L’eau des multinationales
par Yann Riché
mardi 9 mai 2006
L’eau des multinationales Ouvrage de Roger Lenglet (Philosophe, journaliste d’investigation et directeur de collection) et de Jean Luc Touly (salarié de la CGE depuis 1976). Chez Fayard pour 19 € TTC.
L’eau des multinationales
Ouvrage
de Roger Lenglet (Philosophe, journaliste d’investigation et directeur
de collection) et de Jean Luc Touly (salarié de la CGE depuis 1976).
Chez Fayard pour 19 € TTC.
Cet ouvrage mérite d’être lu, si l’on ne connaît pas ce secteur d’activité ou, si, à deux années des municipales, vous envisagez de postuler à la fonction de maire, pour vous faire découvrir le marché de l’eau en France et surtout avoir quelques comparaisons avec l’étranger.
Les auteurs remettent un peu en perspective le marché de l’eau et les pratiques qui ont été longtemps mises en oeuvre. Ce qui m’intéresse plus particulièrement, c’est la situation oligopolistique de trois opérateurs qui se partagent le marché en France. Pas de concurrence, un acteur majeur, la Compagnie générale des eaux, qui dirige le marché. On peut sincèrement s’interroger sur deux points :
- le premier est à relier directement à l’actualité récente : personne ou presque n’a noté que si ENEL reprenait Suez, c’est Hervé Proglio, PDG de la Compagnie générale des eaux (Véolia environnement), qui réussirait un beau coup en récupérant les activités environnement de Suez et donc du marché de l’eau. Plutôt que de haranguer les investisseurs français pour sauver Suez des capitaux italiens, il eût fallu mettre le doigt sur la situation de monopole qui en découlait et donc sur la situation de distorsion de concurrence contre les usagers.
- Le deuxième point est lié au marché en France, (3 acteurs, 60% des collectivités ont délégué la gestion de l’eau, 80% des abonnés sont sous la coupe de ces trois groupes) et à la situation en Angleterre et surtout aux Etats-Unis, pays où le taux de délégation de ces services au privé est de 15% seulement, alors que ce sont des pays libéraux.
Dans cette situation oligopolistique, il n’y a pas de concurrence possible, je peux en profiter pour vous raconter une anecdote.
En 2000 ou 2001, une petite commune de l’Eure a lancé un appel d’offre pour la gestion des ses réseaux. La commune compte entre 150 et 200 abonnés, je vous donne les chiffres de têtes. Notre société avait décidé de présenter sa candidature, laquelle fut acceptée, pour proposer une offre. Dès que la compagnie fermière fut au courant de notre candidature, cette dernière chercha qui nous étions. Elle n’eut aucun mal à nous retrouver, nous étions apparents dans sa comptabilité en tant que fournisseur.
Je fus contacté à la fois par le patron de la filiale avec laquelle nous étions en « affaires » et par le centre avec lequel nous étions en concurrence. Le premier m’informa qu’il fallait que je m’arrange avec le second, dans le cas contraire... et le second m’invita à aller le voir, tout ça pour un contrat de 150 abonnés environ !
Je me suis donc exécuté, il y avait en balance deux intérêts contradictoires. D’un côté la logique libérale, qui veut la libre-concurrence, de l’autre la logique de l’entreprise, qui ne peut pas perdre sur deux tableaux et qui doit sécuriser un marché. Evidemment nous n’avions rien à gagner à ne pas aller les voir ; en effet, nous étions plus chers que notre concurrent international, question d’échelle, et surtout de gestion des risques.
Revenons
à l’ouvrage, il manque un chiffre de comparaison qui pourrait être très
intéressant, c’est le prix de l’eau pour le consommateur, qu’il soit à
Paris, New York, Mexico, Prague ou Londres. Cet
élément de comparaison international aurait le mérite de mettre en
relief à la fois les différences de coûts et les différences d’infrastructures
et de qualité. Si quelqu’un a une info...
Enfin le dernier point concerne notre choix pour la future gestion de l’eau, des déchets et des transports. De réelles questions se posent sur l’opportunité de confier en délégation de services publics ou en régie ces activités. Le fait que le marché ne soit pas concurrentiel m’amène à proposer deux solutions :
- La première, dans l’intérêt des consommateurs, est d’éviter qu’il y ait des situations de monopole ou d’oligopole. J’ai proposé, sur mon blog et dans le courrier des lecteurs de Marianne, et j’y reviendrai une autre fois, l’instauration d’une taxation sur les monopoles que j’ai appelée « Taxe Microsoft ». Cette taxe a pour objectif de créer une distorsion de concurrence et doit être reversée dans un fonds spécial de « développement ».
- La deuxième consiste à ne pas privatiser une entreprise en situation de monopole (exemple ADP) quand le marché n’est pas ouvert à la concurrence, et si elle est déjà privatisée, à la démanteler.
Pour conclure, le marché de l’eau scandalise d’autant plus que les intérêts financiers et politiques se mêlent et s’emmêlent. Cela scandalise parce que le consommateur final n’a quasiment pas son mot à dire, cela scandalise parce que des comptes clairs ne sont pas publiés chaque année (alors que dans le même temps les entreprises sont capables de dérouler une comptabilité analytique très fine).
Au-delà du marché de l’eau, c’est la notion de concurrence sur de nombreux marchés nationaux, européens et mondiaux dont il faut se préoccuper, et la tâche est grande, car la logique du capital (pas de rentabilité sans rente, pas de rente sans domination, pas de domination sans avantage compétitif) va à l’encontre de celle du libéralisme, de la libre-concurrence, qui est d’éviter la domination du marché par un ou plusieurs acteurs...