Le capitalisme inclusif, la toute nouvelle embrouille sémantique

par Joaquim Defghi
mardi 3 juin 2014

Dans la foulée d’un rapport de l’OCDE dénonçant les inégalités grandissantes dans le monde et promouvant la croissance inclusive, une conférence s’est tenue mardi dernier à Londres avec pour thème le capitalisme inclusif. Mais qu’est-ce donc que ce nouvel adjectif apposé ainsi aux termes les plus structurants d’une économie controversée ? Est-ce une bonne nouvelle ?

L’inclusion se définit par opposition à l’exclusion. Dans la terminologie atlantiste, la pauvreté est synonyme d’exclusion, l’objectif consistant à apporter la prospérité à l’ensemble du monde. Sont inclus ceux qui participent à cette prospérité par leur travail, ne le sont pas les chômeurs, les sans-emploi et particulièrement ceux vivant en-dessous du seuil de pauvreté.

Si la croissance demeure majoritairement perçue comme positive car créatrice d’emploi, est-ce en ajoutant l’adjectif adoucissant « inclusif » après le terme « capitalisme » que ce dernier redorera son blason – si tant est qu’il ait jamais eu un tel attribut ? Comment concrètement ?

A l’origine du mot

Il est possible de remonter jusqu’en 1943 pour trouver une utilisation de l’inclusion au sens économique. Cependant, ce n’est que récemment que deux érudits étasuniens ont popularisé le terme : C.K. Prahalad et Allen Hammond. Ce dernier note dans un article écrit en 2001 que depuis les années 1990 et grâce aux nouvelles technologies, de nombreuses personnes ont accédé à une plus grande richesse. Cependant, des milliards d’individus continuent de vivre dans la pauvreté.

Afin de répondre à cet enjeu, Hammond propose un modèle bas-haut apportant des crédits, de la communication, de l’information, des sources d’énergie, et d’autres outils de développement personnel. L’idée est que la croissance doit provenir des entreprises et de la base. Ainsi, la privatisation des services publics occupe une place centrale du capitalisme inclusif.

Pour sa part, Prahalad souligne que la population pauvre représente un marché gigantesque : « la quantité de familles pauvres gagnant moins de 6 000$ par an est énorme. Les 18 pays émergents les plus grands totalisent 680 millions de foyers de ce type, représentant un revenu total de 1 700 milliards de dollars, à peu près l’équivalent du PIB annuel de l’Allemagne. »

A l’origine des maux

La notion de capitalisme inclusif esquissée, reportons-nous au site Internet de l’ONG Inclusive Capitalism Initiative (ICI), organisatrice de la conférence s’étant déroulée à Londres mardi dernier. L’ICI a été originellement fondée par un think-tank conservateur étasunien, puis le groupe de réflexion s’est déplacé à Londres, se transformant en ONG.

Un à-propos sommaire fournit malgré tout une information de la plus haute importance : « fondamentalement, le capitalisme inclusif s’occupe de réparer l’ascenseur de l’économiste Larry Katz, dont la fameuse analogie dépeint l’économie américaine comme un immeuble dans lequel les appartements terrasse ont été agrandis, les appartements du milieu sont de plus en plus resserrés, et le sous-sol inondé. Mais ce qui « tire le plus les gens vers le bas », c’est que l’ascenseur est en panne. »

L’ascenseur correspond à celui du rêve américain. Dans un article paru dans le journal La Tribune en Septembre 2013, Carol Graham, universitaire étasunienne, constatait elle aussi que la faible mobilité économique constituait un danger, dans le sens où les inégalités sont alors perçues négativement. Quand l’échelle sociale semble bloquée, un sentiment d’injustice s’installe dans la population. C’est ce sentiment d’injustice que les élites perçoivent dorénavant et appréhendent comme un danger réel pour leur position dominante.

L’à-propos du site souligne également que la défiance du peuple à l’égard des gens de pouvoir a été renforcée ces 30 dernières années par les scandales d’entreprises à grande échelle, les scandales financiers et l’évanouissement de la confiance du public dans les affaires, mais aussi le chômage élevé et persistant ainsi que les approches court-terme des dirigeants.

Les paroles autour du mot

Venons-en donc au contenu de cette conférence qui s’est targuée de rassembler un ensemble d’investisseurs et de dirigeants représentant 30% de la richesse mondiale en termes d’actions boursières. Lady de Rothschild a suggéré que l’influence totale présente dans l’assemblée était suffisante pour changer le « jeu capitaliste », dans la mesure où les personnes se fédèrent autour d’une approche commune. Mais elle a mis en garde sur le fait que développer un capitalisme inclusif constitue un « voyage » qui prend du temps.

De hauts personnages se sont succédé à la tribune : le prince Charles, Christine Lagarde, Bill Clinton, Larry Summers (ancien secrétaire américain au Trésor), ou le président de la Banque d’Angleterre, Mark Carney. Une des présentations fut assurée par Michael Sommer, président de la Confédération Syndicale Internationale (CSI). Il y a évoqué le modèle allemand : comment les travailleurs, les dirigeants et le capital peuvent accroître les bénéfices du capitalisme.

Dans un document rédigé en 2012, l’ICI définissait trois grandes orientations pour cultiver le capitalisme inclusif : la formation et l’emploi, l’encouragement des start-up et PMI/PME, et la réorientation des pratiques de gouvernance vers le long-terme. Ces objectifs modifient-ils d’une quelconque manière le discours politique actuel ? Apportent-ils des idées nouvelles visant à réellement inclure plutôt qu’exclure ?

Au-delà du langage

Derrière ce langage et ces discours, il n’apparaît rien de concret, si ce n’est la réunion à Londres d’une partie des grands de ce monde, arrivés en jet privé et se rassurant sur le fait qu’ils auront, par cette déclaration de bonnes intentions, contribué à limiter les injustices. En creusant dans les fondements théoriques du capitalisme inclusif on aura même pu constater une volonté de privatiser alors que le chômage est à son maximum historique.

Rejeter la responsabilité de la création d’emploi sur le secteur privé correspond à un dédouanement du monde politique d’une part, mais aussi à son affaiblissement alors que ce dernier a déjà perdu une puissance considérable face à l’économie. Diminuer le pouvoir public tout en favorisant le développement des PME revient à confier le pouvoir aux multinationales, aux grands groupes. Comme par hasard, la majorité des personnes ayant participé à cette conférence à Londres dirigent ou financent ces léviathans.

Joaquim Defghi

Blog : actudupouvoir.fr

Twitter : @JDefghi

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