« Morale » et capitalisme financier

par Alain Cnim
mardi 27 janvier 2009

Ethique à Nicosark : Dans ce petit article je propose une lecture du concept de moralité dans la finance.

Accusé levez-vous ! Boris Picano-Nacci, le « petit frère » de Jerôme Kerviel est soupçonné d’être à l’origine de la perte de 751 millions d’euros subie par les Caisses d’épargne. Ce trader aurait surpassé ses droits en matière de prise de risques, il est donc mis en examen pour « abus de confiance » et risque trois ans d’emprisonnement et 375 000 euros d’amende, mais passons, les traders sont formés pour gérer les risques. De fait, on peut enfin souffler : les « Guy Georges » des marchés financiers sont derrière les verrous et la machine financière va pouvoir poursuivre son petit bonhomme de chemin, loin de tout soupçon quant aux probables excès qu’elle génère en tout impunité. Malheureusement quand on pisse sur le mur du voisin, la dernière goutte atterrit toujours sur ses chaussures, et quelle goutte : un raz de marée d’imbrication et d’enchevêtrement de problèmes financiers divers et variés. Plus de liquidité interbancaire, des actifs financiers en décrépitude, des nationalisations de banques (on imagine alors la pauvre madame Thatcher risquant l’infarctus), un resserrement du crédit avec toutes les implications néfastes envisagées sur la sphère réelle de l’Economie et j’en passe et des meilleurs. La cause ne fait aucun doute, le consensus veut que les excès de la finance soient dus à une sorte d’immoralité collective où tout un chacun se complet plus ou moins joyeusement suivant la taille de son portefeuille de titres financiers. Pire, en Italie, la mafia devient prêteuse en dernier ressort pour les entreprises qui ne s’en sortent plus, Le journal des Finances du 17 novembre 2008 ne manque pas de rappeler le caractère immoral de ce type de pratique, ce même journal qui n’hésiterait pas, si profit à faire il y’a, à gaiement nous enjoindre d’acheter des actions de l’entreprise Areva, qui exploite, dans une joyeuse précarité (de façon précaire) les Nigériens dans les mines d’uranium. Heureusement nos plus grands défenseurs de la libéralisation financière ont su retourner leur veste et ne seront pas inquiétés de leur activisme manifeste envers la grande lutte pour l’Economie libérale. Et pour nous rassurer un peu plus, The Economist de la semaine du 15 au 21 novembre 2008, journal de référence en matière d’Economie, réputé très sérieux, nous apprend que notre très cher président est un éminent socialiste ! Ouf ! Quant à la question de qui va boire le bouillon, on connait la musique, les profits privatisés le resteront et les pertes seront socialisées.
 
 Du coup on peut essayer de voir un peu ce qui ne va pas du côté de la théorie, on pourrait penser que les fondements de l’Economie de marchés sont responsables de nos maux. Or dans la théorie rien ne s’oppose à cette financiarisation de l’Economie, au contraire, selon le modèle d’équilibre général de K. Arrow et G. Debreu (récompensés par le prix de la banque de Suède en la mémoire d’Alfred Nobel), plus il y a d’actifs contingents aux différents états de la nature, plus on se rapproche d’un équilibre Pareto-optimal, c’est-à-dire un état dans lequel on ne peut pas améliorer le bien-être d’un individu sans détériorer celui d’un autre, cet équilibre garanti au passage un partage optimal des risques. Il n’existe donc aucun obstacle moral à créer de nouveaux actifs financiers puisque cela contribue à la stabilité financière et au bien-être de tous.
 
 Nous conviendrons, sans entrer dans les détails, que la théorie n’entre à priori pas en contradiction avec la morale, dés lors peut être pouvons-nous nous interroger sur le cadre juridique qui chapote l’ensemble du système financier. En effet si il y avait des règles morales à respecter, il aurait été judicieux de créer un cadre apte à les faire respecter. Pour illustrer cela, il suffit de regarder avec quelle simplicité les normes Bâle 2 ont étés contournées par les banques : le pilier 1 de cette norme cherche à rendre les fonds propres cohérents avec les risques réellement encourus par les établissements financiers, notamment le risque de crédit. Les banques se devaient de posséder des fonds propres équivalents à 8% du risque de crédit auquel elles font face. C’est à ce fameux moment de l’histoire que le grand prestidigitateur Jean-Eugène Robert Houdin aurait pu être inculpé a titre posthume mais il n’en est rien, pas question de magie ici, seulement une stratégie tout ce qu’il y a de plus légale, qui consiste à trouver un émetteur qui prête son nom à la banque afin qu’elle puisse fourguer un maximum de créances titrisées, qui bien sûr disparaissent de son bilan, le tout en passant par un véhicule d’investissement basé aux Bahamas ou dans un autre paradis fiscal. Voilà comment, en deux trois tours de manche les banques étaientrémunérées d’une part par les crédits qu’elles octroyaient et d’autre part avec des produits structurés (net d’impôt bien sûr) qu’elles émettaient par la suite avec ces mêmes crédits. Ces produits de titrisation ont un prix qui est déterminé de manière très complexe en fonction du risque qui leur est associé. Par exemple un ménage Américain non solvable sera qualifié de risqué (mais rassurez vous il rapporte quand même de l’argent tant que le marché immobilier permet d’hypothéquer sa maison à bon prix), à coté de ça, certains titres sont au contraire très sûr. On a donc un panel de titres offrant tout les éventails possibles de couple rendement-risque que l’investisseur choisit suivant son profil (c’est-à-dire suivant si il aime le risque ou pas). Malheureusement on a omis de dire que quand un risque systémique apparait, tous ces titres ne valent pas mieux les uns que les autres. Le risque systémique étant le risque de dysfonctionnement généralisé du système financier mondial, entrainant par la suite des faillites en chaîne. A partir de là, les difficultés apparaissent, plus personne ne veut détenir ces titres et on se retrouve dans la situation actuelle.
 
Le cadre juridique encadrant l’activité financière est donc inopérant et inadapté, la politique la plus importante en matière de finance a été celle du laisser faire, quelle belle réussite !
 
 En guise de conclusion, je me réfère à l’article de Lucien Sève dans le monde diplomatique du mois de décembre 2008, afin de reprendre la citation de Karl Marx qui nous dit que la société « ne saurait rendre l’individu responsable de rapports dont il demeure socialement un produit ».

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