ? non, LE syndicat ! Véritable pieuvre dont les tentacules s’infiltrent dans chaque pore des rouages d’une machine à broyer du pécore. Si vous êtes une petite structure, vous ne les intéressez pas et ses accointances avec les géants de l’agro-industrie sont plutôt inquiétantes si vous êtes un chantre du bien-manger. Après les avoir appelé au secours sur leur site web, par téléphone (pas par facebook, on ne peut pas converser avec eux via ce moyen) et sans réponse, on abandonne rapidement. Evidemment la FNSEA s’achète une bonne conduite en soutenant les plateformes de crowdfunding dédiées à l’agriculture. C’est amusant tout de même de voir qu’un syndicat soutient la charité de ses adhérents auprès du grand public plutôt que de se battre pour que les banques lâchent plus facilement de l’oseille aux travailleurs ruraux.

Dans certaines grandes villes, il n’est pas rare de voir ce petit monde cohabiter géographiquement dans des constructions mitoyennes où l’on mange à la même cantoche. A Amiens en Picardie, la plateforme géante réunit la chambre d’agriculture, le crédit agricole, Groupama, Cer France (les comptables) et la FDSEA à un jet de pierre les uns des autres.

Finalement, les journées mortelles de boulot, les huissiers des fournisseurs, les imbroglios inextricables des intervenants suscités auront eu raison de ma courte carrière d’agriculteur. Arrivé là par amour pour l’agricultrice, j’ai été conduit jusqu’au désamour de la vie au point qu’il s’en fallu d’un cheveu que je n’y laisse ma peau. Un rapport de l’institut national de la santé d’octobre 2016 (http://invs.santepubliquefrance.fr/content/download/130471/466377/version/3/file/rapport_surveillance_mortalite_suicide_agriculteurs_exploitants.pdf) montre qu’un agriculteur se suicide tous les deux jours en France, il ne s’agit donc pas d’une vue de l’esprit mais d’un réel fléau. Je ne veux donc pas décourager les paysans en herbe de se lancer, je les invite seulement à la plus grande prudence et à la plus grande méfiance devant les jolies images de la paysannerie qui fleurissent entre les publicités de M6 chez Karine Lemarchand. 


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