Le krach de la Raison pure

par Argoul
mercredi 17 septembre 2008

Le krach boursier saisonnier est  ; commencé en septembre, il connaîtra peut-être le pire en octobre - comme dhabitude depuis 1929, 1987, 2001, 2007... Cest dans la panique que lon fait les meilleures affaires parce que la raison est abandonnée et que tout le monde crie sauve-qui-peut. Mais il ny a jamais urgence à intervenir car une panique sétend par vagues comme un incendie, et quelle ne séteint pas tout de suite, pas avant que les « mains faibles » n’aient éradiqué jusquà la dernière trace de risque en vendant tout ce qui est possible.

Nous vivons dans un monde tragique. Contrairement au monde platonicien tout est dans lordre - « ailleurs » - le monde tragique est mi-figue mi-raisin, toujours. Il ny a pas dautre monde ni de Dieu salvateur, ni de souverain Bien, ni de Loi de lHistoire ou de Vérité qui nattend que dêtre révélée : il y a au contraire linfini complexe du monde naturel et des profondeurs humaines. Le pire et le meilleur - toujours. Le yin et le yang, mêlés, ce petit point de couleur opposée dans la virgule de lautre. Le tragique est notre monde ; le monde des Idées (de Platon, de Hegel, du pape et des croyants de la finance) nest pas le monde réel.

Démonstration : si la crise financière se précipite et que rien ne vaut plus rien, cest à cause de la croyance souveraine en la vérité, la modélisation et la sophistication.

 

La vérité

Lehman Brothers, comme toutes les entreprises, a parqué des engagements dans le hors-bilan. Enron avait fait pareil et cela continue. Pourquoi ne pas changer le modèle comptable ? Pourquoi croire tellement en la vérité - la transparence, la confession publique, le grand déballage people à laméricaine - quil faille évaluer en comptabilité tous les engagements à terme au seul prix de marché instantané ? Cela fonctionne tant quun marché fonctionne ; et quand il ny a plus que des vendeurs (dans les situations de panique comme aujourdhui) le meilleur actif ne « vaut » plus rien ; il na « pas de prix » parce que personne nest capable de proposer un quelconque prix. La Vérité platonicienne na que faire des pauvres larves qui se traînent sur le sol : pas de prix, pas de valorisation - et que tous les Lehman du monde fassent faillite du moment que la Vérité comptable et immuable rayonne.

Les modèles mathématiques

Se souvient-on encore du fonds LTCM, en faillite virtuelle en 1997 avant que la Fed n’appelle à la rescousse un pool de banques (dont Lehman...) pour le sauver ? Ce fonds qui spéculait sur lavenir avec un effet de levier colossal avait été fondé par des prix Nobel déconomie et était alimenté de modèles mathématiques qui tournaient dans de jeunes têtes bien pleines. Sauf quun modèle ninvente rien : il ne sort que ce que vous lui avez entré, la moulinette en plus... Or, tout ce qui est humain nobéit pas aux lois impeccables de la physique - ce pourquoi on désigne les sciences en question d’« humaines ». Si vous entrez dans un modèle des données passées, il vous sortira la probabilité que le passé ressemble à lavenir - jusquà ce quune aile de papillon engendre un cyclone (ce quon appelle par euphémisme les « queues de distribution) ». a-t-on modélisé le comportement de foule et la panique des marchés ? Si, chez les analystes, le risque disparaît si volontiers quils projettent à linfini le taux de croissance long terme (oui, à lINFINI !), dans le monde réel, humain, qui a une fin, le risque existe. On ne fait pas boire un âne qui na plus soif, mais un analyste ou un modélisateur, si. Il a « raison » puisque le calcul le démontre - et que tous les Lehman du monde fassent faillite du moment que le Modèle mathématique immuable rayonne.

La sophistication financière

Léconomie, au fond, est assez simple : avec ce quon a pour produire plus que les éléments épars. Mais léconomie est trop simple, trop vulgaire de bon sens pour les sectateurs de Vérité armé du Modèle mathématique. Tout est calculable, disent-ils, et du moment que tout est Vrai (transparent, étalé, oublié à force dêtre sous votre nez) – rien de faux ne peut arriver. Tous les établissements financiers (banques, assurances, fonds de pension) qui détiennent des actifs ont procédé à des échanges dactifs par swaps et autres opérations à terme. Tout cela se calcule, volatilité historique et risque instantané. Avec cela, on est invulnérable. Voirecomme les opérations sont complexes, très nombreuses et conclues pour des années, toute situation de panique fait entrer dans le brouillard. Plus personne ne sait qui à quoi et qui doit quoi à qui. Il y a pour des années de cadavres dans les placards, subprimes, ADS, ARS, CDS, etc. Trop compliqué, trop répandu, trop abstrait. Une grande banque française que je connais bien, farcie de têtes d’œuf formatées aux seuls maths dans leur courte existence, ne craignait pas daffirmer que leur « modèle des spreads de swap » avait « recours à un modèle de corrections derreurs qui permet de distinguer les tendances de long terme des chocs court terme éphémères. » Et dassurer, un peu plus loin dans le texte, que « la modélisation offre une robustesse et un pouvoir prédictif élevé. » Certesquand toutes choses sont égales par ailleurs. Ce qui justement nest jamais le cas dans les périodes de panique, mais quimporteet que tous les Lehman du monde fassent faillite du moment que la Sophistication raffinée de la finance rayonne.

 

Vérité, Modélisation et Sophistication sont la rançon de la Raison pure, ce tropisme platonicien qui sépare le souverain Bien (toujours hors du monde, il brille) de la laideur terrestre. A long terme ? Mais nous serons tous mort, sécriait John Maynard Keynes. Lui, au moins était un économiste qui avait compris que la science humaine nest pas mathématisable de part en part et que subsistera toujours cette incertitude du risque : justement parce que nous sommes mortels et que nous navons pas le temps. Keynes fut lun des rares économistes à être devenus riches en investissant personnellement en bourse. En 1929, il a élaboré sa fameuse « Théorie générale » que tout le monde cite encore sans lavoir sans doute lue.


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