La camorra Paris : quand le boss roulait sa Lamborghini sur les Champs

par Francesco Piccinini
vendredi 30 avril 2010

Deuxième partie du voyage dans les business de la Camorra à Paris. Ici la première partie.

Chaque fois que je rentre en taxi depuis Charles de Gaulle je pense à Titta et aux affaires du Sistema à Paris. Si tu demande à la Gendarmerie, officiellement, la camorra n’existe pas ici. Pendant la rencontre sur les narcotrafics au Ministère des Affaires Etrangères les intervenants ont affirmé que la mafia est un souci des banlieues et du sud-est, petits pushers provenant des cités, parasites de l’état. Pour les Français la mafia n’existe pas à Paris.
 
La mafia n’existe pas même si Michele Zazza, Umberto Naviglia, Lucio Izzo, Vincenzo Mazzarella, parmi d’autres, ont été arrêtés en France (la liste ne comprend que des affiliés à la camorra). La mafia n’existe pas et pourtant Cosimino Di Lauro (un des boss les plus puissants de Naples) avait sa Lamborghini garée à Paris.
 
Quand il arrivait à Charles de Gaulle il avait toujours un mec de Sistema prêt à emmener les 5000 cc de sa voiture en dehors de l’aéroport. Il aimait la coke et les jolies femmes et Paris est pleine de l’une et des autres. Cosimino aimait les boites des Champs Elysées, il faisait le tour avec ses longs manteaux en cuir. Il aimait le Lido mais aussi le Moulin Rouge et entre deux jeux pour faire crisser les pneus de sa caisse, il était capable de ne pas dormir pendant trois jours. Il sniffait. Beaucoup. 
 
Cosimino venait pour contrôler les affaires du clan à Paris. Le commerce des vêtements, l’import-export de la drogue, l’ouverture de nouveaux magasins. Cosimino à Paris a même subi une opération. Il s’était cassé le pied tandis qu’il était ici. Après l’intervention ses hormones n’ont pas résisté à la tentation de l’infirmière qui était là : il voulait la toucher, l’embrasser… Elle arrive à le bloquer, elle ne veut pas, le médecin doit intervenir pour l’arrêter. « Je te flingue » - c’est la phrase que Cosimino adresse au docteur coupable de s’être interposé entre les deux -, il se tourne vers ses amis et il dit : « il ne sait pas qui je suis ? ». Piero, représentant du clan Di Lauro sur Paris et ami du père de Cosimino, doit aussi intervenir pour l’arrêter. Il lui explique qu’il ne peut pas faire des morts à l’étranger, car sinon ça devient comme Duisburg et les affaires s’arrêtent. Mais la coke remonte dans le tête de Cosimino : « je te tue aussi, je me fous de savoir si t’es l’ami de mon père ». Il est furieux, le calmer est impossible. Piero ne connait qu’un seul système pour l’arrêter : le faire taper et niquer. Pendant trois jours et trois nuits il ne fait rien d’autre que ça, jusqu’à ce qu’il oublie de vouloir tuer le médecin.
 
 Cosimino est un des responsable de la « guerre de Scampia », son manque de charisme, sa toxicomanie, a poussé les Licciardi a soutenir les scissionnistes dans la guerre contre les Di Lauro. Le pouvoir bâti par Ciruzzo O’ Milionario (Ciro Le Milionnaire, pseudo de Paolo Di Lauro, fondateur du clan homonyme et roi du commerce de la drogue et des vêtements à Naples) pendant les vingt ans de son contrôle du territoire est terminé à cause même de la drogue qu’il vendait.
 
Poudre. Blanche. Bonne pour gagner de l’argent. Bonne pour faire péter les neurones de ceux qui s’en tapent trop. Ses fils, son armée, comme il aimait les appeler ont été sa ruine. De Paris jusqu’à Secondigliano, ce garçon qui roulait dans des voitures puissantes et jouait à être The Crow était une personnalité excessive. Aimé par les gamines, haï par ses adversaires. Cosimino est aux antipodes de son frère Vincenzo, le vrai régent du clan. Fils du même père et pourtant si différents. Vincenzo est le comptable, qui sait déplacer l’argent et le multiplier. Cosimino est celui qui le dépense. A Paris il offre des coupes de champagne, il fait du shopping au Faubourg Saint Honoré et s’il a besoin de soutien il va vers la rue de Charenton, depuis toujours le cœur des activités de Sistema dans la capitale.
 
Je demande à mon taxi de changer de chemin. De sortir du périphérique et de traverser cette rue. Je n’y vais presque jamais. Cette partie du XIIème n’a jamais eu trop d’intérêt pour moi… Ecrasé entre les gares. Comme pour toutes les immigrations, même la napolitaine est liée aux moyens de transport et ce n’est pas un hasard si la plus importante communauté est ici : entre la Gare de Lyon et la Gare de Bercy, les portes vers l’Italie. Ici arrivent les émigrants, ici il y a le plus grand dépôt de drogue intramoenia.  
 
Je souris amèrement quand je vois que la rue commence par un cimetière. Je regarde les croix et je pense à la dernière guerre de camorra. Presque 200 morts en moins d’un an mais il n’y aura jamais une estimation exacte et définitive, trop de morts, ou de règlements encore en cours, une pax que n’a pas été maintenue et à cause de ça, de temps en temps, on entend monter un murmure parmi les gens : « la guerre va recommencer  ». Mes pensées deviennent de plus en plus lourdes, je baisse la tête. Je me demande ce que veut mon chauffeur tunisien, pourquoi il me regarde dans son rétroviseur tandis qu’un morceau d’Akenaton passe à la radio. Je me demande ce qu’il sait, s’il a compris. Les parisiens face au pouvoir des mafias ont, souvent, préféré fermer les yeux mais celui qui vit dans la rue voit et sait. Il sait quels locaux historiques ont été rachetés, quels morceaux de la ville ont été rongés par ce cancer.
 
Comme ça, tandis que je remonte cette Little Napoli invisible, j’observe les bâtiments des années 70 se refermer sur nous. La Rue de Charenton sent le rail et la coke. Longue, interminable, une route qui nait près de la vieille Bastille et se jette dans une banlieue au loin. Tandis que la radio passe un autre morceau hip hop nous sommes arrivés au coin de la Place d’Aligre, je profite d’un feu pour lui dire que je vais continuer à pied. J’ai envie de refaire, encore une fois, ce dédale de rues… Droite, gauche, droite, c’est comme si un invisible GPS guidait mes pas.
 
Si, sur Paris, il y a un lieu où je me sens chez-moi c’est la Place d’Aligre. Son marché couvert, ses commerçants, ses bâtiments bohémiens du Faubourg Saint Antoine où les locataires organisent des cineforum dans la cour, les bars toujours prêt à accueillir les clichés d’un photographe, ses habitants toujours prêts pour un diner à la "Commune". Aujourd’hui la Place est le principal dépôt de drogue de la ville. Vedettes, coursiers, casquettes. Tout me fait penser à l’endroit d’où je viens. Hommes postés aux deux cotés de la place pour vérifier qui entre et qui sort, bancs occupés… toujours.
 
Les regards me scrutent, j’évite tout contact, je regarde du coin de l’oeil. Si tu n’es ni un flic ni un acheteur t’es « seulement » quelqu’un en train de passer, il suffit de ne pas trop regarder. Chaque fois que cela arrive je souris, l’habitude. Des registres que je connais par cœur, gestes rapides mais jamais frénétiques. C’est comme tout était écrit dans un scenario, toujours le même à Scampia comme dans tous les autres lieux de vente de drogue du monde.
 
Comme partout dans le monde la police connait les noms des pushers. Elle connait qui ils sont, ce qu’ils vendent, qui achète. Parfois il font sonner les menottes mais ça ne suffit pas. Le trafic de drogue à Paris a augmenté dans les dernières années, la ville lumière est devenue un des hubs principaux de l’importation de la drogue et l’aéroport Charles de Gaulle est le gateway de la coke mexicaine et, de moins en moins, colombienne.
 
A Charles de Gaulle il y a les « passants ». Le modèle est le même utilisé à Naples pour permettre aux boss de se déplacer même s’il y a un blocage de la police. La méthode est simple : on envoie quelqu’un avec peu de drogue bien cachée dans la valise ou sur lui, ça prend plus de temps pour la trouver. Quand il passe il fait du « bruit », il se fait remarquer par la police et dès qu’ils l’arrêtent et le vérifient, l’autre, avec la grosse quantité, passe. C’est comme ça que les portes pour ce fleuve de drogue s’ouvrent. Drogue qui doit être coupée, drogue qui doit être vendue. Drogue qui rentre et sort grâce à l’intermédiation de la mafia qui assure le contact avec les pays d’Amérique Centrale et du Sud et les dépôts d’armes de l’Est. Car la drogue veut les armes et les armes veulent la drogue.
 
A Paris ont été trouvés, dans les banlieues, des dépôt d’armes avec même des AK 47, Kalashnikov. Drogue for guns… C’est comme ça qu’on gagne de l’argent aujourd’hui. Paris est un des meilleurs endroits pour ce type d’opérations. D’un coté les ex-colonies africaines à la recherche d’armes, de l’autre la Guyane et la Réunion, parmi les premiers producteurs de crack au monde. Les habitants de ces départements sont citoyens français, ils peuvent voyager et transporter argent et drogue hors des frontières nationales pour les emmener au cœur des Caraïbes. Ici ils rachètent la coke mexicaine et antillaise et ils la ramènent en France ou dans quelque ex colonie.
 
Le tout sous le contrôle des mafias : « c’est nous qui contrôlons le marché de la drogue sur Paris, France’  ». Les paroles de Titta deviennent un refrain qui se mélange avec celui d’une vieille chanson d’Aznavour qui remonte des bouches d’air du métro de la Place de la Bastille. Je regarde la colonne et puis les bars qui courent tout autour. Des adolescents. Partout. Je regarde les visages propres des pushers de ce coin de la ville, je les regarde tandis qu’ils boivent leur mojitos à 13 euros tandis que la puanteur des tuyaux d’échappement et la pluie me disent que je ne suis pas à Cuba. Je connais bien l’un d’eux. Il aime s’assoir toujours à la même table, méthodique, près de la sortie du métro, il regarde les garçons monter les escaliers de cet Averno métropolitain (l’Averno c’est la porte de l’enfer à travers laquelle Orphée descend chercher Eurydice, ndlr) et il attend un geste. Dès que la main d’un garçon de 17 ans se lève il part vers les toilettes. Le garçon le suit, quelque secondes après. Drogue for money.
 
J’adore l’hypocrisie de cette ville. Ces visages polis qui critiquent l’Italie et qui se tapent de la coke dans les chiottes des boites kitsch. Les gueules des garçons bien du XVIème qui t’appellent rital mais qui ont sur le dos le poids des morts innocents de ma terre. Qui n’ont jamais eu un flingue pointé vers eux mais qui se croient « smart »… Drug for death. Les rails qu’ils se tapent avec l’argent de la famille s’appellent Annalisa Durante et Gelsomina Verde.
 
 Cette drogue qui coule dans les boites de Paris ne pousse pas en Auvergne ni parmi les roses de Picardie. Elle vient de loin, du Mexique, de l’Afghanistan. C’est la matrice des guerres, des morts, des morceaux (comme on appelle à Naples les homicides, ndlr). C’est la cause de la douleur des mères. Chaque fois que je vois un parisien sniffer, je pense aux yeux du père d’Annalisa le jour où on est parti laisser des roses sur le parvis de l’école qui porte son nom. Je me souviens de cet homme assis qui nous regardait. Il voulait comprendre pourquoi des inconnus avaient traversé la ville sous le chaud soleil d’un mois de juin napolitain avec des roses pour arriver jusque là.
 
Si la grandeur n’avait pas défoncé leurs synapses j’aurais pris ces mecs « smart » et je leur aurais montré les yeux de cet homme là, qui a perdu sa fille de 14 ans et j’aurais voulu les voir répéter la phrase : « cela ne nous concerne pas ».
 
A suivre...
 

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