Le Financial Times appelle construire l’Etat corporatiste

par Robert Bibeau
mercredi 8 février 2012

Vous ne devez pas penser que l’establishment financier ne sait pas que le système économique capitaliste est en faillite. Vous ne devez pas croire que les énarques de « l’économie de marché » vont lâcher la « pole-position », s’avouer vaincus et prendre leur retraite laissant la gestion des affaires aux prolétaires. Ces parangons du système d’exploitation vont s’accrocher avant de cramer... 

 

Vous ne devez pas penser que l’establishment financier ne sait pas que le système économique capitaliste est en faillite. Vous ne devez pas croire que les énarques de « l’économie de marché » vont lâcher la « pole-position », s’avouer vaincus et prendre leur retraite laissant la gestion des affaires aux prolétaires. Ces parangons du système d’exploitation vont s’accrocher avant de cramer, et leurs alliés dans les rangs ouvriers – les opportunistes, les réformistes, les sociaux-démocrates, les altermondialistes, les verts et les pseudos gauchistes – sont déjà à l’œuvre pour propager leurs « nouvelles solutions » à la présente crise (1).

LES ESBROUFES

Imaginons un instant un magnat de banque, un PDG de holding, un conseiller financier réputé pavanant sa limocar sur les boulevards ; un nonce que l’on encense à Davos ; un oligarque que l’on s’arrache pour obtenir un conseil avisé chèrement payé et dont le « mainstream » médiatique, à la solde, reproduit les moindres soupirs ; imaginons tous ces gens juchés sur leur perchoir à Times Square s’apercevant que leurs thuriféraires ne font que braire et reproduire les antiques faillites, comment réagiraient-ils selon-vous ? Ils descendraient de leur Olympe pour semoncer ces esbroufeurs.

C’est la tâche que s’est assignée le journal Financial Times cette année (2). Ses éditorialistes ont patiemment commencé à expliquer à leurs commettants que si hier il fallait prêcher le libre-échange, l’économie de marché et le non- interventionnisme étatique dans le but de détruire l’État-providence – pour les pauvres, les travailleurs et les bobos –, cette année il faut prêcher le renforcement de l’État providence – pour les banquiers et les entrepreneurs.

Maintenant que tout a été privatisé et que l’État bourgeois a terminé de gager le patrimoine bancal, mis aux enchères la richesse familiale et dilapidé la fortune nationale, il est temps d’expliquer à l’analyste économique de bas étage et au sous-fifre provincial, au petit requin de la finance local et au petit- bourgeois paupérisé, qu’il n’est plus approprié de psalmodier les mêmes billevesées sur le monde nouveau qui aurait ‘changé’. Les propos usés sur l’ère post-industrielle technocentriste, sur la dérèglementation vivifiante, et la puissance des lois du ‘libre marché’ autorégulant, sur la fin de l’histoire, la mort de Marx et le triomphe du Capital, assez de ces insignifiances ! Mais c’est qu’ils y croiraient si on laissait piailler ces perroquets médiatiques.

RÉGULATION ET RÈGLEMENTATION CORPORATISTE

Fini ce brouhaha cacophonique, déclare l’éditorialiste en chef du Financial Times. La règlementation et la régulation des marchés sont redevenues nécessaires pour se protéger des déviants qui tentent de tromper le système capitaliste bienveillant. Il faut protéger le pauvre du petit profiteur et le riche de l’affamé révolté. L’État doit intervenir et sévir contre la petite criminalité mais de façon plus intelligente et opérante qu’auparavant, et ne racheter – ou « nationaliser » – que ce qui a déjà été pillé, saccagé et complètement vidé de sa substance (mines insalubres, banques endettées comme en Islande la ‘révolutionnaire’, routes éventrées, ponts défoncés, usines fermées), afin d’y réinvestir les fonds publics vivifiants et d’en refaire un pactole attractif que l’on privatisera à nouveau par la suite.

L’ÉTAT CORPORATISTE

Il s’agit de revamper la devanture de l’Étal et de réinvestir les deniers publics là où certains promoteurs privés irresponsables – il y a toujours quelques pommes pourries dans un panier fleuri – ont laissé s’étioler et s’éroder les services indispensables à la bonne marche des profits « raisonnables et équitables » (sic). Au demeurant, ce qui a été privatisé et qui est toujours payant devrait demeurer entre les mains des propriétaires privés bienséants, ces gens de bonne gouvernance.

L’État doit redevenir un acteur conscient – réfléchi – pingre de ses ressources pour ceux d’en bas et prodigue de son capital pour ceux d’en haut qui créent de l’emploi supposément. Évidemment, la vente de ces boniments demande de l’entregent et de l’engagement. La série d’articles publiés par le Financial Times vise justement à éduquer ses lecteurs financiers à cette nouvelle approche où il faudra imaginer une nouvelle façon de ramener le balancier pour continuer à piller les coffres de l’État et revamper la crédibilité des politiciens vilipendés et des journalistes disgraciés.

Avec presque 20 % de chômage aux États-Unis, depuis plus de deux ans, et alors que les dégrèvements d’impôt pour les riches bat son plein, comment faire gober aux électeurs que davantage de congés fiscaux et plus de fonds publics aux « investisseurs créateurs d’emplois » produiront cette fois l’effet escompté ? Comment former les ‘bobos’ et les éditorialistes des publications provinciales pour qu’ils relaient ce message du Cénacle financier ?

D’abord, journalistes, reporters et éditorialistes ne doivent pas craindre de critiquer le système capitaliste. Ce système est le meilleur au monde parce que justement il accepte et intègre la critique sans broncher ni changer.

Pour améliorer et réformer il faut d’abord savoir critiquer. Si vous ne souhaitez pas être renversé, acceptez d’être rabroué. De toute façon, les aristocrates ouvriers qui souhaitent s’en tirer sans rien briser ni rien violenter apprécieront les réformes modérées. Prenez cet ancien assistant du secrétaire au Trésor sous l’administration Reagan, Paul Craig Roberts, reconverti en progressiste, qui attaque Barack Obama par sa gauche ; en voici un qui illustre parfaitement la nouvelle stratégie que propose le Financial Times (3). Ce crooner reaganien sur le retour – de l’époque où la crise actuelle a pris son cours – propose aujourd’hui de reconstruire un État occidental fort et protectionniste contre les impérialistes chinois, brésilien, indien, maintenant que ceux-ci poursuivent leurs propres ambitions et grappillent sur les marchés américains et dans le capital européen (4).

Les lois du marché sont excellentes mais de mauvais serviteurs les ont détournées de leurs fonctions innovantes, déclare sans rire l’éditorialiste de la revue The Economist. Il faut donc réglementer pour surveiller les mauvais bookmakers, en fait pour s’assurer que les politiciens et les fonctionnaires nationaux véreux (comme en Grèce) appliquent les ordres du FMI, de la Banque Mondiale et de l’OMC, et ne tentent pas d’y échapper comme des pestiférés. Ils doivent frapper leurs commettants du plein poids des restrictions et des privations.

ÉQUITÉ ET JUSTICE SOCIALE VOUS CONNAISSEZ ?

Il faut aussi souligner, recommande le Financial Times dans cette série d’articles, que s’il n’y avait pas eu d’investisseurs motivés la situation serait bien pire que constatée. Une affirmation gratuite mais payante puisque personne ne peut savoir ce que serait cette situation hypothétique sans capitaliste. Les capitalistes ne sont pas responsables des pots cassés, mais ce sont eux qui vont tout rafistoler dans la justice et l’équité. Parlant d’équité, le politicologue Norman Ornstein signalait que « Depuis 1980, le 1 % d'Américains les plus riches ont vu leur richesse s'accroître de 300 %. (…) en trente ans, le revenu médian d'un homme aux États-Unis n'a connu aucune progression. » (5).

Plus le mensonge est gros plus il risque de passer, croient ces effrontés. Et si le mensonge ne passe pas, qu’à cela ne tienne ; de toute façon les ouvriers ne sont pas en mesure de répliquer, endettés qu’ils sont jusqu’à la pauvreté.

LA CLASSE OUVRIÈRE

Les ouvriers comprennent de mieux en mieux la façon qu’ils se font flouer, et savent mieux que quiconque que les Dieux de la peste, de la finance, de la bourse et des banques ne peuvent les secourir et pourtant ils ne se révoltent pas. Prenez la Grèce où la pauvreté est généralisée, le chômage catastrophique, les soupes populaires débordées et les mendiants omniprésents, où les gens migrent et fuient le pays comme ce fut toujours le cas pendant les siècles passés, et pourtant la révolte sourde des ouvriers n’éclate pas au grand jour… Pourquoi ?

Parce que l’État corporatiste grec en construction joue les croque-mitaines et le père fouettard, paie suffisamment ses policiers et son armée (6) et compte sur eux pour réprimer toute velléité des indignés. Les ouvriers attendent de voir ce que les autres entreprendront et comment réagiront les travailleurs européens frappés et enlisés. Dans de telles conditions, à tout moment une étincelle internationale peut mettre le feu à la maison-abri de leur État-national (7).

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(1) Douze propositions pour limiter les excès du système financier et des banques. http://www.centpapiers.com/12-propositions-pour-limiter-les-exces-du-systeme-financier-et-des-banques/93582

(2) Le ‘FT’ ou la critique du capitalisme pur. http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/01/26/le-ft-ou-la-critique-du-capitalisme-pur_1635087_3232.html

(3) Dr. Paul Craig Roberts économiste, il était l’assistant secrétaire au trésor de l’administration Reagan (secrétaire d’état aux finances chez nous), éditeur associé au Wall Street Journal, Senior Research Fellow de la Hoover Institution, Stanford University, il tînt la chaire William E. Simon Chair de Politique Economique, Center for Strategic and International Studies, Georgetown University. Il est l’auteur et le co-auteur de neuf livres et a témoigné devant des commissions d’enquête du Congrès américain en trente différentes occasions.

(4) http://www.legrandsoir.info/libre-echange-et-mondialisation-decadente.html

(5) « Dans cette forme-là, l'économie de marché doit être abandonnée. "Elle s'est avérée non seulement instable mais, et de manière importante, aussi injuste", dit l'éditorial lançant la série. Aux Etats-Unis, pays censé incarner sa réussite la plus accomplie, le capitalisme, relève Lawrence Summers, ancien secrétaire au Trésor, perd la confiance du public : seuls 50 % des Américains en auraient une idée positive ». http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/01/26/le-ft-ou-la-critique-du-capitalisme-pur_1635087_3232.html et http://www.centpapiers.com/equite-et-justice-version-de-%c2%ab-gauche-%c2%bb/93525

(6) http://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/le-peuple-grec-spolie-et-ranconne-102820

(7) http://www.mondialisation.ca/index.php?context=va&aid=28907


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