Le grand krach financier est-il inéluctable ?

par Bernard Dugué
mardi 18 décembre 2007

La crise des subprimes et autres produits financiers spéculatifs a récemment affolé quelques économistes et responsables politiques. Dans les milieux autorisés, il se dit des choses qu’on entend et lit dans les médias ; mais comment faire la part des choses ? Y a-t-il matière à redouter une gigantesque crise économique ? Car c’est ce qui se dit en ce moment dans la presse. Les échos provenant d’éditos et d’interviews ne sont pas très rassurants.

Ainsi, le JDD propose un interview avec comme titre une sentence de Jacques Attali : « nous risquons une crise de 1929 ». La formule, sobre comme la cravate blanche de son auteur, sonne de manière percutante. 1929, un symbole sombre, évoquant ces millions d’Américains déboussolés, désoeuvrés, arpentant les chemins en quête de quelque emploi de fortune et surtout de soupe populaire. Des images inscrites dans les heures sombres de l’Histoire et c’est sans compter ce qui est imputé pour une part à cette crise, la déflagration en Europe et la montée du nazisme. Le Nouvel Obs préfère jouer d’une formule discrète mais sibylline, « la crise mondiale est pour demain » ; et de proposer une longue et intéressante interview de Michel Rocard s’efforçant de livrer quelques oracles sur le krach économique apparemment inéluctable, la seule incertitude étant l’heure fatidique où les indices vont décrocher. Le spectre de 1929 est présent dans la première question adressée au Premier ministre de Mitterrand. Et puis fin août, en pleine actu des subprimes, dans le magasine économique Challenge, Marc Fiorentino, président d’Euroland France, laisse entendre que cette crise des crédits immobiliers à risque ne serait que la partie immergée d’un iceberg bien plus imposant ; et d’évoquer un prochain Titanic financier. Là aussi, on saisit l’effroi que suscite la formule.

Mais est-on sûr de bien comprendre l’origine de cette crise ? Est-on certain que les propos affichés traduisent la nature du phénomène et pointent les vraies responsabilités dans ces affaires de gros sous ? Avant d’enquêter sur ces affaires, j’aimerais souligner une cocasserie sur deux avis divergents sur l’évolution prochaine de la Chine. Attali, frétillant à l’idée de voir se confirmer sa belle parabole sur l’Histoire des grands centres économiques (Bruges, Anvers, Venise... Londres, Boston, New York...), n’hésite pas à évoquer un pote de Soros parti en Chine en quête d’un avenir fructueux, comparant ce périple à celui des émigrants vers Londres en 1807 ou New York en 1907. Le choix des dates se traduisant ainsi : le XIXe siècle a été britannique, le XXe siècle a été américain et le XXIe siècle sera chinois. A l’inverse, Fiorentino est prudent ; il pense que la Chine sera une grande puissance d’ici quinze ans mais qu’actuellement, son économie est un trompe-l’œil façonné par une bulle financière qui devrait être la seconde digue à s’écrouler après celle des crédits immobiliers américains. Bref, une métaphore de plus, celle d’un barrage qui se fissure, créant un tsunami financier planétaire, et pour conclure, un avis positif sur l’Europe qui devrait être la place économique la plus sûre ces prochaines années.

Michel Rocard, connu pour ses difficultés à l’oral, mais reconnu pour son intelligence, a l’occasion de pratiquer l’écrit de rattrapage. Ses propos tenus dans le Nouvel Obs sont clairs et pertinents. Une perspective historique montre l’évolution de l’économie à travers d’une part le rapport entre salaires et profits, d’autre part la nature des crises financières. Selon Rocard, le problème majeur, c’est la montée en puissance de la sphère financière à partir de 1980. En quelques mots, l’économie de 1945 à 1980 s’est traduite par une intervention des Etats et une rémunération du travail au détriment du capital et donc, un manque à investir. Les crises financières ont été nationales. Après 1980, les marchés financiers ont monté en puissance, les crises sont devenues internationales, de deux types, soit liées à des spéculations et bulles financières (Japon en 1990, nouvelle économie en 2000, immobilier en 2007, et le krach de 1987 oublié par Rocard), soit liées aux parités monétaires, par exemple, l’Argentine après son currency board l’attelant au dollar, ou encore le système monétaire européen en 1992 (qui est aussi une forme de currency board). Les désordres entre monnaies avaient été prévus par Tobin alors que les marchés se substituaient aux étalons et que la monnaie devenait un bien que l’on échange. Dans le même temps et surtout après 1990, la spéculation allait entraîner des désordres financiers engendrant de belles fortunes autant que d’immenses zones de pauvreté dans les nations avancées. La raison étant que les salaires sont passés de 71% du PIB en 1980 à 60% en 2007, dixit Rocard. Phénomène qui va de pair avec la voracité des institutions financières privées, fonds de pensions, banques d’affaires, multinationales, qui exigent des taux de rémunération du capital exorbitants. Et pour y parvenir, ces structures jouent aussi sur les mécanismes spéculatifs.

Là où je ne suis pas d’accord, c’est sur une formule fallacieuse employée par Attali selon lequel la crise des marchés hypothécaires de l’immobilier aurait entraîné la destruction de richesses égales à 10% du PIB américain, soit 4000 milliards de dollars. En fait, ces richesses n’en sont pas, ou du moins elles sont artificielles. Quand un Van Gogh passe de un à deux milliards de dollars en dix ans, y a-t-il création de richesse ? Non. Il faut en effet distinguer l’économie immédiate où les biens s’échangent définitivement, et l’économie spéculative où les biens ne sont plus des valeurs d’échange mais des valeurs d’investissement. Ainsi se joue le sort des valeurs immobilières, dont l’échange est sur la durée, crédit et spéculation à l’appui, et le sort des valeurs mobilières que sont les actions, mais aussi toutes les autres formes d’achats spéculatifs, métaux, œuvres d’art et maintenant stocks de pétrole.

Comment fonctionne la spéculation ? Son principe est simple, il consiste à parier sur la montée des prix et donc, à acquérir un bien qu’on escompte revendre plus cher quelque temps après, un mois, un an, dix ans, tout est envisageable. Le spéculateur a du flair, il n’est pas idiot, n’achètera pas un stock de maillots Laporte ou PSG pour les revendre plus cher d’ici deux ans. Mais lorsqu’une denrée est indispensable, il peut miser dessus, sans vergogne. C’est le cas par exemple du pétrole. La spéculation nécessite alors une connaissance très fine de la tendance. La spéculation utilise la science du yoyo ou du surf. Facile à comprendre. Imaginez un surfeur, il a une vue longue, il se place à l’endroit où la vague va se former. C’est pareil pour le baril de pétrole, sauf que l’axe n’est pas l’espace mais le temps. Il faut savoir si la tendance est à la hausse. Pour acheter le baril à 80 et le revendre à 95 lorsque le moment d’écouler son stock est venu. Disposer d’informations est utile. Par exemple, si quelques Etats producteurs baissent leur production ou si un cyclone se prépare près des zones pétrolifères. Un spéculateur est un individu bien informé doublé d’un bon calculateur.

La spéculation ne détruit pas forcément l’économie. Elle représente une sorte de taxe, une plus-value récupérée en parasitant l’économie, une taxe non pas fiscale, consacrée à des dépenses publiques, mais privée, destinée à augmenter le pouvoir d’achat de ceux qui ont quelques liquidités pour épargner et investir dans ces jeux financiers exercés par de véritables experts. Au bout du compte, les disparités augmentent, et au lieu de vendre des véhicules bas de gamme à des ouvriers dépouillés de pouvoir d’achat, on renouvelle le parc automobile des profiteurs à coups de gadgets et de perfectionnements en puissance, confort, tenue de route. Il n’y a pas de secret. Si Porsche se porte si bien et si Dassault vend des jets privés, on ne sera pas étonné.

Et les crédits hypothécaires ? Imaginons que des spéculateurs achètent un milliard de barils à 80, puis 100, puis 150 dollars et que trois mois plus tard, les ménages et les économies soient à bout de souffle. Les nations limitent leurs achats et les barils achetés à 150 sont revendus à 100 dollars. Du coup, les spéculateurs ont perdu 50 milliards de dollars. C’est ce qui s’est passé avec les crédits hypothécaires. Sauf que les ménages ont été incités à entrer dans la spéculation alors que pour certains, la valeur de leur maison est inférieure au crédit hypothécaire qu’elles ont consenti. Et les organismes financiers de récupérer des logements qui viennent inonder le marché et crever la bulle immobilière. Au bout du compte, même si des milliards de dollars ont disparu, certains s’en sont mis plein les poches, comme ceux qui juste avant le krach de la net-écononie, ont vendu leurs actions à temps, avec des bénéfices au décuple. En 2000, une crise de 1929 s’est superposée au cours assuré de l’économie, sans gros dégâts, prouvant une fois de plus la stabilité affirmée du système dont les secousses ont été épongées par ceux qui s’y sont pris comme des manches en achetant des actions au mauvais moment, et ceux qui ont dû faire la manche, débarqués des start-up en phase de liquidation.

Et le rôle des banques centrales ? En fait, si elles servent parfois de boucs émissaires pour excuser les défaillances de la finance, elles ne sont pas responsables. D’abord, leur poids est minime par rapport aux marchés, ensuite, elles sont coincées par les mécanismes de l’économie et de la spéculation. On dit que les banques centrales doivent injecter des liquidités pour répondre à la croissance mais pas trop pour ne pas créer de l’inflation. Or, il se trouve que ces liquidités, si elles participent à une économie vertueuse, servent aussi aux fonds spéculatifs pour mener leurs opérations de prédation. Autrement dit, les banques centrales servent autant l’économie immédiate que l’économie spéculative. Et donc, il n’y a pas de solution économique au problème mais uniquement politique. Comme le conclut Michel Rocard, il faut que les sociétés se défendent contre la prédation des processus spéculatifs, contre la voracité des classes aisées.

Enfin, le big krach, s’il risque de se produire, aura-t-il une grande incidence sur l’économie ? Ce sera sans doute drastique pour ceux qui sont précaires mais l’argent continuera à circuler et le business de fructifier. Il n’est donc pas sûr que cette menace de la fonte spéculative, jugée plus dangereuse que la fonte des glaciers, justifie tant d’inquiétude. La dette participe à l’économie. Elle fait le bonheur des créanciers tout en affamant d’un autre côté les plus fragiles. Malgré les sommes astronomiques de la dette des ménages américains (et de la bulle en Asie), il n’est pas certain que le système soit si instable. C’est ce que pensent d’autres économistes comme le dit avec honnêteté Attali. Et il faut bien séparer ce qui relève de la dette de ce qui est imputable à la spéculation. Quant aux solutions pour rendre l’économie moins vorace et plus équitable, c’est certain qu’elles existent mais en veut-on vraiment ? Dans l’état actuel des choses, les failles financières seront comblées par la variable d’ajustement qu’est l’humain, comme depuis deux décennies.


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