« Libérer la croissance » ? Belle idée, mais il eût fallu plus de liberté de pensée

par FrédéricLN
jeudi 7 février 2008

Étrange mélange que ce rapport Attali : d’un côté une vision claire du XXIe siècle et des priorités (éducation, entrepreneuriat, écologie...) ; de l’autre, des tombereaux de solutions qui auraient été de grande portée au début des années 70. Certaines, bien sûr, restent pertinentes...

Il y a du bon, bien sûr, j’y reviens plus loin.

Mais il n’y a presque rien sur la nouvelle économie de la gratuité ; il n’y a presque rien pour dénoyauter le système technocratique d’État qui bloque le pays (le président de la commission a un point commun avec ses deux rapporteurs : ils sont énarques). Rien ou presque, sur la mondialisation comme flux d’échanges immatériels. Rien sur les capacités politiques du citoyen, malgré des incantations : dans ce rapport, c’est le préfet qui fait tout, qui au nom de l’intérêt général sauve toutes les situations.

Et il y a en revanche des pages de lavasse lobbystique, comme le stupéfiant pensum contre le principe de précaution.

Parmi les 44 membres de la commission, à voir leurs photos, j’ai l’impression n’y a pas un moins de 40 ans, pas un étranger de pays pauvre ou émergent, peut-être pas un autodidacte, guère plus d’un ou deux provinciaux, et je crois, zéro personne du monde de la culture et du sport, pas loin de zéro militant associatif - le "milieu associatif" est représenté, mais à travers des lobbies, disons poliment des fédérations.


Qu’est-ce que ça pouvait donner, comme libération ?

Car c’est le meilleur du rapport - son titre.

"Libérer" la croissance, ce n’est pas aller la chercher avec les doigts, c’est donner aux Français, qui ne demandent pas mieux, la possibilité d’entreprendre.

Au début des années 80, feu le président Sankara invitait déjà son pays aussi talentueux que corseté de conservatismes à libérer son "génie créateur". Il procédait de façon dictatoriale, tout se décidait de son palais. La libération est venue ensuite, sous son successeur.

Jacques Attali raconte très bien, non dans le rapport, mais sur son blog, les "créateurs, entrepreneurs, chercheurs, animateurs sociaux et éducatifs" confrontés à "l’extraordinaire morgue des élites anciennes (détenteurs de rentes, petites ou grandes), accaparant une part immense des richesses produites, vautrées sur leurs privilèges, sachant parfaitement les défendre, sans même chercher à en justifier le maintien par un quelconque simulacre de modernisation."

Cette capacité de création pour le monde, dans un environnement européen qui permet l’innovation, c’est bien l’atout majeur de notre pays dans la mondialisation, lisons le rapport :

"La France dispose d’atouts exceptionnels pour attirer à elle les bénéfices de ce mouvement [de croissance] mondial ... : la natalité la plus élevée d’Europe, un système d’éducation et de santé de haut niveau, des infrastructures modernes, des entreprises créatives, une vie intellectuelle et associative dynamique. Elle est la première destination touristique de la planète, le deuxième exportateur au monde de produits agricoles et agroalimentaires, le quatrième fournisseur de services...

Enfin, le pays a la chance d’appartenir à un continent aux richesses immenses, dont la paix, l’harmonie et la stabilité sont garanties par l’Union européenne... et par l’euro, qui devient, grâce à sa stabilité, une monnaie de réserve mondiale."

Une stratégie gagnante serait de valoriser ces atouts.

Mais nulle part le rapport ne semble le faire. Il suit plutôt ce qui est, dans tout groupe de travail, la ligne de plus grande pente : lutter contre les points faibles. Stratégie dont les résultats sont presque toujours décevants.

Certes, ces points faibles sont bien identifiés :

"N’ayant pas abandonné un modèle hérité de l’après-guerre, alors efficace, mais devenu inadapté, la France reste très largement une société de connivence et de privilèges. L’État réglemente toujours dans les moindres détails l’ensemble des domaines de la société civile, vidant ainsi le dialogue social de son contenu, entravant la concurrence, favorisant le corporatisme et la défiance. Alors que notre époque requiert du travail en réseau, de l’initiative et de la confiance, tout se décide encore d’en haut, tout est contrôlé dans un climat de méfiance générale.

Les dépenses publiques françaises sont les plus élevées de tous les pays de l’OCDE et augmentent encore plus vite que la production. ... Si rien n’est fait, la dette publique représentera 80 % du PIB en 2012 et 130 % en 2020... si le pays ne réagit pas fort et vite pour un retour à une croissance durable, les enfants d’aujourd’hui vivront beaucoup moins bien que leurs parents.

[En attendant,] la rente est triomphante : dans les fortunes foncières, dans la collusion des privilégiés, dans le recrutement des élites...

Le chômage des jeunes, scandale absolu, constitue la preuve de la faillite d’un modèle social."

Le rapport propose ensuite six grandes orientations.

Les deux premières me plaisent. Les quatre autres me donnent un peu de souci.

* ... "Mettre en place une véritable économie de la connaissance, développant le savoir de tous, de l’informatique au travail en équipe, du français à l’anglais, du primaire au supérieur, de la crèche à la recherche."

* ... "Faciliter la concurrence, la création et la croissance des entreprises, par la mise en place de moyens modernes de financement, la réduction du coût du travail et la simplification des règles de l’emploi."

* ... "Favoriser l’épanouissement de nouveaux secteurs-clés, dont le développement contribuera à celui de tous les autres : le numérique, la santé, la biotechnologie, les industries de l’environnement, les services à la personne et bien d’autres."

* "Se doter, grâce aux financements du secteur privé, de grandes infrastructures portuaires, aéronautiques et financières [pour] devenir une plaque tournante des échanges en Europe."

* ... "Créer les conditions d’une mobilité sociale, géographique et concurrentielle. ... Permettre à chacun de travailler mieux et plus, de changer plus facilement d’emploi, en toute sécurité. Nécessaire aussi d’ouvrir le pays aux idées et aux hommes venus d’ailleurs."

* "Pour mener à bien ces réformes, l’État et les autres collectivités publiques doivent être très largement réformés. Il faudra réduire leur part dans la richesse commune, ... évaluer systématiquement toute décision, a priori et a posteriori."

20 "décisions fondamentales"

Enfin, le rapport met en avant "20 décisions fondamentales". Les voici vite fait avec mon avis dessus ; j’ai aussi écrit, tout aussi vite fait, mon avis sur les 300 et quelques autres (ici en PDF).

Préparer la jeunesse à l’économie du savoir et de la prise de risque

* 1. Se donner les moyens pour que tout élève maîtrise avant la fin de la sixième le français, la lecture, l’écriture, le calcul, le travail de groupe, l’anglais et l’informatique.

* 2. Constituer dix grands pôles d’enseignement supérieur et de recherche...

Participer pleinement à la croissance mondiale et devenir champion de la nouvelle croissance

* 3. Redonner à la France tous les moyens (dont ceux de la recherche) pour prendre une place de premier rang dans les secteurs de l’avenir : numérique, santé, énergies renouvelables, tourisme, biotechnologie, nanotechnologie, neurosciences.

* 4. Mettre en chantier dix Ecopolis, villes et quartiers d’au moins 50 000 habitants

* 5. Très haut débit pour tous

* 6. Infrastructures (ports, aéroports et place financière) et... logement social.

Améliorer la compétitivité des entreprises françaises, en particulier des PME

* 7. Réduire les délais de paiement des PME par l’État et par les grandes entreprises à un mois à compter de la livraison et à dix jours pour la TVA, et instituer un statut fiscal simplifié pour les entreprises qui réalisent moins de 100 000 euros de chiffre d’affaires par an.

* 8. Créer par redéploiement une agence guidant ... les TPE/PME de moins de 20 salariés dans leurs démarches administratives, en leur adressant des réponses engageant l’ensemble des administrations.

Construire une société de plein-emploi

* 9. Renvoyer l’essentiel des décisions sociales à la négociation en modernisant les règles de représentativité et de financement des organisations syndicales et patronales.

* 10. Mobiliser tous les acteurs pour l’emploi des jeunes et imposer à toutes les entreprises et collectivités publiques de présenter chaque année un bilan de la diversité par âge, par sexe et par origine.

* 11. Réduire le coût du travail pour toutes les entreprises en transférant une partie des cotisations sociales vers la Contribution sociale généralisée (CSG) et la TVA.

* 12. [Supprimer tous les obstacles au cumul emploi-retraite]

Supprimer les rentes, réduire les privilèges et favoriser les mobilités

* 13. Aider les commerçants et les fournisseurs indépendants à prendre part efficacement à la concurrence tout en restaurant complètement la liberté des prix et de l’installation de tous les acteurs de la distribution, de l’hôtellerie et du cinéma, dans le cadre des plans d’urbanisme.

* 14. Ouvrir très largement les professions réglementées à la concurrence sans nuire à la qualité des services rendus.

* 15. Encourager la mobilité géographique (par la création d’une Bourse internet du logement social) et la mobilité internationale (notamment par une procédure souple de délivrance de visas aux étudiants, aux chercheurs, aux artistes et aux travailleurs étrangers, en particulier dans les secteurs en tension).

Créer de nouvelles sécurités à la mesure des instabilités croissantes

* 16. Considérer la formation de tous les chercheurs d’emploi comme une activité nécessitant rémunération sous forme d’un « contrat d’évolution ».

* 17. Sécuriser la rupture amiable du contrat de travail.

Instaurer une nouvelle gouvernance au service de la croissance

* 18. Créer des agences pour les principaux services au public, et faire évaluer tout service public (école, université, hôpital, administration) par des organismes indépendants.

* 19. Renforcer les régions et les intercommunalités en faisant disparaître en dix ans l’échelon départemental.

Ne pas mettre le niveau de vie d’aujourd’hui à la charge des générations futures

* 20. Réduire dès 2008 la part des dépenses publiques dans le PIB. Cette réduction devra atteindre 1 % du PIB par an à partir de 2009, soit 20 milliards d’euros de réduction par rapport à la tendance par an pendant 5 ans.

L’échelle est pertinente, mais l’incohérence est totale par rapport aux autres "décisions fondamentales", dont aucune n’est chiffrée. 100 milliards d’euros, cela revient à licencier sans indemnité la totalité des agents de l’État, et il manquera encore une vingtaine de milliards - voire plus, car pendant ce temps, le coût des pensions aura augmenté.

En revanche, le rapport chiffre, je me demande comment, les impacts de ces réformes à fin 2012 : 1 point de croissance "potentielle" de plus, "Un taux d’encadrement dans le premier cycle de l’enseignement supérieur identique à celui des classes préparatoires", "Une dette publique réduite à 55 % du PIB" au lieu de "70 %" si la gestion actuelle continue...

"Avant de se lancer dans l’action, il ne faut pas que la main tremble... L’essentiel de ces réformes devront donc être engagées entre avril 2008 et juin 2009..."

Voilà ce qui s’appellerait signer un chèque en blanc...

Ce rapport laisse imaginer une grande baston entre passagers de notre Titanic. Où la technocratie rationalisatrice seventies voudrait jeter à la mer les rentiers privés parapublics thirties. Est-ce le meilleur moyen pour changer de cap ?


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