La grosse fatigue du capitalisme

par CÚdric Durand
vendredi 2 avril 2010

L’accroissement de l’interventionnisme étatique dans l’économie ne s’est pas fait contre le capitalisme mais au contraire pour tenter de contrarier son déclin. Face à l’alternative « béquille du capital » versus « crise éradicatrice », il faut inventer une sortie de la croissance tournée vers la satisfaction des besoins humains et la reproduction de l’environnement.

« L’interventionnisme étatique s’est accru dans la plupart des pays et le capitalisme a fait l’objet d’attaques vigoureuses  ». Voilà ce qu’on peut lire sous la plume de Pascal Salin dans le Monde du 20 mars. Le propos a de quoi surprendre. Les deux dernières décennies n’ont-elles pas vu l’incorporation des ex- pays communistes européens, de la Chine et de l’Inde aux circuits mondiaux du capital ? La dérèglementation financière et la libéralisation des échanges commerciaux n’ont-elles pas donné au capital une liberté d’action inédite ? Libéralisation, stabilisation, privatisations : les politiques portées par le FMI et la Banque Mondiale n’ont-elles pas puissamment transformé les économies des pays en développement ? Et dans les pays riches, quid des privatisations d’entreprises publiques, de l’ouverture à la concurrence de nombreux secteurs, des réformes structurelles libéralisant le marché du travail ? Non, le capitalisme n’a pas fait l’objet «  d’attaques vigoureuses ». Et s’il est effectivement «  affaibli », ce n’est pas à cause de l’interventionnisme étatique mais en dépit de celui-ci.

Dans quelle mesure peut-on parler d’affaiblissement du capitalisme ? La persistance de profits élevés est a priori un signe de bonne santé. A y regarder de plus près, le pronostic est cependant réservé. L’essor de l’accumulation d’une masse exorbitante de capital fictif dans la finance est un premier symptôme. Les crises financières n’ont cessé de prendre de l’ampleur depuis les années 1980 et engendrent à chaque fois une intervention publique plus coûteuse pour sauver un édifice voué à s’effondrer. En effet, l’expansion de la sphère financière a pour corollaire une explosion des promesses de revenus futurs que les économies ne seront au final pas en mesure de fournir. Les déconvenues enregistrées sur les marchés financiers en 2007-2008 ne sont ainsi qu’un avant-goût du gigantesque mouvement de dégonflement de la finance qui reste à accomplir.

Si l’on s’intéresse aux processus économiques réels, ce qui apparaît est un mouvement de fond de ralentissement. Pour ne prendre qu’un indicateur, le taux de croissance annuel moyen des économies riches est passé par paliers successifs de 5,5% dans la décennie 1960 à seulement 1,6% dans la décennie 2000. Certes, il existe désormais des centres d’accumulation significatifs dans les pays émergents, en particulier en Chine, mais rien n’assure qu’ils puissent constituer un relais suffisant pour redynamiser l’ensemble du système. Pour l’heure, la balance penche plutôt du côté d’un épuisement global.

Surraccumulation du capital, hausse des coûts et limites de l’innovation, ces trois mécanismes, déjà étudiés par les économistes classiques du XIXè siècle pour envisager la fin de la croissance, jouent aujourd’hui de concert. Le rattrapage industriel engagé dans l’après-guerre par l’Europe et le Japon vis-à-vis des États-Unis, puis par les nouveaux pays industrialisés d’Asie et, enfin, par la Chine et l’Inde, conduit à l’apparition de capacités de production excédentaires dans une série d’industries clés comme l’automobile, l’aéronautique, les semi-conducteurs... Il en découle une intensification de la concurrence qui tire les profits et les standards sociaux vers le bas. Second mécanisme, la hausse des coûts provient d’une part du vieillissement de la population qui implique une hausse des dépenses médicales et de retraites et, d’autre part, de la raréfaction de certaines ressources naturelles – en premier lieu le pétrole – et des destructions écologiques qui nécessitent l’utilisation de procédés productifs plus onéreux. Il faut ajouter à ces coûts ceux des sauvetages financiers à répétition. Troisième mécanisme, la production capitaliste divorce des besoins sociaux. Un harcèlement publicitaire de plus en plus sophistiqué est nécessaire à l’écoulement de biens high tech à l’obsolescence accélérée ; dans le même temps, l’accès à des services essentiels comme l’éducation et la santé se fragilise alors que la préservation de l’environnement est très insuffisamment prise en charge. L’essor des technologies de l’information a certes nourri une formidable vague d’innovation mais s’est avéré incapable de faire apparaître, pour l’instant, un nouveau paradigme assurant l’essor cohérent d’une demande solvable et de nouvelles productions profitables.

C’est dans ce contexte que doivent être lus tant la crise actuelle que les politiques économiques et monétaires des deux dernières décennies. D’un coté, des mesures accordant toujours plus de liberté au capital ; de l’autre, un interventionnisme visant à soutenir la profitabilité des firmes. La diminution de la fiscalité des entreprises et sur les hauts revenus, les dispositifs d’aide à l’investissement et de financement de la R&D, une politique monétaire hyperactive sont autant de béquilles au service d’un capital déclinant. Mais ce sont aussi des entraves aux vertus purgatives de la concurrence. En fait de «  véritable éthique sociale », le retour au capitalisme que prône Pascal Salin est de laisser libre cours à sa puissance destructrice. Au prix d’une spirale d’effondrement cumulatif de la demande, de l’emploi, des salaires, des prix et de faillites en chaîne, l’accumulation du capital pourrait rebondir... Le plus probable est cependant que ses conditions politiques d’existence soient avant cela balayées.

Une alternative se dessine : « béquille du capital » versus « crise éradicatrice ». Elle est révélatrice de l’épuisement d’un système et de l’absence de marges de manoeuvre pour des politiques associant croissance et progrès social. Elle n’enferme cependant pas l’ensemble des possibles. La transition vers une société post-capitaliste, sans croissance mais centrée sur la satisfaction des besoins humains, le temps libre et la reproduction écologique est à bien des égards souhaitable. Elle nécessite cependant l’émergence d’une coalition sociale et politique capable d’imposer une réduction drastique des inégalités et de remettre au coeur des activités économiques la production et la gestion des biens communs.


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