Le bal des Moody’s

par scripta manent
samedi 23 juillet 2011

Les agences de notation n’ont jamais exercé une telle influence sur le devenir des entreprises et des Etats.

Dans le même temps, elles n’ont jamais été aussi décriées.

 

Essayons tout d’abord de comprendre d’où leur vient ce pouvoir.

Le principe de la notation n’est pas une nouveauté. Il a accompagné le développement des marchés financiers anglo-saxons depuis le XIXème siècle.

Ce qui est nouveau, c’est l’internationalisation croissante des flux économiques et, depuis une trentaine d’années, l’envol de la spéculation financière, rendu possible par la dérégulation et le développement des communications informatisées. D’énormes masses financières sont ainsi en mesure de se porter en quelques instants sur un nouvel objectif de spéculation, à la hausse comme à la baisse.

Dans ce contexte, les agences de notation n’ont fait que répondre à l’appétit des « marchés » en leur proposant des évaluations « clés en mains » des potentiels et des risques. Les pouvoirs publics leur ont conféré un surcroît d’autorité en leur donnant accès à un agrément officiel au titre de la réglementation bancaire « Bâle 2 ».

Ils ne se doutaient pas que le retour de boomerang serait pour eux : les dettes souveraines, longtemps considérées comme des placements de père de famille, sont désormais soumises, au même titre que n’importe quel placement, au jugement sans appel de Moody’s, Standard and Poors ou Fitch, les trois agences qui réalisent à elles seules plus de 90 % du chiffre d’affaires du secteur. Depuis la banqueroute de Lehman brothers (15 septembre 2008), les réflexes spéculatifs se sont exacerbés et la moindre dégradation peut produire de violentes réactions en chaîne, d’abord pour l’entreprise ou l’Etat noté, mais aussi pour ses partenaires. Le moindre froncement de sourcil de l’une des grandes agences prend valeur d’oracle et finit par occulter toute autre analyse et tout recul critique.

 

Cependant, cette montée en puissance est accompagnée par un développement tout aussi fulgurant des critiques à l’encontre des agences. Essayons là aussi de comprendre pourquoi et ce que l’on peut attendre de ce discrédit.

Constamment défaillantes lors des grandes crises récentes, dont elles n’ont pas signalé les prémices, les agences de notation fonctionnent comme des anémomètres et non comme des baromètres : elles nous informent que nous sommes dans la tourmente au lieu de nous signaler les risques. C’est ainsi que le groupe Enron a été favorablement noté jusqu’à quatre jours avant sa faillite et que le désastre des subprimes a émergé sans préavis. Il a fallu attendre l’année 2009 pour que les agences commencent à dégrader les perspectives de la Grèce, alors que tous les ingrédients du drame économique et financier étaient déjà en place depuis plusieurs années. Comme pour rattraper ce retard, la note de la Grèce a ensuite été précipitée vers les bas-fonds en à peine plus d’un an : entre avril 2010 et juin 2011, la dette grecque a été successivement qualifiée de « risque peu élevé », « légèrement spéculatif », « moyennement spéculatif », « spéculatif » et enfin « risque très important ». Or, en 2010, la dette grecque représentait déjà 143 % de son PIB (158 % en 2011). 

Dévastateurs parce que tardifs, les avis des agences, au lieu de laisser une chance de guérison, enfoncent les malades dans la crise. Les Etats endettés en font aujourd’hui l’expérience : chaque dégradation de leur note aggrave leur situation en renchérissant le coût des emprunts.

On nous dit que la Grèce avait « maquillé » ses comptes avec, d’ailleurs, l’aide d’un célébrissime établissement financier. C’est bien possible, mais les experts sont précisément payés pour ne pas se laisser abuser par de telles manœuvres.

A ce fâcheux parfum d’incompétence viennent se mêler des inquiétudes quant aux règles de fonctionnement des agences, qui les exposent au mélange des genres. Rémunérées par les organismes qu’elles notent, elles en sont à la fois juge et fournisseur (elles ne sont pas les seules dans ce cas, il en va de même pour les Commissaires aux Comptes et les bureaux d’études des risques industriels). L’intéressement de leur personnel à la réussite de produits financiers notés a pu jeter des doutes sur leur objectivité. Quant aux subprimes, non seulement les agences en ont ignoré la toxicité, mais elles en ont fait la promotion, allant jusqu’à fournir à leurs clients des modèles mathématiques pour la gestion de cette activité.

 

Les pouvoirs publics sont désormais dans la situation de Frankenstein : ils ont largement contribué à mettre les agences sur un piédestal mais leur créature leur échappe et se retourne contre eux. En réaction, depuis quelques mois, les critiques fusent, de même que les suggestions pour tenter de reprendre le contrôle de la situation. Le FMI, promoteur infatigable de l’ultralibéralisme depuis une trentaine d’années, et la BCE ont conduit, en 2011, des études sans indulgence sur les agences de notation (Note de travail WP/11/68 du FMI sur la notation des dettes souveraines ; note de travail BCE n° 1347 sur l’incidence des notations des dettes souveraines sur les marchés). Michel Barnier, Commissaire européen, et Christine Lagarde, alors Ministre française des finances, ont émis des propositions pour encadrer leur activité. Aux USA et dans les pays scandinaves, les autorités boursières se sont aussi prononcées en faveur de la création d’une agence publique de notation, susceptible de « concurrencer »les grandes agences privées.

 

Réfléchir aux moyens d’améliorer le fonctionnement des agences de notation n’est évidemment pas interdit. Rompre la relation trop directe entre l’émetteur d’un produit financier et l’agence qui le note, en instituant une autorité intermédiaire qui aurait vocation à sélectionner l’agence et à en contrôler le travail, serait probablement utile. 

On se tromperait cependant de combat si l’on comptait sortir du bourbier en braquant le projecteur sur des acteurs qui, certes, font souvent parler d’eux, mais ne sont en réalité que des auxiliaires des premiers rôles.

 

Les agences de notation sont des nains sur la scène financière. Elles ne sont qu’un reflet, un avatar, un sous-produit d’un système qui laisse libre cours aux excès spéculatifs et aux risques de déstabilisation en chaîne qui les accompagnent.

Que ces excès soient jugulés et les avis des agences n’auront plus les mêmes effets explosifs. Quant au déséquilibre croissant des finances publiques, comment ne pas regretter qu’il ait fallu la pression des agences et des « marchés » pour que cesse enfin cette course à l’abîme ? Les Etats sont maintenant debout sur la pédale de frein mais on entend malheureusement plus parler de plans d’austérité et de cession des actifs et services publics que de justice dans la répartition de l’effort collectif. On ignore donc délibérément le fait que la dégradation des budgets est largement due à la concurrence fiscale à laquelle se livrent les Etats, à coup de niches, d’exemptions et de « paradis », au profit d’une sphère financière qui, en retour, tient nos gouvernants par la barbichette. Tant que cela ne sera pas pris en considération, les envolées vengeresses à l’encontre des agences de notation ne seront que d’inutiles incantations et le pouvoir politique poursuivra son dépérissement. 


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