L’argent des autres

par Michel Koutouzis
lundi 7 novembre 2011

Les brillants financiers, journalistes et politiques qui nous servent quotidiennement avec leur toupet habituel une fable ahurissante, insistent encore et toujours qu’ils sont sérieux et responsables, et chassent d’un geste dédaigneux toute idée que leur crise peut être analysée par d’autres qu’eux-mêmes. Il n’y a qu’eux et tous les autres sont des lunatiques, des irresponsables, des aventuriers, des dangereux fauteurs de désordre.

Pour eux, demander l’avis des peuples c’est ouvrir la boite de pandore, mais quémander à la plus grande dictature communiste de capitalisme planifié de sauver leur marché (sensé s’autoréguler) est parfaitement cohérent et responsable. Encore et toujours leur obsession réside à la défense d’un marché chaotique, d’une hubris financière permanente. Sauver les banques de leur propre démesure (crise des actifs toxiques) sauver les banques qui prêtent l’argent qu’elles n’ont pas (crise du second marché), sauver les banques en sauvant leurs créanciers (crise de la dette). Afin qu’il puisse continuer à leur prêter. Prêter pourquoi ? Pour rembourser leurs dettes antérieures. 97% des emprunts grecs servent au remboursement de la dette. Si la volonté politique, le réalisme et la solidarité l’avaient emporté il y a dix huit mois, le problème de la dette grecque aurait été résolu avec moins de 40% des sommes exigées aujourd’hui. En 2008, la dette française représentait 68% du PIB. En 2010, elle dépasse les 82% et son remboursement est désormais la première dépense du budget. Dit autrement, la politique ventée comme responsable, sérieuse et conséquente a comme effet que l’Etat ne peut plus investir sur ses propres services et devoirs et que chaque citoyen doit plus de vingt six mille euros, indépendamment de ses propres créances et obligations. La dette italienne frise les 121% du PIB, celle de la Belgique les 100%. Avant la crise financière la dette Britannique était de 40% du PIB, elle est aujourd’hui de plus de 80%, malgré le parapluie de la City. L’Etat Japonais, un peu mieux loti en doit autant mais en majorité à ces propres citoyens. Quand aux Etats Unis…

La question donc qui se pose, au-delà des chiffres et des statistiques et que commentateurs, classe politique et financiers évitent de poser porte sur la viabilité du tandem « marché-Etats » au sein des règles, des traités et des lois - sans parler de l’idéologie fondamentaliste sous-jacente -, qu’ils ont eux mêmes définis. Car pour que ce système incongru puisse fonctionner il lui faut des exceptions à la règle, et des pays qui s’en extraient. (Les seuls d’ailleurs qui semblent bien se porter). Ou alors il faut abandonner les hypocrisies et dire, comme Dassault l’a déjà clairement formulé en 2009 en faisant l’éloge de la Chine, que le modèle idéal consiste à supprimer la démocratie, l’Etat de droit impartial, les syndicats, l’indépendance de la justice pour ce qui est des institutions, abandonner les règles de l’OMC en ce qui concerne la copie, les brevets, la contrefaçon, etc., abandonner l’idée même des monnaies valorisées à leur juste valeur, abandonner les protections du travail ou ce qu’il en reste, bref transformer l’ensemble des activités à l’image du marché. Par ailleurs, comment le marché survivra s’il n’y a plus de prêts ? Plus important encore, mains intrinsèquement lié, par quels mécanismes créerons nous de la monnaie ? Nous vivons, disent les experts d’une seule voix à la télé, au dessus de nos moyens. Expliquent-ils pourquoi ? Ce ne sont pas eux qui ont créé la fiction, le mythe, que l’on peut générer une croissance de plus de 3% annuels sans pour autant augmenter les salaires et plus généralement, en décroissant le prix du travail ? Qu’est-ce qui, à leurs yeux et aux yeux des gouvernants, le remplace ? L’emprunt, bien entendu. Emprunter à qui ? Au marché bien sûr, qui capitalise le manque à gagner du prix du travail, entre autres. Est-ce logique de créer toute une boucle et des courroies de transition intermédiaires grassement rémunérées juste pour satisfaire une vision unique donnant une fiction de croissance, est-ce qu’au moins ça marche ? Non. Outre le fait qu’il s’agit d’une inflation déguisée (les prix sont ceux de l’emprunt remboursé et pas celui affiché sur les produits), outre le fait que cela crée des désarticulations structurelles entre ceux qui peuvent emprunter et rembourser, ceux qui peuvent emprunter sans capacité de rembourser en dehors de nouveaux emprunts, ceux qui ne peuvent pas emprunter et ceux qui ne peuvent plus réemprunter, le marché lui-même préfère réinvestir sur des produits financiers déconnectés de l’économie réelle, spéculer sur les emprunts existants, plutôt que de jouer son rôle de locomotive de l’économie des entreprises et des ménages. Il finit par perdre ses propres capitaux eux mêmes générés par la spéculation et l’emprunt. Et recommencer… En ce sens, lorsque majoritairement les citoyens français indiquent qu’à leur sens l’argent octroyé à la Grèce est de l’argent jette par la fenêtre ils ont raison mais pas pour les bonnes raisons. L’argent part en fumée non pas à cause de la gestion grecque mais par ce que il est quasi - exclusivement destiné aux banques débitrices. 

Ainsi, quelque soit le montant prévisionnel sensé répondre au concept oxymore de la crise permanente, il reste insuffisant : cinquante pour cent de décote de la crise grecque n’influe que sur 10% du montant de sa dette. Parallèlement, la recapitalisation des banques et la prise en charge de leurs avoirs toxiques crée un appel d’air spéculatif et n’influe absolument pas sur la dette souveraine européenne et mondiale. On l’observe aussi bien aux Etats-Unis aujourd’hui comme on l’a observé en Europe et aux Etats-Unis pendant la crise financière (2008-2009). 

La culture de l’observation détailliste mais éphémère (tout comme un sentiment cultivé d’urgence) remplace celui du résultat. Car, après tout, on pourrait se demander comment la règle reine du capitalisme, celle de l’efficacité, peut être bafouée à ce point depuis si longtemps sans qu’il y ait de vraies sanctions. Dans le vrai monde, au niveau du bien commun y a-t-il moins de chômage, moins de faillites, moins de pauvreté, plus de culture, de santé, d’éducation, de police, etc. ? Au niveau de l’économie elle-même la finance survivrait toute seule sans l’intervention des Etats ? Sans son monopole déguisé sur la monnaie ? L’Allemagne survivrait sans clients européens et asiatiques ? Les pays dits émergeants, Chine et Inde en particulier connaitraient-ils le même succès sans une économie protectionniste, dirigiste, sans s’exclure de l’environnement juridique et monétaire international et en excluant les trois quarts de leur population des fruits de leur croissance ? 


Questions naïves, sans doute, qui font fit de la fameuse « stratégie du choc » expliquée par Naomi Klein. Car entre temps, pendant que l’on détricote l’Etat de droit, pendant que les crises financières deviennent le moyen de faire accepter aux citoyens l’inacceptable, des fortunes se créent et les longs couteaux se préparent pour dépecer (privatiser) tout ce qui de près ou de loin faisait encore de l’Etat un bien commun (éducation, santé, sécurité, énergie, infrastructures de communication - routes, ports, aéroports -, etc., etc.

En 1975, Milton Friedman écrivait à son copain Pinochet « l’erreur fut de croire que l’on peut faire le bien avec l’argent des autres ». Les choses ont bien changé : aujourd’hui on fait le mal, mais toujours avec l’argent ders autres.


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