Le RCC monéthique, une idée qui va faire exploser l’Europe

par Bernard Dugué
mercredi 15 juin 2011

Si les citoyens étaient intelligents et généreux, ils se battraient pour diffuser cette idée de RCC que je propose. Une idée explosive qui pourrait faire bouger les lignes politiques. Malheureusement, je crains que les citoyens européens ne soient devenus des légumes nihilistes, plus enclins à fustiger le système qu’à bâtir une société qu’ils sont bien incapables de concevoir, décérébrés qu’ils sont par l’information officielle et la contre information sectaire et complotiste, sans compter les divertissements. Ce contexte ne m’empêche pas de proposer une fois de plus une alternative. Mais au fond, je n’ai qu’une suggestion à adresser aux mécontents : allez-vous faire foutre ! Les puissants n’ont qu’à gérer le système pour leurs profits, en comptant sur la bêtise des masses.

L’Europe est gangrenée par les inégalités, menacée par les dettes des Etats. Pourtant il existe une solution pour éviter le désastre social et économique. Cette solution, c’est le revenu citoyen complémentaire financé par la branche monéthique de la BCE. Cette proposition a été présentée à Bordeaux lors des rencontres de l’association Espace Marx. Elle n’a pas reçu un accueil très enthousiaste, pas plus que lors d’une présentation sommaire sur le média Agoravox. C’est pour ainsi dire normal. La plupart des gens sont au près de leurs objectifs. Les uns n’ont pas intérêt à ce que la vie des gens soit améliorée, ils perdraient leur fond de commerce idéologique et politique qui les fait exister. Les autres préférant s’indigner et s’offusquer en réaction aux événements que les médias leur offrent pour les divertir.

En matière de politique, le plus important est de cerner les problèmes fondamentaux faisant obstacle au progrès. C’est ainsi. Il fut un temps où l’on cherchait les leviers du progrès. Maintenant c’est différent. Il y a deux problèmes à résoudre. Celui de la dette et celui des inégalités. Les deux se renforçant car les créances de la dette ne font qu’aggraver les inégalités, augmentant les revenus des plus aisés tout en privant les Etats des leviers sociaux. La croissance ne résoudra ni la dette ni le chômage. Il y a deux urgences. Relever le niveau des plus démunis et doter les Etats de marges de manœuvres pour financer les « emplois républicains », éducation et recherche notamment, puis santé, culture… La solution du revenu citoyen complémentaire répond à ces deux exigences, alléger le budget des états tout en relevant le pouvoir d’achat des plus démunis et des travailleurs pauvres.

Si l’idée vous parle, alors diffusez le document, livré en pdf, autour de vous.

Bernard Dugué

 

Texte présenté lors des rencontres Espace Marx en décembre 2010

Bouclier fiscal pour bas revenus et monnaie éthique : Le RCC, Revenu citoyen complémentaire 

Marx et notre époque

 

Marx avait de la considération pour le système capitaliste, le jugeant plus performant et plus profitable que les anciens modes de production. Seul entorse et pas des moindres, l’exploitation des travailleurs avec comme ressort la séparation entre deux classes, les possédants qui ne travaillent pas et les travailleurs qui ne possèdent pas. Selon Marx, le salut pour les travailleurs, c’est se rendre maître du système productif. Et donc, transformation avec comme ressort historique le matérialisme dialectique. Un siècle et demi plus tard, en 2010, le système capitaliste s’est complètement transformé, sans que les problèmes soulevés par Marx aient été résolus. Les sociétés industrielles ont permis le développement des classes moyennes tout en augmentant le niveau de vie pour tous. Néanmoins, l’exploitation est encore d’actualité et une partie de la société est exclue de l’accès au travail. Mais la question qui se pose, c’est ; Marx est-il d’actualité ? Faut-il reprendre l’essentiel de la pensée de Marx ou alors, partir de l’état actuel du système capitaliste et imaginer ce que pourrait en penser un Marx contemporain qu’on imagine soucieux de corriger le système et de rendre à l’humain sa voie vers la réalisation, l’émancipation, l’invention ? Peut-être faut-il retenir de Marx l’intention humaniste mais revoir les moyens pour parvenir aux fins.

Pour beaucoup, l’analyse de Marx paraît dépassée. La société actuelle ne peut pas répondre à la séparation en deux classes. Néanmoins, ce n’est pas parce que Marx n’est plus pertinent que les problèmes qu’il a soulevés ont disparu. Un constat, le déplacement de la question centrale de l’exploitation des travailleurs vers celle des inégalités. Et par inégalités, on doit entendre les inégalités de revenus liés à l’accès inégalitaire au travail rémunéré. Si la notion de classe refait surface, alors c’est en considérant les niveaux de revenus. L’existence étant alors « mesurée » non seulement en fonction de la position dans l’appareil productif mais aussi de la place occupée par l’individu dans le système de l’accès aux moyens de consommation. Par exemple, l’intellectuel précaire. Ces moyens étant pris dans un sens non péjoratif, étant entendu que la consommation présente deux volets, l’un étant de satisfaire des besoins fondamentaux, l’autre étant d’offrir à chacun les moyens d’inventer son existence, librement, en jouant sur le potentiel humain illimité faisant que les uns se perdent dans le jeu et les autres créent une oeuvre.

La question des moyens et des fins. Les finalités humaines sont-elles immanentes au système productif ou bien transcendantes, dans le sens où assigner leur détermination suppose de sortir en dehors du système productif ? Serait-ce la philosophie politique, en tant que science des fins entre autres, qui éclaire les fins possibles et/ou souhaitables pour les sociétés ? La faiblesse du marxisme n’est-elle pas dans une fiction idéologique extrapolant une fin collective à partir des moyens industriels et économiques ? La force du « néo-libéralisme » ne repose-t-elle pas sur une finalité qui bien que complexe, reste immanente au système productif. Le succès du néo-libéralisme serait alors d’avoir liquidé ou presque toutes les instances transcendantes pouvant le contraindre à servir une autre fin que le profit. Et parmi ces instances, il y a le fameux autant que décrié Etat providence.

L’époque fordienne du capitalisme et la transition anti-fordienne

 

Années 60 et 70

 

Un bref rappel historique est nécessaire pour cerner l’évolution du capitalisme et des problèmes qu’il engendre. Un moment important du capitalisme se déroule sous l’égide de trois personnalités emblématiques, l’industriel Ford, le président Roosevelt et l’économiste Keynes. Le résultat devient visible dans les années 1960. On parle de classes moyennes, d’american way of life et surtout, du capitalisme fordien à qui on doit également la forte croissance au Japon et en Europe après la Guerre. Cette réussite économique désignée comme Trente glorieuses est due à la conjonction de deux dispositifs, l’Etat providence et le capitalisme fordien. Le principe du fordisme est simple dans sa formulation. Il faut payer les ouvriers avec des salaires suffisants pour qu’ils puissent acheter les produits qu’ils fabriquent a dit Ford. Bien que le capitalisme n’ait pas été une œuvre caritative et que les inégalités l’aient toujours accompagné, on doit reconnaître qu’il a permis l’avènement d’une société de consommation de masse et des classes moyennes. Un couple de travailleurs américains dans les années 1970 pouvait devenir propriétaire d’un pavillon, acheter une automobile et s’équiper en électroménager, sans compter quelques dépenses de loisir. Les ouvriers ont fini par acheter les produits qu’ils fabriquaient, conformément au souhait de Ford. Cette ère a vu ainsi se développer les classes intermédiaires, avec comme image saisissante ce concert des Stones à Altamont et toutes ces décapotables garées sur un champ après avoir généré d’impressionnants bouchons. Cette époque n’était pas destinée à perdurer. Un tournant a été amorcé dans les années 1980.

Transformation de la firme capitaliste.

 

A la suite des années 1980, les politiques dites libérales, associées à la globalisation, à l’ouverture des marchés, à la circulation des marchandises, ont créé les conditions de développement pour un capitalisme anti-fordien. Les résultats sont connus. Tendance à la baisse du coût du travail. Part des salaires en diminution, profits en augmentation, volatilité des emplois dans les secteurs en transformation, chômage, précarité, inégalités. Dans les années 2000, la montée en puissance des nouveaux pays industrialisés a infléchi considérablement les échanges économiques et les flux financiers qui vont avec. Le jeu ambigu des banques et des Etats a créé les conditions pour une crise financière devenue en 2010 une crise sociale. Les inégalités s’accroissent en Occident. Le nombre de pauvres se stabilise, voire augmente. En Chine ou au Brésil, la tendance est inversée. Les pauvres restent pauvres mais ils sont moins nombreux d’année en année.

Le capitalisme occidental s’est transformé, tant dans son esprit (Boltanski et Chiapello) que dans le fonctionnement de la grande firme issue du premier 20ème siècle. Quel fut le principal ressort de ce développement ? Les managers ont-ils cherché à maximiser les profits et servir au mieux les actionnaires ou bien ont-ils placé au centre de leur démarche un autre horizon ? La réponse semble claire pour l’époque des firmes « chandlériennes » si l’on suit les conclusions de JK Galbraith, auteur d’une étude devenue classique, Le nouvel état industriel, paru en 1967 (Olivier Weinstein, pouvoir, économie et connaissance, La découverte) Les décisions prises par les grandes firmes ne sont pas sous la responsabilité des détenteurs de capitaux mais d’une nouvelle classe apparue comme par une sorte de ruse du système, la classe des managers, qu’on appelle aussi technocrates ou alors capitaines d’industrie. Ces managers font pour ainsi dire corps avec la firme dont ils ont en charge le développement, et s’ils ont acquis une légitimité pour occuper cette fonction, c’est parce qu’ils disposent d’une connaissance de tous les rouages de la firme, des hommes, des compétences, de l’organisation, du milieu. Bref, ils sont en quelque sorte le cerveau du système, intégrant les données perçues de l’environnement économique et celle de l’organisation interne. De ce fait, à l’instar d’un système nerveux central, ils sont aptes à prendre les décisions engageant le devenir de la firme. Selon Galbraith, le manager agit en fonction de finalités qui ne sont pas uniquement financières ; il se préoccupe notamment du développement de la firme, phénomène que l’on a constaté pendant les deux premiers tiers du 20ème siècle. Après 1980, les objectifs de la firme vont être altéré et le schéma tracé par Galbraith doit être rectifié pour prendre en compte la montée en puissance de la financiarisation ainsi que l’apparition d’un nouvel état d’esprit dans le management.

Les mécanismes financiers ont beaucoup changé. En une formule, c’est au triomphe de la cupidité auquel on assiste. Si le 20ème siècle a vu se dessiner le capitalisme fordien, alors le système hyper productif actuel mérite d’être désigné comme capitalisme anti-fordien, bien que la plupart évoquent un capitalisme financiarisé. Non pas que la finance ait été absente lors du moment fordien, mais que cette finance ait pris un essor marqué faisant d’elle un ressort de plus en plus déterminant dans le cours de l’économie, ses produits, ses flux, ses déplacements, sa dynamique. Plusieurs éléments se sont conjugués. Les nouvelles technologiques, la manière de les utiliser pour générer des flux financiers et des transactions de plus en plus performantes en terme de profit. La gestion des firmes s’est transformée en accordant de plus en plus de priorité au volet financier. Enfin, un nouvel état d’esprit a gagné les élites. Une analyse fine permettait de déceler une variation des finalités présente dans l’esprit des classes dirigeantes. Avec l’émergence d’un nouveau type d’élite si bien décrit par Christopher Lasch.

A propos de l’économie empire et de la tierce économie

 

L’ère du capitalisme fordien est révolue. Adieu les sixties de Kennedy et les seventies de Carter ou de Giscard, avec leurs rêves et autres utopies gauchisantes. A partir des années 1990, on doit convenir qu’un capitalisme anti-fordien s’est mis en place, avec la financiarisation excessive, l’avènement des nouvelles formes de management et un nouvel esprit du capitalisme associé au déclin de cette fameuse « firme chandlérienne » qui fut l’un des ressorts du capitalisme fordien. Peut-on néanmoins penser que ce type de capitalisme basé sur l’augmentation des salaires à disparu ? Oui selon l’esprit mais pas dans les ressorts mécaniques. En fait, le capitalisme fordien qui avait tendance à se transformer pour s’identifier à la société s’est progressivement dissocié de cette société, devenant un système hyper complexe, intégré, jouant du levier fordien mais pas pour tout le monde. Le processus en mouvement est visible mais disons assez subtil. Une partie de l’économie, celle qu’on nomme empire, voit un développement fordien avec une élévation des salaires pour les individus qualifiés qui peuvent alors acheter les biens sophistiqués que produit le système, ainsi qu’engranger des profits avec les produits d’épargne. Le cercle vertueux du capitalisme fordien se poursuit, sauf qu’il ne coïncide plus avec la société et qu’une tierce économie se dessine, avec aussi dans les marges les exclus du système. Bref, une frange de la société décroche peu à peu alors qu’une autre progresse vers l’accès aux biens et services les plus élaborés que produit le système. En adoptant une grille de lecture inspirée de Luhmann, on peut penser qu’un capitalisme fordien à haute valeur ajoutée, haute technologie, hauts profits, hauts salaires, s’est auto-organisé comme un colossal sous-système avec la complicité des Etats qui structurent la société pour faire prospérer ce sous-système qu’on peut maintenant désigner comme capitalisme anti-social, un capitalisme qui laisse décrocher une partie de la société. On peut parler d’économie à plusieurs vitesses, voire plusieurs niveaux, mais l’idée d’économie empire et tierce économie semble plus appropriée.

Pour préciser les choses, le principe de l’économie empire, c’est de produire des biens et services à haute valeur et d’offrir des revenus suffisants (salaires et profits) pour que ceux qui les produisent puissent les acheter. Le mécanisme fordien fonctionne ainsi sur un segment social, il permet d’élever le niveau matériel des classes supérieures, entraînant dans le sillage une partie des classes moyennes. Par contre, aux marges, on assiste à un décrochage. Les masses de travailleurs servent de variables d’ajustement. Pour preuve l’exemple des constructeurs automobiles renfloués par l’Etat alors que les sous-traitants subissent l’instabilité de l’emploi et des commandes. Autre phénomène marquant, la croissance du travail intérimaire qui par sa plasticité, répond aux besoins d’une économie empire qui sans cesse, se réorganise. Dans le même temps, la tierce économie subit des transformations, s’appauvrissant d’année en année. La dernière innovation dans ce secteur, c’est celui de l’auto-entrepreneur, qui parfois est un ancien salarié d’une entreprise louant ses services aux PME en fonction des carnets de commande. Une vue d’ensemble permet de constater qu’à l’occasion d’une crise financière, c’est la tierce économie qui absorbe la plus grande partie du choc. Ce processus est-il inéluctable ou bien peut-on inventer une autre économie ?

Une politique économique post-fordienne et post-keynésienne

 

I. Présentation du problème

 

Depuis 2008, une crise s’est déployée, d’abord financière puis économique. Comment décide-t-on qu’il y a crise ? A partir d’un chiffre, celui de la croissance. L’économie entre en récession si la croissance est négative pendant deux trimestres consécutifs. Une croissance négative peut l’être d’un dixième de points ou de cinq points. Ensuite, cette tendance peut durer un semestre ou bien deux ans, voire plus. La crise se traduit par une réduction de la production industrielle, engendrant de ce fait un chômage important. La masse salariale se réduisant, la croissance se réduit également et donc, c’est l’engrenage vers la récession durable, sauf si les nouveaux pays industrialisés sont capables d’importer nos produits. Dans certains secteurs, c’est encore possible mais force est de constater que les NPI parviennent de plus en plus vers une autonomie productive. La valeur de la monnaie est déterminante pour les échanges commerciaux. Le Japon et l’Europe peinent à exporter en raison des monnaies appréciées, voire surévaluées.

A l’instar de la drôle de guerre, la crise de 2010 pourrait être désignée comme une drôle de dépression. S’il n’y avait pas les chiffres du chômage, de la production industrielle et de la dette, personne ne saurait que les pays industrialisés traversent une crise économique. Les réservations sont bien remplies, les familles sont sur les routes, les automobiles circulent et les stations-service servent le plein d’essence. Alors qu’en ville, les cinémas sont remplis et que les restaurants et les terrasses de cafés sont assez fréquentés, comme du reste les grandes surfaces où l’on continue à voir les chariots remplis de victuailles. Malgré ces apparences, la crise fait des ravages mais dans un secteur de la population, un secteur qui du reste n’est pas vraiment visible. La pauvreté est cachée dans les maisons délabrées, les chambres d’étudiant, les quartiers difficiles, et ne fait que de rares apparitions dans les journaux télévisés. Quelques centaines de milliers de travailleurs éjectés du système se sont ajoutés aux déjà précaires. Cela devrait fait quelques huit à dix millions de personnes peinant à exister matériellement, alors un million de plus, cela ne se voit pas. Rien de comparable avec ces images de files d’attente de chômeurs américains attendant la soupe populaire ou un emploi de fortune pendant les années 1930. Les effets sociaux de la crise sont néanmoins visibles aux yeux des bénévoles dans les restos du cœur, des fonctionnaires débordés du pôle emploi, des médiateurs dans les dossiers de surendettement !

Cette crise sociale n’est pas acceptable. Oui mais que faire à part quelques mots d’indignation et pour ceux qui le veulent, un don aux associations. L’économie, l’Etat, ne peuvent-ils rien ? Il se peut qu’il n’y ait rien à faire, sauf gérer le marasme et attendre un redémarrage de la croissance bien incertain. Néanmoins, la raison économique suggère que si l’on connaît les causes de cette crise, alors on devrait trouver les solutions aux problèmes sous réserve qu’on choisisse quels sont les deux ou trois problèmes à résoudre. La raison tentera de comprendre d’où vient cette crise. On pense inévitablement aux activités plutôt obscures des banques, avec des comptes déguisés, des produits financiers opaques et douteux, fabriqués par des as de la finance mathématique, et que même les directeurs de banques ne comprennent pas. A ces facteurs bancaires s’ajoutent les disparités de revenus, la volatilité des capitaux, les colossales liquidités qui errent dans les fonds spéculatifs. Ces processus sont facilités par les banques centrales qui irriguent le système en pratiquant des taux d’intérêt proches de zéro. Le problème, c’est que cette monnaie n’alimente plus l’économie réelle, préférant se placer dans des jeux financiers à hauts risques.

II. Argumentation

 

On voit donc se dessiner au moins un facteur, fondamental et généralisé, simple dans son énoncé, susceptible d’expliquer pourquoi cette crise se dessine. Examinons alors comment intervenir pour corriger la crise et redonner à l’économie un visage plus humain ou disons, éthique. Ce facteur est en vérité connu, c’est la disparité des solvabilités, autrement dit d’un côté une économie empire faite par et pour les élites financières, oligarchies et classes supérieures, de l’autre, une tierce économie de la précarité, faite (ou subie) par (mais pas pour) les travailleurs pauvres, les intérimaires, les marchés parallèles parfois, les sous employés et les individus aidés. Globalement, nous avons une économie anti-fordienne. Du coup, la tendance est à la déflation car il n’y a pas assez de masse d’argent pour payer les produits et même, les écouler, d’où la baisse des productions industrielles.

A cause de la dette, les pays industrialisés appliquent la rigueur, ce qui accentue le problème de solvabilité. Au Royaume-Uni, des études récentes indiquent qu’au plus fort de la récession, le quintile le plus pauvre a été amputé de presque dix points de revenu, contre deux points pour le quintile le plus riche. Des coupes sévères sont effectuées dans les dépenses sociales, aides publiques autant que salaires publics. Au Portugal, des familles auparavant bien loties se ruent dans les centres d’aide alimentaire alors qu’une femme de ménage est payé 15 euros la journée pour nettoyer les dix étages de cages d’escalier. Il paraîtrait que les achats de viande ont presque cessé dans un supermarché discount, au profit des saucisses, boîtes de thon et pâtes dont la consommation a doublé. Il y donc bel et bien des signes de la crise dont on peut se faire une idée en consultant les bonnes pages de Courrier international, des signes qu’on verra en Espagne, en Grèce, en Italie, en France et bien évidemment aux Etats-Unis où à Detroit, 10 000 logements vont être rasés, y compris des belles demeures dans le centre historique. Les « jetés de l’économie » s’en prennent aux banquiers qu’ils considèrent comme des criminels, alors que l’opinion semble croire à une sorte de fatalité économique suscitant la résignation. Et le philosophe, que peut-il dire ? Eh bien qu’il n’y a pas de fatalité car en connaissant la principale cause de la situation, il peut se donner les moyens pour réagir. Le philosophe dit aussi que s’il y a des moyens disponibles et que les dirigeants ne les utilisent pas, alors ces élites peuvent être désignées, au moins moralement, comme des criminels. Mais sachons rester zen.

Des grandes masses de monnaie sont inemployées. La bourse a énormément chuté depuis le déclenchement de la crise financière en 2008. L’immobilier a suivi, notamment aux Etats-Unis. Les économistes qui aiment faire peur, comme Jacques Attali, évoquent la destruction de milliards de dollars et d’euro. C’est faux pour l’essentiel. Lorsque la bourse chute, c’est qu’il y a vente d’actions. Le produit de cette vente va ailleurs. Par exemple dans l’or et l’argent dont le cours n’a cessé de monter depuis 2008. Toutes les matières rares sont la cible de ces énormes liquidités qui se baladent de placement en placement. L’argent n’a pas disparu. Il a simplement quitté l’économie réelle pour se placer dans des lieux où il stagne. Il se raconte que des centaines de milliards d’euros sont en quête de destination et cherchent des structures pour s’investir. Au bout du compte, si tant d’argent à disparu, c’est un phénomène en trompe-l’œil. Cet argent est mal placé et finalement, il ne vaut rien. Mais il participe au processus de génération des disparités de solvabilités, asséchant l’économie réelle et notamment la tierce économie. On voit bien les deux pôles du problème. D’un côté, des gens sans argent et des biens cherchant preneurs au risque de déflation, et de l’autre côté, des masses de monnaie considérables en errance, inutilisées pour le capitalisme industriel, et qui génèrent un surcroît d’individus privés de revenus.

III. Présentation de la solution du bouclier fiscal pour les bas-revenus

 

Y a-t-il une solution ? Oui, mais il faut l’inventer. Employons une sagesse de physiocrate contemporain. Imaginons un verger privé d’arrosage. Deux solutions sont possibles. Soit faire venir des camions citernes ou alors forer profondément en quête de nappes phréatiques, soit user d’un stratagème pour faire pleuvoir. La seconde solution est plus efficace sous réserve qu’on puisse attirer la pluie. Observons maintenant l’état de nos économies. Les gens ont besoin d’argent. On peut aller creuser dans les nappes phréatiques, chez les possesseurs d’or, dans les comptes privés, les paradis fiscaux, les profits financiers, mais c’est compliqué. Essayons alors la solution de la pluie et créons de la monnaie pour irriguer la tierce économie. Rien n’est plus facile que cette opération comptable que peut réaliser la BCE, ainsi que les autres banques centrales. Il suffit de le décider. Le directeur de la FED a su trouver 600 milliards de dollars pour renflouer la finance. On peut faire de même mais en choisissant de renflouer les bas revenus et les populations les plus démunies. J’avais auparavant imaginé un revenu universel. En fait, la solution la plus juste serait d’introduire un revenu fiscal, autrement dit un impôt négatif et donc progressif.

Voici donc une suggestion. L’Etat alloue à chaque foyer fiscal, individu, couple avec ou sans enfant, un revenu fiscal progressif en fonction du taux d’imposition de ce contribuable. Une proposition chiffrée Un contribuable non imposable recevra environ 300 euros par mois. Ensuite, progressivement, 150 à 250 euros pour compléter un revenu situé dans la tranches des 5.5 %, puis 50 à 100 euros pour la tranche suivantes. Et pas de complément pour les contribuables situés dans la tranche des 30%, étant convenu qu’à partir de ce seuil, on n’a pas besoin de revenu fiscal complémentaire, avec plus de 26000 euros de revenu pour une part fiscale. Bien évidemment, ces calculs sont donnés à titre indicatif afin d’expliquer le principe du bouclier fiscal pour les individus aux bas revenus. Il peut se combiner avec un Rsa, ou une pension d’invalidité, ou une Aah (qu’il faudra sans doute réajuster) et bien évidemment avec le Smic et autres revenus modestes, les petites pensions de retraite. Si le bouclier fiscal pour les riches a pour principe, l’Etat ne peut pas prélever plus de 50% du revenu d’un contribuable, alors la maxime du bouclier fiscal pour bas revenus, ce serait que nul ne peut avoir moins de 700 euros pour vivre ! Avec ce dispositif, un smicard pourrait disposer de 1400 euros nets par mois. Plus généralement, tous les membres des classes inférieures s’y retrouvent et même les classes moyennes.

Ce qui rend non seulement original mais réalisable cette opération, c’est le couplage avec la création de monnaie sur le principe d’une planche à billet éthique. C’est de l’argent créé ex-nihilo par la banque centrale et qui ensuite, est redistribué sous forme de bouclier fiscal par Etats membres de la zone euro. Cette opération répond parfaitement aux besoins de l’économie. Il faut augmenter la masse monétaire. Le risque d’inflation ? A débattre mais on peut d’ores et déjà le penser comme limité.

IV Conséquences économiques du capitalisme éthique post-keynésien

 

La première question qui se pose avec ce type de dispositif, c’est celle de l’inflation. L’évaluation de ce risque n’est pas simple et doit incorporer la complexité du système dès lors qu’il va réagir à ce qui est ni plus ni moins qu’une planche à billet. Néanmoins, cette création de monnaie est utilisée dans un cadre inédit, alors que le contexte économique est différent des situations anciennes où effectivement, la planche à billet était génératrice d’inflation. Le premier constat, c’est qu’une mesure financière ne produit pas les mêmes effets dans une économie qui se transforme. Premier indice, la tendance actuelle est déflationniste et ce, pour un bon moment en cas de scénario à la japonaise, alors l’inflation pourrait être contenue. D’un autre côté, il ne faut pas négliger les évolutions des taux de change. On ne peut pas anticiper la réaction des marchés en cas de création de monnaie éthique. Une baisse de l’euro serait à prévoir mais cette évolution n’est-elle pas profitable aux exportations, même si elle renchérit le coût des matières premières et des importations. Nul ne peut prédire quelle sera la réaction des marchés. On peut même imaginer un effet paradoxal. S’il s’avère que cette opération participe à la réduction des déficits, alors, il se pourrait que la tendance inflationniste de la planche à billet soit compensée par les confiance des marchés envers une dette qui se réduit et sera apurée à moyen ou long terme.

Passons maintenant à l’économie intérieure. La mesure du bouclier fiscal pour bas revenus doit s’accompagner d’une politique de modération salariale et ce, à toutes les échelles de revenus. Avec la fiscalité compensatoire, un nivellement sera réalisé, participant à plus de justice. De plus, une modération salariale suppose une tendance inflationniste réduite qui s’additionne à la précédente. L’ouverture du marché et la capacité productive sont elles aussi, impliquées dans une modération de l’inflation.

Pour ce qui est de la dette et des déficits, là aussi un processus vertueux est mobilisé. Modération salariale dans la fonction publique et donc, réduction des dépenses. Le RSA et l’AAH sont également réduites mais dans des proportions telles que le revenu alloué sera supérieur à ce qu’il est actuellement. Par exemple, baisse du RSA à 150 euros plus 350 euros de compensation fiscale, cela donne 500 euros minimum pour vivre. AAH baissée à 500, ce qui donne 850 euros au final. Ces mesures ne peuvent qu’améliorer les finances publiques. D’un autre côté, une consommation accrue se traduit par une augmentation des rentrées fiscales sous diverses formes, TVA mais aussi sur les revenus commerciaux et dérivés découlant de cette croissance relancée par la consommation. D’où progressivement, une réduction de la dette. Au final, avec les exportations et la croissance intérieure, les pays de la zone euro sont placés sur l’orbite de la croissance éthique, autrement dit une société qui progresse un peu sur le modèle des Trente glorieuses et non pas sur celui du capitalisme hyper financiarisé des années 2000.

Le mécanisme de monnaie éthique apparaît comme vertueux. Pour compléter cette brève analyse, on doit examiner l’effet de cette création de monnaie sur l’économie globale, celle qui inclut la puissance de l’empire. Compte-tenu des tendances inflationnistes, on peut imaginer une réaction de la banque centrale visant à élever les taux d’intérêts. Le crédit deviendra plus cher et les opérations spéculatives moins rentables. Ce mécanisme est bien connu des économistes. Une monnaie accessible aux marchés facilite les opérations économiques mais aussi les montages spéculatifs. On l’a bien vu dans les années 2000 avec les subprimes, les LBO, les CDS, les hedge funds. Mais dès que les taux d’intérêt montent, ces opérations sont rendues moins rentables. Le mécanisme de monnaie éthique permet donc de déplacer le levier monétaire depuis l’économie empire vers la tierce économie. Par exemple, le crédit immobilier se renchérit. On peut alors penser que l’accès à la propriété pour les classes moyennes est altéré. Oui, sauf que par la logique des mécanismes, l’immobilier chute. Et l’on comprend que la monnaie libérée par la banque centrale ne vient plus s’accumuler dans la spéculation. Même processus pour le crédit à la consommation, ce dispositif pervers qui fait payer plus cher un bien à ceux qui ont des moyens déjà limités. L’argent facile des années 2000 a permis aux banques d’engranger des profits colossaux par le biais du crédit à la consommation. Avec le mécanisme de la monnaie éthique, les personnes aux bas revenus peuvent contourner l’engrenage de l’endettement. Cela dit, le meilleur moyen de ne pas s’endetter, c’est de réfréner son désir consumériste quand un bien n’est pas indispensable. L’argent ne peut pas tout résoudre. L’intelligence est aussi un outil pour mieux vivre.

Une certaine vision de l’homme.

 

Le dispositif de la monnaie éthique participe d’une rationalité économique appliquée à une morale politique. Il aurait pu déjà être appliqué déjà dans les années 2000, car le capitalisme est parvenu à un stade permettant de choisir deux voies pour son développement. Ce stade est une combinaison de technique, de productivité, d’ouverture et de globalisation. Il peut s’orienter soit au profit de l’hyper-finance avec les crises qu’on connaît, celles de 1993, de 2001 et la plus importante, celle de 2010, pour ne citer que celles ayant touché l’Occident car en Asie, d’autres crises ont émaillé l’histoire économique récente de ce continent ; soit de manière équitable en redonnant au capitalisme les instruments pour un développement post-fordien dont la finalité est d’ajuster au mieux possible les capacités productives pour améliorer la vie de tas de gens. Le capitalisme financiarisé est arrivé à un stade de réversion permettant d’utiliser le mécanisme de rééquilibrage par la monnaie éthique. De plus, il est devenu impossible de résoudre la crise sociale par les solutions conventionnelles de l’emploi, parce que il n’y a pas de liquidité pour payer les salaires. Si donc la correction par la politique de l’emploi n’est pas possible, l’autre option c’est une politique monétaire telle que celle ici proposée.

Si cette option plus post-fordienne que néo-fordienne s’impose, c’est que l’avancement du système productif a modifié considérablement la conjoncture des moyens matériels et qui dit moyens transformés dit aussi fins réévaluées. Pour le dire sans détour, le travail n’a plus la même place qu’auparavant dans le champ technico-économique, pas plus que dans la sphère des valeurs. Le travail (je précise, rémunéré et dans l’entreprise) n’est plus la seule et unique activité par laquelle l’homme se transforme, s’accomplit, se réalise, s’élève à une dignité anthropologique. De plus, dans les pays industrialisés avancés, le travail n’est plus la source de revenus permettant de satisfaire les besoins financiers des populations dont une partie est amputée des moyens permettant de mener une « vie décente ». Le mécanisme de correction fiscale des bas revenus est possible mais deux obstacles doivent être levés et le plus difficile n’est pas tant de résoudre le côté technique que de convaincre les citoyens et les politiques de la justesse de ce dispositif. Il faut faire sauter les verrous idéologiques et moraux. La partie n’est pas gagnée car comment faire admettre qu’un citoyen puisse toucher un complément de revenu par un mécanisme conçu comme un don de la société et ce, sans contrepartie, tout simplement pour augmenter ses moyens matériels et lui permettre d’accéder à quelques fondamentaux de l’existence moderne ?

Ce dispositif de correction fiscale des inégalités par création de monnaie éthique présente donc deux volets. Premièrement, il corrige les défauts du capitalisme anti-fordien, infléchissant l’économie vers une meilleure répartition des revenus. Deuxièmement, il devrait permettre aux pays de la zone euro, France incluse, de sortir lentement mais sûrement de cette impasse de l’endettement. A ces deux aspects somme toute prosaïques s’ajoute une considération sur le type de société alternative auquel répond ce dispositif. Le principe est d’introduire une finalité transcendante au système productif. En fait, il s’agit de renforcer le dispositif de l’Etat comme ressort du lien social et de la solidarité mais en traçant un cadre idéologique nouveau où se dessine une confiance dans l’homme capable d’user des moyens matériels non pas pour fuir et se perdre dans le jeu et la fainéantise mais de cultiver son jardin personnel, de participer à une existence faites de rencontres, d’enrichissements mutuels, de développement intellectuel…


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