Le FN est-il (économiquement) de gauche ?

par The Political Bazar
jeudi 24 mai 2012

Certains ont récemment déclaré que le FN était de gauche. Il se trouverait que les électeurs de Jean-Luc Mélenchon et de Marine Le Pen seraient en quelque sorte simplement sensibles à une fréquence auditive dans les (hyper) aigus, rassemblés donc autour d'un cri, témoin d'un mal-vivre toutefois incontestable. Se pourrait-il que ceux que les media opposent - à leur plus grande joie respective - puissent en fin de compte se reconnaître des points de convergence à leur corps politique défendant ? Décryptage.

Nous nous sommes notamment appuyés sur les données de 3 sites d'information afin de comparer les programmes : Le Monde, Le Nouvel Observateur et Le Figaro.

Des programmes de dépenses sociales

Pour les militants des deux partis, l'idée même d'une comparaison paraîtra au mieux saugrenue, plus sûrement scandaleuse. Pourtant, au sujet de plusieurs propositions cardinales comme l'augmentation du salaire minimum, l'encadrement des loyers, la taxation des hauts revenus, le rétablissement de l'âge légal du départ à la retraite à 60 ans ou encore le renforcement des effectifs de la fonction publique, nos deux tribuns semblent sur la même ligne. Cependant, au-delà du simple fait d'avoir des positions concordantes, la question de la méthode détermine la réalité d'un accord.
Sur le Salaire Minimum Interprofessionnel de Croissance (SMIC), Jean-Luc Mélenchon demandait que l'Etat prenne en charge une hausse à 1700 € (bruts), soit environ 1230 € (nets). Au taux fixé au 1er janvier 2012, cela représente une augmentation d'un peu moins de 140 €. Marine Le Pen va plus loin en proposant une revalorisation également subventionnée par l'Etat (via une une taxe sur les importations), de 200 € nets, qui s'appliquerait à tous les salaires inférieurs à 1,4 fois le SMIC.


Pour ce qui est de la taxation, au FN on préconise la création de nouvelles tranches intermédiaires d'imposition (9 au total) dont la dernière est fixée à 46%. Au FdG on détermine que le seuil de la richesse pour un foyer à 70000 euros par an - ce qui, en comptant le 13e mois revient à moins de 4000 € nets par mois - et l'on propose une tranche maximale d'imposition à 100%.
Du côté des retraites, le rapprochement est là encore tangible : retraite à 60 ans à taux plein (75% du dernier salaire) au bout de 40 annuités, avec la possibilité de négocier l'abaissement de l'âge de départ au cas par cas pour Marine Le Pen ; retraite à 60 ans à taux plein avec prise en compte de la pénibilité pour les départs anticipés pour Jean-Luc Mélenchon.
Concernant la fonction publique, on préconise d'en finir avec la Révision Générale des Politiques Publiques (RGPP, en particulier le non remplacement d'un fonctionnaire sur deux partant à la retraite), en stabilisant les effectifs voire en les renforçant dans certains secteurs (l'éducation et la police) au FN ; idem du côté du FDG où l'on milite pour l'embauche, notamment dans l’éducation.
Enfin, si des deux côtés l'on s'accorde à dire qu'il faut reformer le système du logement social, les vieilles antiennes idéologiques se font davantage sentir en ressortant du chapeau sans fond de la démagogie les grands ennemis ("les riches" ou "les immigrés") afin d'orienter le cap des décisions à prendre.
A l'évidence les deux partis font front commun sur les questions des dépenses sociales : ils préconisent un soutien des couches les plus populaires par l'intervention de l'Etat, orientation traditionnellement de gauche. Il s'agit de ressusciter - ou de garder vivant selon - le principe de l’État providence, de s'appuyer sur les acquis sociaux pour injecter de la "justice" sociale, champ sémantique et idéologique là encore de gauche.

La mondialisation, "la" Finance et l'Europe : tous coupables !

Un autre point de forte convergence entre les programmes réside dans le rejet définitif du libre-échange et des grandes institutions gouvernementales internationales. Limiter les pouvoirs de l'Union Européenne semble indispensable, sortir de l'Euro plus qu'envisageable, et rétablir un certain degré protectionnisme économique apparaît irrémédiable. De part et d'autre, on entend revoir en profondeur le Traité de Lisbonne pour reprendre la main sur les institutions européennes afin de les plier aux volontés nationales, en particulier sur les questions monétaires et fiscales : point de mutualisation de la dette des États, point de rigueur et de Pacte Budgétaire, point d'Euro-obligations, point même d'Euro fort (ou d'Euro tout court d'ailleurs), et c'est naturellement du côté de Marine Le Pen qu'on trouvera la plus farouche opposante, pour des questions de souveraineté nationale. Une machine à créer de la dette encore et toujours, la mécanique du déficit budgétaire pathologique sans véritablement se soucier de la croissance autrement que par la fermeture des frontières. Pour le FN d'ailleurs, il faut "acheter et produire français" ; pour le FDG taxer aux frontières, y compris intra-européennes (ce qui au passage va à l'encontre du fondement même de l'Union Européenne) : les deux faces du protectionnisme. Même sur le sujet de la taxation des transactions financières, si Marine Le Pen avoue que cela demeure très improbable elle n'en reste pas moins favorable sur le principe tout comme Jean-Luc Mélenchon. Les deux opposants se rejoignent sur le thème de l'ennemi invisible, déconnecté des problèmes du quotidien et fortement libéré des principes moraux les plus élémentaires : "la" Finance, "les" élites mondialisées, l'Europe, le libéralisme économique.

Institutions nationales, politique étrangère...

Tout aussi intéressant, on retrouve des éléments de rassemblement sur les questions internationales avec la volonté commune de quitter l'Organisation du Traité Atlantique Nord (OTAN) et de retirer les troupes françaises basées en Afghanistan, bien que les orientations politiques en termes de Défense divergent fortement : démilitarisation du côté du Front de Gauche, et Reconstitution des filières industrielles de la défense, en coopération avec certains partenaires européens, dont la Russie qui d'ailleurs semble aux yeux de Marine Le Pen représenter un partenaire privilégié.
Sur le plan des institutions, on milite des deux côtés pour recourir à la proportionnelle intégrale pour tous les scrutins et interdire le cumul des mandats.

Tout se passe un peu comme si l'on évoluait dans un système fermé et auto-suffisant où la France judéo-chrétienne des 30 glorieuses se découvrait des points communs avec les anciennes jeunesses trotskistes dans la déni farouche de l'évolution socio-économique et sociétale du Monde. Peut-on alors en conclure que le Front National est économiquement de gauche ? Ce qui est certain, c'est que les deux programmes ont été durement évalué par les instituts spécialisés (FdG : Institut Montaigne ; Institut de l'Entreprise | FN : Institut Montaigne ;Terra Nova ; Institut de l'Entreprise) n'hésitant pas à les qualifier d'irréalistes voire de dangereux. Il convient également de noter que les deux courants politiques se fondent sur une forme de populisme dont le discours résonne auprès des hommes et des femmes qui vivent durement les effets de la crise. Il est indéniable que du point de vue économique il existe plus de similarités entre les propositions du FN et celles de la gauche et de l'extrême gauche, qu'avec la droite. Les points de convergences sur l'économie, la finance, l'industrie ou la fiscalité sont indiscutables, et c'est sans doute la raison pour laquelle les électeurs de gauche, de sensibilité socialiste ou communiste, commencent à se tourner vers le Front National. Mais il est tout aussi indéniable cependant, qu'il existe une ligne de démarcation irréfragable sur les questions d'immigration et de société. D'une certaine manière, Marine Le Pen est dans le vrai lorsqu'elle revendique être ni de droite, ni de gauche, sauf qu'en fin de compte elle est peut-être surtout ni de droite.


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