Lettre ouverte Sylvia Pinel, Ministre de l’Artisanat

par kikinovak
mardi 18 juin 2013

Lettre ouverte d'un informaticien autrichien installé à Montpezat dans le Gard, et qui s'oppose au projet de réforme du statut d'auto-entrepreneur. La lettre illustre les conséquences néfastes de cette réforme et apporte quelques éléments constructifs pour le débat.

Madame la Ministre de l'Artisanat,

Permettez que je vous tende ma carte de visite. Je m'appelle Nicolas Kovacs, je suis autrichien, j'ai quarante-six ans, et je vis en France depuis 1991. Mon entreprise informatique Microlinux est installée dans le Gard depuis 2009.

Je tiens à m'adresser à vous au sujet de votre projet de réforme du statut des auto-entrepreneurs. Projet qui consiste à interdire le statut d'auto-entrepreneur à toute personne dont le chiffre d'affaires annuel dépasse le seuil de 19.000 euros. Dans l'état actuel des choses, l'entrée en vigueur de cette réforme signifierait tout bonnement la fin de mon entreprise. Permettez que je revienne un peu en arrière pour mettre mon propos en perspective.

En février 2003, je me suis installé à Montpezat principalement pour deux raisons. D'abord, parce que c'est un charmant petit village, comme vous pouvez le voir sur la photo ci-dessus, avec des habitants tout aussi charmants. Ensuite, parce que j'ai réussi à y trouver un logement décent à un prix correct.

Les trois premières années, je me suis débrouillé pour travailler comme la plupart des gens se débrouillent ici. J'ai alterné les contrats intérimo-précaires avec les visites à l'ASSEDIC de Nîmes (qui ne s'appelait pas encore Pôle Emploi) dans les longues plages de chômage entre les petits boulots.

Début 2005, j'ai décidé de rencontrer le maire de Montpezat, Monsieur Bernard Compan, dans le but de lui présenter spontanément un projet d'informatisation des médiathèques de la Communauté de Communes de Sommières. Projet concocté pendant les longues soirées désoeuvrées d'hiver, et qui avait ceci de particulier qu'il était entièrement basé sur Linux et les logiciels libres. Monsieur Compan a trouvé qu'il s'agissait là d'une bonne idée, et il l'a accueillie avec enthousiasme. Les travaux ont débuté l'été 2006.

De 2006 à 2008, j'étais donc salarié de la mairie du village. Je gagnais près de cent euros de plus que le RSA) pour vingt-six heures de travail par semaine. J'en faisais facilement le double, mais cela ne me dérangeait pas, parce que ma nouvelle mission me passionnait. Elle consistait à informatiser et mettre en réseau les onze médiathèques autour de Montpezat. D'un point de vue technique, le projet devait être un succès. Or, j'ai été embauché dans le cadre d'un Contrat d'Avenir. C'est ainsi que l'on nomme en France les contrats qui n'ont pas d'avenir. Ma mission a donc officiellement pris fin en août 2008. Retour à la case départ.

L'ANPE de Nîmes s'appelait maintenant Pôle Emploi. Je me suis réinscrit en tant que demandeur d'emploi pour un poste d'Administrateur Réseaux, sans trop me faire d'illusions : la crise économique commençait tout juste à se faire sentir. Tout le monde essayait de comprendre ce que signifiait ce mystérieux terme de subprimes. Une année a défilé sans la moindre offre d'emploi à l'horizon.

Puisque je ne trouvais pas de travail dans une région notoirement sinistrée par le chômage, l'idée de créer mon propre emploi a commencé à germer petit à petit dans un coin de ma tête. L'idée d'une entreprise spécialisée dans le logiciel libre, et qui installerait aux collectivités locales de la région des réseaux ultra-stables et à coût réduit. Je suis allé me renseigner auprès de Pôle Emploi, et lorsque l'antenne de Nîmes m'a proposé de suivre un stage auprès d'un conseiller en création et gestion d'entreprise, j'ai accepté avec enthousiasme.

Ce qui a été déterminant ici, c'était le statut d'auto-entrepreneur nouvellement instauré par le gouvernement de l'époque, notamment la simplification des démarches administratives par rapport aux statuts classiques bien trop contraignants pour tout créateur d'une entreprise à envergure modeste. Mon entreprise Microlinux a été créée le 3 août 2009. Un grand pas pour moi, un petit pas pour l'humanité.

Je vous fais grâce des tribulations qui accompagnent nécessairement la création d'une entreprise. Ces premières années d'amorçage de pompe, j'ai travaillé sept jours sur sept, soixante-dix heures par semaine en moyenne, j'ai fait une croix sur les vacances, et si je n'ai pas jeté l'éponge, c'est que je dois beaucoup à ma ténacité habituelle et au soutien indéfectible de ma compagne.

Aujourd'hui, près de quatre ans plus tard, tous ces efforts commencent petit à petit à porter leurs fruits, et je considère sans fausse modestie que mon entreprise est un succès, pour plusieurs raisons :

Or, voici que l'existence de mon entreprise est tout bonnement menacée par votre projet de réforme. Je ne vais pas vous faire l'exposé détaillé des raisons pour lesquelles je m'oppose fermement à cette réforme et la juge inutile et dangereuse. Je me contenterai d'attirer votre attention sur quelques points en vrac.

Madame la Ministre, j'ai une suggestion très simple à vous faire. Soutenez votre gouvernement dans sa lutte contre le chômage en abandonnant votre projet, tout simplement. Tout le monde a droit à l'erreur, et je vous invite à jeter un coup d'oeil succinct sur les discussions dans les forums d'auto-entrepreneurs pour que vous vous rendiez compte - sauf tout le respect que je vous dois - que vous faites fausse route. Votre projet menace l'existence de plusieurs centaines de milliers d'entrepreneurs en France.

Salutations citoyennes,

Nicolas Kovacs

[Le texte original de la lettre a été publié sur le site de Microlinux.]


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