L’euro est une bombe retardement

par Bernard Pinon
samedi 15 avril 2017

Les questions européennes sont au cœur de cette campagne électorale, et il apparaît de plus en plus que la ligne de séparation entre les candidats repose plus sur ces questions que sur le clivage droite-gauche dont les lignes ont été brouillées par un quinquennat prétendument socialiste et qui ne fut, au mieux, que sociétaliste.

Parmi ces questions, celle de l’euro est la moins abordée car très technique et souvent absconse. Il y a beaucoup d’idées reçues sur l’euro qui ne permettent pas de comprendre pourquoi il pose problème et pourquoi il nous conduit inexorablement à une crise qui fera passer celle des sub-primes pour une aimable plaisanterie.

Cet article va tenter de donner quelques clefs de compréhension. Attention, comme tout article de vulgarisation, il comporte des approximations afin d’être compréhensible par le plus grand nombre. Pour ceux qui voudraient aller plus loin, on trouve sur le net de nombreux articles, notamment ceux de Jacques Sapir ou de Vincent Broussau, qui rentrent plus dans le détail.

Tous les euros sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres

Tout d’abord, il faut comprendre que l’euro n’est pas une monnaie unique comme on nous l’a vendu. Il y a un euro français, un euro allemand, un euro italien… qui sont des monnaies différentes, qui portent le même nom et s’échangent avec un cours fixe de 1 pour 1, et qui ont toutes cours légal dans l’ensemble de la zone : vous pouvez utiliser légalement vos euros français en Allemagne ou en Espagne. Tout ceci donne l’illusion qu’il s’agit bien de la même monnaie, mais il s’agit bien d’une illusion car il existe bien, même si cela ne se voit pas, un mécanisme de change au sein de la zone euro. Cela peut paraître un détail, mais le diable aime beaucoup se cacher dans les détails.

Prenons l’exemple des billets en euro. Ils sont semblables quelle que soit leur origine (Française, Allemande, etc.) mais diffèrent là encore par un détail : la première lettre du « numéro » de série du billet. S’il commence par un U, c’est un euro français. S’il commence par un Y, c’est le plus facile à retenir, c’est un euro grec. La liste complète des codes pays est :

Pays

Lettre

Allemagne

X

Autriche

N

Belgique

Z

Chypre

G

Espagne

V

Estonie

D

Finlande

L

France

U

Grèce

Y

Irlande

T

Italie

S

Lettonie

C

Luxembourg

variable

Malte

F

Pays-Bas

P

Portugal

M

Slovaquie

E

Slovénie

H

 

Le billet qui disparaît

Imaginons maintenant que vous ayez en poche un billet de 50 euro dont le « numéro » de série commence par un Y. Pas de problème, il vaut la même chose que si c’était un euro français et vous pouvez l’utiliser sans soucis dans tous les pays de la zone. Mais imaginez maintenant que la Grèce décide de quitter la zone et de revenir à la Drachme. Que vaudra alors votre billet de 50 euros grecs ?

Ben rien. Zéro. Peau de balle.

Bien sûr, c’est une métaphore. En pratique, il y aura une période de transition où vous pourrez recycler votre billet, comme il y a eu lors du passage à l’euro. Mais il faudra bien que quelqu’un paye, et c’est la Grèce qui devra rembourser des sommes colossales à la Banque Centrale Européenne (BCE) et, à moins de faire tourner la planche à billets et de payer en monnaie de singe, ce que la BCE n’acceptera certainement pas, elle ne le pourra pas et fera défaut. Pareil pour l’Italie, l’Espagne, le Portugal… si d’aventure l’un de ces pays prenait la même décision.

Et les pièces et billets ne représentent que la partie émergée de l’iceberg euro vers lequel ce Titanic qu’est l’Union Européenne est en train de se précipiter alors que l’orchestre continue à jouer « Tout va très bien madame la marquise ». Car l’essentiel des échanges monétaires au sein de la zone est constitué par de la monnaie immatérielle : la monnaie scripturale, qui est faite de zéros et de uns au sein d’un immense réseau informatique.

Target 2, le retour

Que se passe t-il quand Mr. Rastapopoulos, richissime armateur grec, s’offre une Mercedes à 50 000 euros ? Ces euros grecs vont être transférés vers une banque allemande et seront au passage convertis en euros allemands. Le « bureau de change » de la zone euro est un système informatique comptable baptisé Target 2, qui a succédé au système Target 1, plus connus des financiers français sous le sigle TBF. Deux systèmes que je connais de l’intérieur pour y avoir participé (modestement) lorsque j’étais prestataire à la Banque de France.

Le principe de Target 2, c’est de demander à la banque centrale du pays destinataire de libérer 50 000 euros allemands au profit de Mercedes, contre une créance, une « reconnaissance de dette », de 50 000 euros allemands par la Banque centrale de Grèce. Autrement dit, c’est un peu « tu payes à ma place et je te rembourserai quand tu m’achèteras avec tes euros allemands de la féta et de l’ouzo ».

Mais voilà, l’Allemagne exporte plus vers les pays du sud que ceux-ci n’exportent vers l’Allemagne. Cette dernière se retrouve donc avec une montagne de créances pourries, laquelle se chiffre en centaines de milliards d’euro et ne pourra jamais être résorbée, même si les allemands se mettent à manger de la féta à chaque repas (et aussi de la morue, du gazpacho, du chianti…). Le paradoxe, c’est que l’Allemagne est le pays qui profite le plus de l’euro car celui-ci est sous-évalué par rapport à son économie réelle et que cela dope ses exportations, mais c’est elle qui en souffre le plus car ses finances se fragilisent inexorablement. Et les Allemands n’aiment pas cela du tout.

Mais ce n’est pas tout. Imaginons que l’Italie, qui l’envisage sérieusement, revienne à la Lire. Elle devra en théorie rembourser à la BCE des sommes colossales et ne le pourra pas, pas plus que la Grèce. Que va t-il arriver alors ? Ce sont les pays qui resteront dans l’euro qui vont payer pour elle. Autrement dit, ce sont les pays qui quitteront le Titanic en premier qui s’en sortiront le mieux. Les autres finiront ruinés. C’est beau, la solidarité européenne.

Le piège abscons

J’espère que j’aurais réussi par ce petit article à vous convaincre qu’il y a urgence à prendre le large avant que le bateau coule. Puisque nous sommes à quelques jours d’une échéance électorale majeure, réfléchissez-y si vous compter voter pour un candidat qui souhaite conserver l’euro : en votant pour lui, vous commettriez un acte suicidaire.

Vous êtes prévenus.


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