La bombe de la dette : Ó qui le tour ?

par JosÚ Diaz
vendredi 4 décembre 2009

(article de Graham Bowley et Catherine Campbell : "Looking for the next debt bomb", dans International Herald Tribune du 2 décembre, traduction de José Diaz)

Les problèmes de Dubai sont-ils un événement isolé ou les prémisses d’un choc futur ?

Tout comme le propriétaire surendetté, des gouvernements et des sociétés autour du globe gémissent sous le poids de leurs dettes, dont certains craignent qu’elles ne soient jamais totalement remboursées.

Alors que Dubai, naguère pays de Cocagne né au coeur du désert, s’escrime à essayer de réduire sa dette, une question lancinante plane sur le monde financier : cette crise est-elle une mésaventure, ou le signe annonciateur d’autres traumatismes financiers ?

Pour l’instant, les grands investisseurs semblent accepter avec philosophie le naufrage de Dubai. Les principales bourses d’Europe et d’Asie ont clôturé à la hausse mardi ; celles des Etats-Unis étaient elles aussi orientées positivement à la mi-journée.

Mais les déboires de Dubai, ville-champignon dont les îles-palmiers, la tour de Burj Dubai (818 m) et la piste de ski indoor sont devenues les symboles exacerbés d’une hyper-richesse, incitent certains économistes à se demander où se dissimulent les prochaines bombes de la dette, et quel danger elles recèlent.

Les grands établissements financiers, qui se relèvent à peine des chocs de l’an dernier, étudient aujourd’hui avec nervosité leurs positions vis-à-vis de sociétés et de gouvernements lourdement endettés.

De la Baltique à la Méditerranée, l’ardoise d’une orgie inédite d’emprunts arrive à échéance. La Russie, dont l’étonnante croissance a été soutenue par les prix élevés du baril, est confrontée à une montagne de dettes à court terme, qui doivent être refinancées.

Même dans les pays développés comme les Etats-Unis ou le Japon, dont les dépenses gouvernementales destinées à soutenir une économie vacillante sont en croissance, la hausse des déficits budgétaires soulève des questions sur la capacité des gouvernements à éponger ces dettes, surtout depuis que les taux d’intérêts augmentent.

Les chiffres sont alarmants. En Allemagne, longtemps érigée en bastion européen de la vertu fiscale, la dette publique s’envole, et devrait atteindre l’équivalent de 77% de la production l’an prochain, à comparer aux 60% de 2002. Au Royaume-Uni, elle devrait plus que doubler, à plus de 80%.

Ce fardeau est encore plus important en Irlande et en Lettonie, où les booms économiques favorisés par le crédit facile et la bulle foncière ont cédé la place à des fiascos. La dette irlandaise devrait s’élever l’an prochain à 83% du PIB (contre 25% en 2007). Les emprunts de la Lettonie atteindront presque la moitié de son PIB, alors qu’ils n’en représentaient que 9% voilà à peine deux ans.

Comme la Lettonie, les états baltes de Lituanie et d’Estonie restent exposés ; il en va de même pour la Bulgarie et la Hongrie. Tous ces pays ont une dette supérieure à leur PIB, rappelle Ivan Tchakarov, économiste en chef pour la Russie et les états ex-soviétiques à Nomura.

Et la dette extérieure étant souvent souscrite en devises étrangères, les gouvernements en difficulté ne peuvent pas la réduire en dévaluant leur monnaie, précise Maurice Obstfeld, professeur d’économie à l’Université de Californie à Berkeley.

Peu d’analystes prévoient la défaillance d’un grand état confronté à sa dette publique dans un futur immédiat. Pour beaucoup, cette éventualité provoquerait l’intervention des pays riche et du FMI pour le renflouer.

"Les gouvernements ne peuvent plus garantir les dettes des entreprises"

Mais aucune garantie n’existe que des entreprises de ces pays -qui comme les gouvernements ont amassé des dettes pendant les années fastes - seront secourues. Le refus de Dubai de couvrir les dettes de sa holding d’investissement, Dubai World, peut créer un précédent, les gouvernements n’hésitant plus à lâcher des sociétés que les investisseurs avaient cru entièrement garanties par ces états.

"J’ai de très bonnes raisons de penser qu’au cours de l’année 2010, nous verrons d’autres cas similaires, parce que les gouvernements prennent conscience qu’ils ne peuvent plus se permettre de telles cautions" a déclaré Pierre Cailleau, économiste en chef chez Moody’s.

Kenneth Rogoff, économiste à l’université de Harvard, dont le récent livre "This time is different" retrace 800 ans de crises financières, pense qu’ " aujourd’hui, chaque pays vulnérables a un ou deux bailleurs de fonds qui empêchent une glissade soudaine". Mais il ajoute qu’on peut s’attendre d’ici deux ans à une vague de défaillances, quand les gouvernements qui font jusqu’à présent office de garantie se focaliseront sur leurs problèmes économiques intérieurs.

Un des aspects de la crise financière est que certains gouvernements ont accumulé des quantités croissantes de dettes à court terme. Aux USA par exemple, ce type de dette est passé en deux ans d’environ 33% de la dette à 44% cet été, quoiqu’elle ait légèrement baissé depuis, selon l’institut de recherches Wrighton ICAP.

"D’ici deux ans, à mesure que la dette propre des pays industrialisés - comme l’Allemagne, le Japon et les USA - s’accroît, ils deviendront plus réticents à ouvrir leurs portefeuilles à des marchés émergents dépensiers", analyse M. Rogoff.

Ce qui pourrait poser problème à ces pays. Confrontés à un besoin de liquidités pour assumer leurs dettes à court terme, les marché émergents auront à emprunter environ 65 milliards de dollars pour la seule année 2010, selon Gary Kleiman de Kleiman International.

Mais si la dette des états est un problème potentiel, celle des entreprises pourrait bien déclencher une crise d’une certaine manière est déjà en route. Les emprunts des sociétés ont bondi ces cinq dernières années, et selon M. Kleiman 200 milliards $ de dettes arrivent à échéance cette année ou l’an prochain. Il estime que les entreprises de Russie et des Emirats comptent pour environ la moitié dans ces emprunts. "C’est là qu’est le talon d’Achille", dit-il.

D’après une analyse de JPMorgan Chase, les compagnies russes ont emprunté pour 220 milliards, auprès des banques ou par obligations, de 2006 à 2008, soit l’équivalent de 13% du PIB russe ; en Turquie, ce sont 72 milliards, soit 10% du PIB ; au Kazakhstan, 44 milliards, soit 44% du PIB.

Dans le passé, si les sociétés ne pouvaient faire face à leurs obligations, les gouvernements intervenaient. Mais certaines se retrouvent aujourd’hui en défaut de paiement sans que cette garantie implicite se réalise. La dette extérieure de la Russie dépasse les 470 milliards. Mais une petite partie seulement - environ 29 milliards - est une dette souveraine. Le reste est dû par des compagnies russes, dont le géant Gazprom détenu par l’état.

Le cas le plus troublant en Russie est Rusal, le plus gros producteur mondial d’aluminium. Rusal doit 16 milliards et ses remboursements sont au point mort cette année, pendant que les négociations avec les créanciers se poursuivent.

"Une brèche a été ouverte dans cette partie du monde", a déclaré Rory Mac-Farquhar, économiste chez Goldman Sachs à Moscou, à propos du refus du gouvernement d’assumer les garanties liées aux dettes de la compagnie d’état.


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