La science-économique est-elle une science exacte ?

par Pascal de Lima
mercredi 10 février 2010

Une science est dite exacte si elle constitue un ensemble de connaissances d’une valeur universelle, caractérisée par un objet, une méthode déterminée et fondée sur des relations objectives et vérifiables. L’expression dite science-exacte englobe donc les sciences dites « de la nature » (Chimie, physique, …) ainsi que les sciences dites « formelles » (mathématiques, informatique, physique théorique…). Ces sciences sont considérées comme étant en bon terme avec la notion de « vérité », et leurs fondements théoriques et empiriques parfaitement définis et reconnus universellement en permettent une utilisation massive. C’est bien ainsi que l’on croit pouvoir dire que leurs affirmations, théorèmes et principes restent vérifiables et leurs expériences reproductibles à l’identique et à l’infini. 

Mais si la science-économique est « la science de l’administration des ressources rares, qu’elle étudie les formes que prend le comportement humain dans l’aménagement de ces ressources, qu’elle analyse et explique les modalités selon lesquelles un individu ou une société affecte des moyens limités à la satisfaction de besoins nombreux, nombreux et illimités » d’après Raymond Barre, cette science là peut-elle prétendre à disposer de la même autorité et faire partie de leur famille ? Ici, le débat anime les esprits et les divise. 

Si l’on se penche avec attention sur la nature même de son objet, demander à la science économique d’être exacte relève presque de l’absurde : elle étudie l’activité humaine ! Cette chose instable, imprévisible, aussi têtue que dérangeante, guidée par les passions et perméable à tous les aléas. Nous ne voulons surtout pas avancer que les sciences exactes pourraient être associées à des vérités figées, à des modèles désespérément exactes et de tristes immobilismes. Mais l’économie ne mesure-t-elle pas avant toute chose l’échange de richesse infiniment aléatoire en composant avec une réalité sociale plurielle et impétueuse ?

Car s’il est vrai que les sciences-exactes ou dures permettent un raisonnement déductif, s’il est vrai que leurs modèles parfaits sont autant de tiroirs dans lesquels chaque objet qu’elles peuvent étudier trouve une place sur mesure, la science économique quant à elle est davantage inductive. Elle part du particulier et essaye, le terme est important, d’établir des modèles généraux et valides. Elle s’expose donc constamment à l’imperfection !

Ainsi, à titre d’exemple, les outils même utilisés en sciences économiques sont très souvent de vaines tentatives pour rendre compte de la réalité. Le PNB par exemple : « une suite d’approximations, d’absurdités et de difficultés incroyables » disait l’économiste Morgenstern. Nous ne souhaitons même pas évoquer la question de la soi-disant validité de certains modèles du monde de la finance frénétiquement diffusés, exportés et dont on connait les excès, ni celui de la macroéconomie qui « n’est pas une science exacte, et est incapable d’en être une » écrivit Samuelson dans un réalisme remarquable.

La réputation et les connaissances de cet homme dans l’univers des sciences-économiques font argument d’autorité, et cette déclaration péremptoire nous invite à réfléchir sur les fondements même de la thèse que nous essayons de défendre.

Finalement, l’essentiel n’est peut-être pas de continuer le vain et stérile débat sur « la science-économique est-elle une science exacte ? », mais bien d’étudier en quoi celle-ci est recevable en tant que science tout court, en quoi c’est la démarche scientifique qui importe finalement ! Il s’agit également, d’une certaine façon, de voir en quoi elle reste crédible et parfaitement digne de sa pérennité… Car si la science-économique n’est pas une science exacte (comme la physique et la médecine d’ailleurs si l’on s’en réfère à Karl Popper), elle sait en revanche se servir d’une autre science qui l’est irréfutablement et qui reste l’une des disciplines les plus sophistiquées : l’économétrie, utilisant les mathématiques. La dérive sémantique d’économétrie est d’ailleurs édifiante, et le nombre de calculs et de théories absolument considérable.

Tous sont pourtant plus complexes les uns que les autres et une nouvelle fois, Robert Solow, dans un souci perceptible de redonner le gout de l’économie aux élèves, s’insurge contre un constat maintes fois fait… : La science-économique se mathématise à l’excès (cf. jusqu’à l’absurde) même si ses disciples, souvent des forces de la nature, à l’esprit d’une rigueur et d’une puissance comparable à celui des plus grands génies des sciences-dures prétendent à un formalisme universel aléatoire. 

Si les résultats des études économiques sont intrinsèquement incapables d’être tout à fait justes, ils mériteraient de l’être au regard des efforts déployés pour les enfanter. Malgré leur élaboration et leur intelligence, et c’est là leur grand drame, on ne peut en effet si fier aveuglement. Cependant, « All model are wrong, but some are useful” ! (Georges Edward Pelham Bord). Là est toute la vérité de l’efficience des sciences-économiques, et leur moyen de parader devant les plus éminents concepts physico-chimiques. A défaut donc d’être tout à fait exacts, les leurs sont fort pratiques. Certes, ils ne fourniront jamais de données parfaitement exhaustives du fait de l’infinité des critères et variables qu’ils tentent de combiner, mais existe-t-il une autre façon d’appréhender des phénomènes économiques complexes pour les généraliser, les universaliser ? Non.

Le monde est donc ainsi fait, il faut l’admettre, pardonner ses défauts et composer avec. Devenir un économiste efficace signifie accepter l’imperfection à jamais irréductible pour pouvoir agir enfin.

Empêchons l’asymétrie d’information là où il nous est possible de le faire. Généralisons le R2 ! Ferrons chaque résultat à son écart type ! Comme il est tentant de faire croire que les anticipations de l’évolution économique et la glorification du libre marché sont exactement fondées, et exempts de toute critique dubitative ! Qu’il est confortable d’être à la tête d’une économie « sûre et solide ». Une honnêteté accrue par l’acceptation de ses faiblesses exempterait la science économique de beaucoup de critiques.

Aussi, laissons-lui sa chance même si elle ne pourra jamais prétendre à l’exactitude ! Car l’heureuse vérité est que la science économique est une science de l’incertain, qui dépasse l’angoisse du doute, ouvre une porte sur la redécouverte de l’imagination, de la liberté et du désir (Pierre Montfrais). 

Pascal de Lima est économiste en chef - Altran Financial Services - et Enseignant à Sciences-po, Clémentine Aymard est étudiante à Sciences-po. 


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